Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 44 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Epilogue

 

 

Quatorze années. Quatorze longues et merveilleuses années dont j’aurais aimé faire le récit. Quatorze années que je suis forcée d’omettre, car le temps me fait défaut.

Qui aurait cru que je terminerais ainsi mon histoire ? Que le destin m’empêcherait d’écrire la façon dont j’ai vu mon fils grandir, ou mon visage changer dans le miroir ? Je voudrais vous parler de Yexi et de l’amour inconditionnel qu’il m’a témoigné année après année. J’aimerais décrire le havre de bonheur que nous avons réussi à créer dans notre foyer, cet endroit plus précieux encore en raison de tout ce que nous avions dû sacrifier pour l’obtenir. Je voudrais vous raconter la nuit où nous nous sommes rassemblés sous un treillis tapissé de glycines pour observer Xiaoli et Hyun-yi professer leur amour au ciel et à tous ses dieux.

Tant de détails que je souhaiterais pouvoir écrire.

Tant de détails qui se verront à jamais oubliés, car les murs de la capitale sont tombés.

Je dois sans doute m’estimer heureuse d’avoir pu trouver refuge dans le palais à temps. Ils sont nombreux, dehors, à ne pas avoir eu cette chance. Et je suis plus heureuse encore de savoir Yexi et Taiyang à Shaoxing, à l’abri de l’enfer qui s’est abattu sur nous.

Ironique, quand on y pense, que notre attention ait été si longtemps rivée au nord alors que la véritable menace venait du sud.

Des années durant, Youjian refusa de détourner les yeux des Jurchens, persuadé qu’ils n’attendaient qu’une imprudence pour attaquer de nouveau les terres de l’empire. Il y eut d’autres batailles. D’autres conflits. Mais nous les repoussâmes encore et encore. Au travers des missives que Dorgon me faisait régulièrement parvenir, j’appris que les Jurchens avaient pris le nom de Mandchous et que le Khan s’était autoproclamé empereur afin de revendiquer haut et fort sa légitimité sur le trône du dragon. Quelques années plus tard, le prince me révéla que son frère était mort et que ses sujets s’étaient ralliés derrière l’un de ses fils.

Dorgon était loin d’être stupide. Ses lettres ne divulguèrent jamais le moindre renseignement susceptible de nous offrir une supériorité stratégique. Je crois que le fait de m’écrire était simplement devenu une habitude pour lui. Une sorte de réconfort, peut-être. Et ces missives me permettaient quant à moi d’obtenir des informations dont seuls disposaient l’empereur et ses ministres, me procurant ainsi un avantage certain dans la course à l’influence autour du trône.

Nos vies auraient pu continuer de cette façon pendant de longues années encore.

Comme je l’aurais aimé.

Au fond, je pense que Youjian ne fut pas un mauvais empereur. Je sais qu’il fit de son mieux pour redresser la barre d’un pays à la dérive, mais c’était comme se battre contre les vagues pour les empêcher d’atteindre le rivage. Eût-il régné quelques générations plus tôt, peut-être aurait-il pu faire une différence. Il était arrivé sur le trône trop tard. Gangrené par la corruption depuis des décennies, affaibli par ses coffres vides et le climat qui n’en finissait pas de se détériorer avec chaque hiver, l’empire Ming était perdu depuis longtemps. Qui aurait pu croire, cependant, que ce ne serait pas une puissance étrangère qui viendrait mettre un terme à cette illustre dynastie, mais bien une révolte ?

L’empereur, assurément, ne l’avait pas cru.

Lorsqu’un homme s’était dressé contre lui dans le sud, Youjian avait secoué la tête. Sa véritable mission était dans le nord. Lorsque l’homme s’était entouré d’officiers et d’une armée de paysans touchés par la famine, Youjian avait ordonné que l’on augmente encore les taxes. Il fallait payer les soldats qui défendaient ses terres dans le nord. Lorsque l’homme, enfin, s’était présenté devant les murs de la capitale après avoir brûlé la région entière dans sa colère, Youjian avait écarquillé les yeux en demandant qui osait ainsi le détourner des affaires du nord.

Dorgon était-il en train de rire en regardant cet empire que son frère et lui avaient échoué à conquérir s’entredéchirer sans qu’il ait besoin de lever le petit doigt ?

Je suppose que nous l’avions bien mérité.

Le temps presse. Pourquoi suis-je encore ici à écrire ces mots que personne ne lira jamais ? Xiaoli est venue me chercher il y a une heure à peine pour me confirmer que les rebelles avaient pris le contrôle de la capitale. Les servantes affolées que j’ai réussi à arrêter devant mes quartiers m’ont raconté que l’empereur avait ordonné l’exécution de toute sa famille plutôt que de les voir tomber entre les mains des séparatistes. L’idée me rend malade. Mais je sais ce que les rebelles font des nobles qui se laissent capturer. J’ai vu leurs corps saccagés du haut de l’enceinte avant que nous ne trouvions refuge dans le palais. Cela fait des jours que l’horizon est obscurci par la fumée des charniers et que l’air dégage une odeur de viande brûlée qui me donne envie de vomir.

La cité de l’autre côté des murs a été mise à feu et à sang. L’empereur nous a tourné le dos. Et je sais désormais que les soldats qui se battent encore n’ont plus aucune chance de contenir la marée de rebelles.

Nous sommes les prochains.

Voilà que Xiaoli m’appelle à nouveau. Venir ici était une erreur. Nous aurions dû trouver un moyen de quitter la ville dès que nous avons vu les murs tomber. Mais comment aurais-je pu me résoudre à partir en laissant mes journaux à la merci des rebelles ?

Le travail de toute une vie. Sans même un mot de fin.

Mon histoire ne peut pas s’interrompre ici.

L’heure est venue de fuir. Nos sacs sont prêts. Hyun-yi nous attend déjà dans les tunnels.

J’ai caché le reste des carnets sous le parquet de ma chambre du mieux que je l’ai pu.

En attendant de pouvoir y revenir.

J’ai encore tant de choses à raconter.

Si je survis à cette nuit, je déchirerai cette page et reprendrai là où je me suis arrêtée.

J’en fais le serment.

 

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