Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 18 sur 49

Pages du PDF

Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 15

 

 

Le Khan des Jurchens était un homme réputé et craint d’un bout à l’autre des steppes, mais il était surtout une figure entourée de mystère. Les archives Ming ont gardé de lui le nom de Hong Taiji, mais si tel était son véritable nom, je n’ai jamais entendu l’un des siens le prononcer de tout mon séjour dans le nord. C’était son père, Nurhaci, qui avait unifié les tribus jurchens et éveillé dans leur cœur le désir de retrouver leur grandeur d’antan, avant de finalement périr sous les murs de Ningyuan. Hong Taiji avait hérité de cet homme une prestance et une autorité dont peu sur terre pouvaient se vanter. La nuit de notre rencontre, j’avais été frappée de la sensation qu’il pourrait me briser le cou à mains nues si l’envie lui en prenait. Une impression qui ne manquerait pas de se renforcer au fil des semaines.

À l’instar de l’empereur Ming, le Khan avait plusieurs épouses dans son palais de Shenjing. Seule l’une d’elles, sa favorite, avait pourtant reçu l’honneur de l’accompagner au front. Cette femme répondait au nom de Jere et ce fut devant elle que je m’éveillai en sursaut un jour après l’attaque, en proie à la confusion la plus totale.

— Du calme, fit-elle d’une voix impérieuse en me voyant m’agiter. Vous n’êtes pas en danger.

J’étais allongée dans un lit, sous une yourte octogonale drapée de tissus aux couleurs vives. Incapable de retracer les évènements des dernières heures, je me redressai d’un geste brusque, le corps baigné de sueurs froides. J’étais toujours vêtue de la tunique élimée que j’avais enfilée sous l’armure, la veille, et cette observation parvint à apaiser une partie de l’angoisse qui me tenaillait. C’était au moins un signe positif. Levant les doigts à mon cou, je remarquai qu’il était bandé d’un tissu rêche aux odeurs d’herbes médicinales. La bourse que j’y portais en permanence depuis trois ans avait disparu.

— Il ne vous est rien arrivé, me rassura la femme. Le Grand Khan ne l’aurait pas approuvé.

— Vous m’excuserez si je ne vous crois pas sur parole.

Ma voix était rauque et étouffée, frottant contre ma gorge comme une poussière abrasive. Je souffrais également d’une douleur lancinante sur le haut de mon crâne, mais je ne parvenais pas à comprendre son origine. La nuit précédente était un amalgame d’images indistinctes dans mon esprit, une succession de souvenirs chaotiques qui refusaient de se structurer. Nous avions essayé de nous faire passer pour des Jurchens. Mais notre plan avait échoué. Nous nous étions battus. Un homme — Dorgon — avait manqué de peu de m’étrangler et la tente… La tente…

— Taiyang ! m’exclamai-je en me redressant soudainement.

— Le prince est avec sa nourrice.

— Ce n’est… commençai-je avant de me mordre la langue.

Poussée par l’habitude, j’avais failli la contredire quant à l’identité de mon fils. Mais aurions-nous la moindre valeur pour eux s’ils obtenaient la confirmation que Taiyang n’était pas le fils de l’empereur ? Pouvais-je espérer qu’en apprenant la vérité ils décident de nous laisser repartir ? Ou bien cela signerait-il notre arrêt de mort ? L’incertitude accéléra le rythme de mon cœur et je me forçai au calme pour ne pas me trahir.

— Où sont mes compagnons ? Xiaoli ?

Mon sang se figea dans mes veines. Je l’avais abandonnée en compagnie des soldats avant de m’infiltrer dans le camp jurchen.

— Il y avait une jeune femme, Xiaoli, elle… Est-ce qu’elle….

— Ne vous inquiétez pas. Votre suivante a été logée dans le quartier des femmes. Nous avons jugé plus prudent de l’éloigner du reste de votre escorte après ce qui s’est passé hier.

Escorte. Une escorte qui avait préféré tenter de se débarrasser de moi plutôt que de me voir tomber entre les mains des Jurchens. L’empereur avait-il autorisé cette mission de sauvetage tout en demandant à ses soldats d’assassiner mon fils ? C’était impossible. Youjian était un jeune homme honnête. Il me devait la vie. Il m’avait appelée son amie. Comment aurait-il pu être à l’origine d’une telle décision ?

Wanglin avait désobéi au Fils du Ciel.

C’était la seule explication plausible.

Pour la première fois, je tournai mon attention vers mon interlocutrice afin de l’étudier en détail. Assise sur une chaise à côté du lit, elle avait le regard calme et confiant qu’ont les personnes sûres de leur position dans ce monde. Ses multiples tresses étaient décorées de perles turquoise qui faisaient du bruit quand elle remuait la tête. Mes yeux s’attardèrent brièvement sur ses vêtements de bonne facture, et les longs colliers qui ornaient son cou avant de descendre jusqu’à sa taille. Sa tunique dissimulait en partie sa silhouette, mais je pouvais voir qu’elle était enceinte de plusieurs mois.

— Qui êtes-vous ? soufflai-je.

— Je m’appelle Jere, du clan Borjigit. Je suis la première épouse du Grand Khan. Et vous êtes ?

— On m’appelle Jade. Je suis la mère de l’enfant que vous avez enlevé.

Le sourire courtois de la femme s’effaça à ces mots et ses mains vinrent instinctivement se poser sur l’arrondi de son ventre.

— Où est mon fils ?

— Le Khan décidera du moment où vous pourrez le retrouver. D’ici là, vous êtes mon inv…

Jere s’interrompit en me voyant descendre du lit d’un bond maladroit. Sur ma droite, j’apercevais un large paravent éclairé en contre-jour par la lumière du soleil. Une barrière élégante disposée à l’entrée de la tente afin de protéger l’intimité de ses occupants pendant les grandes chaleurs. J’y dirigeai aussitôt mes pas, surprise que l’épouse du Khan n’essaye pas de m’arrêter.

Je vins toutefois rapidement à comprendre la raison de sa désinvolture. Dehors, l’après-midi se répandait en nappe d’or sur le reste du campement avec la douceur incomparable des premiers jours d’été. Mais entre la liberté et moi se trouvaient six soldats jurchens armés jusqu’aux dents. Leurs regards menaçants me convainquirent de battre en retraite jusqu’à regagner la sécurité de la pièce principale.

— Vous n’êtes pas en danger, répéta Jere qui n’avait pas bougé de sa chaise. Tant que vous demeurez là où le Khan vous l’ordonne.

— Vous avez une drôle de façon d’exercer l’hospitalité, rétorquai-je entre mes dents serrées.

— Dois-je vous rappeler que ce sont vos compagnons et vous qui vous êtes rués au milieu de notre campement pour mettre le feu à nos habitations ? Nous ne faisons que nous protéger.

— Vous avez enlevé mon fils !

— Et c’est sa tente qui a brûlé, hier.

— Je… Je ne comprends pas ce qui s’est passé.

Son visage sembla s’adoucir quelque peu. Avec un soupir, elle se leva et me fit signe de la suivre vers un coin de la yourte où je découvris une large bassine et des vêtements propres.

— Le Khan m’a demandé de vous conduire à lui après votre réveil. J’ai fait préparer un bain pour vous, mais je dois vous prévenir que l’eau a eu le temps de refroidir.

— Où sont mes affaires ?

— Vos affaires ?

— Mon… hésitai-je, car je rechignai à mentionner le sceau de Youjian qui avait disparu de mon cou. Mon sac. Et mes vêtements.

— Vos effets personnels vous seront rendus après votre entretien avec le Khan.

— J’exige que…

— Je reviendrai vous chercher dans un moment. Soyez prête.

J’aurais aimé pouvoir me battre, la forcer à m’écouter, mais la vérité était que je ne pouvais rien faire dans mon état actuel. Il me fallait retrouver leur souverain afin de comprendre ce qui était arrivé à Taiyang, Yexi, Xiaoli et aux autres. Et Jere avait raison sur un point. J’avais cruellement besoin d’un bain.

※

La tente de Hong Taiji, bien plus vaste et plus luxueuse que celle où je m’étais réveillée, était gardée par vingt soldats revêtus d’armures jaunes et blanches. Parmi ces derniers, je reconnus le visage de l’homme qui m’avait attaquée la veille. Dorgon. Mes yeux se plissèrent dans sa direction, mais il m’ignora du tout au tout.

— Le Grand Khan nous attend, me pressa Jere.

— J’arrive.

— Quand vous vous tiendrez devant lui, il faudra vous agenouiller trois fois et poser chaque fois votre front sur le sol à trois reprises, m’informa-t-elle d’une voix indifférente.

— Hors de question.

— Ce n’est pas une requête, Jade.

— Le Khan n’est pas mon souverain.

Les regards des soldats se tournèrent immédiatement vers nous, y compris celui de Dorgon qui me dévisagea avec un rictus cynique. Mal à l’aise, je tirai sur les coutures de mes vêtements en serrant les dents. La tenue que je portais désormais comportait une longue tunique près du corps, brodée de fleurs colorées avec des manches raides qui dépassaient mes mains et un pantalon que j’avais lacé sur mes jambes avant d’enfiler les bottes en cuir serti de perles laissées à mon attention. L’ensemble n’était pas inconfortable, mais il différait tant des robes fluides de l’empire Ming que je ne pouvais m’empêcher d’en ressentir une certaine gêne.

— Voulez-vous revoir votre fils ? s’enquit Jere en fronçant les sourcils.

— Je… Bien sûr !

— Alors je vous conseille d’éviter de contrarier le Khan.

Un déluge de mots déferla derrière mes lèvres, mais je suivis l’épouse du souverain jurchen en silence. J’étais assez lucide pour comprendre qu’elle avait raison. Que ce soit ou non le protocole réglementaire, ma seule option était d’obéir à Hong Taiji. À cet instant, ma priorité était de rester en vie suffisamment longtemps pour apprendre où se trouvaient mon fils et mes compagnons.

— Prête ? demanda encore Jere en s’immobilisant brièvement devant les battants refermés de la tente.

Non. Mais je n’avais pas le choix. Sans desserrer les dents une seconde, je plaquai sur mon visage le sourire factice qui m’accompagnait depuis mon arrivée dans la capitale de l’empire Ming et acquiesçai. La femme souleva alors le tissu en me faisant signe de la suivre.

Tête respectueusement baissée, je traversai la pièce sans un regard vers le Khan ou les gens qui murmuraient tout autour de moi. La seule chose que je pouvais distinguer était les chaussures de Jere qui me précédait de quelques pas. Des bottes aussi larges que les miennes, appartenant à une femme qui n’avait jamais eu à se bander les pieds. Alors que je me focalisais sur ce détail, j’entendis la voix d’un héraut s’élever dans la yourte.

— Prosternez-vous devant le Grand Khan !

Obéissant à l’injonction, je m’agenouillai promptement et posai mon front sur le sol couvert de tapis. Une fois. Deux fois. Trois fois. Le héraut m’ordonna de me relever, puis de m’agenouiller à nouveau avant de recommencer. Un silence assourdissant était tombé sur l’assemblée et je n’entendais rien d’autre que les battements furieux de mon cœur.

Après la neuvième révérence, le sang m’était monté aux joues et la tête me tournait. Je savais que cette démonstration de soumission était nécessaire, mais je ne pouvais m’empêcher d’en ressentir un sentiment cuisant d’humiliation. Je n’avais même pas eu le temps de voir combien de personnes étaient témoins de cette scène.

— Relevez-vous, ordonna finalement le Khan d’une voix pénétrante et sonore.

Je me mordis la lèvre inférieure pour tâcher de reprendre mes esprits. Mes joues écarlates devaient probablement me trahir à elles seules, mais il était hors de question que je laisse échapper un autre signe d’inconfort.

Le trône du Khan, tout en bois ouvragé et tissu opulent, était situé en haut d’un escalier de six marches pour lui permettre de surplomber son audience. À présent que Jere l’avait rejoint, je remarquai qu’il était flanqué d’un second siège, plus petit, dans lequel son épouse venait de s’installer. De part et d’autre de l’allée centrale, une dizaine d’hommes étaient assis devant des tables garnies de mets et derrière eux, un nombre deux ou trois fois plus large de soldats montaient la garde d’un air taciturne.

Tournant discrètement la tête à droite puis à gauche, j’aperçus une rangée de prisonniers à genoux au fond de la pièce, attachés les uns aux autres par de lourdes chaines et je dus réprimer un cri de détresse.

Yexi.

Mon compagnon avait le visage marbré d’ecchymoses et personne ne s’était soucié de nettoyer le sang qui avait séché sur sa peau. Lorsque nos regards se croisèrent, il se pencha vers moi comme s’il essayait de franchir l’espace entre nos deux corps, mais la main d’un Jurchen s’abattit brusquement sur son épaule. À ses côtés, Wanglin semblait sur le point de laisser libre cours à sa colère. Sangui n’était nulle part en vue.

Ravalant nerveusement ma salive, je tournai la tête vers Hong Taiji qui m’observait d’un air satisfait.

— Je me réjouis de vous savoir éveillée, me salua-t-il.

— Je suppose que je vous dois ma gratitude pour les soins que vous m’avez prodigués, Grand Khan. Ma reconnaissance est toutefois émoussée par le fait que vous êtes également à l’origine des blessures qui ont causé leur nécessité.

Un vent de protestations fusa parmi l’assemblée, mais l’homme sur le trône les balaya d’un geste sans se départir de son sourire amusé.

— Auriez-vous l’amabilité de répéter à voix haute ce que vous avez dit à Jere cet après-midi ?

— À propos de ?

— Votre identité.

— Je suis née Claire Hélène Neuville, déclarai-je en soufflant ce nom qui ne signifiait plus rien pour moi. On m’appelle Jade. Je suis la mère de l’enfant que vous avez enlevé.

— La mère du véritable héritier.

Je gardai le silence, les yeux rivés sur le trône et les poings serrés pour m’exhorter à soutenir le regard pénétrant du Khan. Je n’avais pas encore décidé de la conduite que je devais tenir à ce sujet et je préférais éviter de dire quelque chose que je viendrais à regretter à l’avenir. Hong Taiji hocha doucement la tête, comme s’il pouvait lire dans mon esprit. Il se pencha ensuite vers son épouse pour échanger quelques mots avec elle, trop bas pour que je puisse les entendre, avant de ramener son attention sur moi.

— Et quel était donc le but de votre arrivée si remarquée parmi les miens ?

— Je suis venue récupérer mon fils, rétorquai-je avec un sourire glacial.

— Pour vous réfugier entre les bras de votre cher empereur ? Alors qu’il a ordonné à ses hommes de se débarrasser de vous ?

Mon visage se crispa à ces mots. Je n’y croyais pas un seul instant, mais défendre l’honneur de Youjian était loin d’être une priorité. Je devais retrouver les miens. Et pour cela, j’avais tout à gagner à laisser le Khan voir à quel point j’avais été prise de court par la tournure des évènements.

— Mes intentions premières importent peu, Grand Khan, répondis-je finalement entre mes dents serrées, puisqu’à l’évidence je ne suis pas près de quitter ces lieux.

— Ne vous vient-il donc pas à l’esprit que j’ai agi comme je l’ai fait pour protéger la lignée impériale ? Que pensez-vous qu’il serait arrivé si votre fils était resté au palais de Shuntian ?

— Il aurait grandi à l’écart du danger.

— Il aurait vécu sa vie comme un prisonnier.

— N’est-il pas prisonnier en cet instant même ?

— Je vous ai pourtant dit que vous étiez mes invités. Mais si cela vous importune à ce point, peut-être préfériez-vous que je remette votre fils à votre escorte et lui souhaite bon voyage ?

Mon regard s’arrêta un instant sur les captifs et le Khan éclata de rire devant ce qu’il prit pour de la confusion. Mais ce n’était pas de la confusion. Hong Taiji voulait que je le rejoigne afin de confirmer l’identité de son otage aux yeux de tout l’empire. C’était l’évidence même. J’aurais tout aussi bien pu me prosterner à ses pieds pour lui jurer ma fidélité éternelle, mais je préférais le laisser venir de lui-même à cette proposition. Il m’avait déjà été donné de constater que les hommes accordaient une plus grande considération aux stratégies dont ils s’imaginaient les seuls instigateurs.

— Une partie de mon escorte est liée à mon service par un serment, articulai-je d’une voix hésitante, comme si cet aveu me coûtait, mais je ne commettrai plus l’erreur de faire confiance aux autres.

— Bien.

— Bien ?

— Je craignais que vous ne cherchiez à les défendre.

— Ils ont attenté à la vie de mon fils ainsi qu’à la mienne. Pourquoi ferais-je une chose pareille ?

Un silence pesant tomba à la suite de ma question et je fus parcourue d’un frisson glacé à l’idée qu’aux yeux du Khan, Yexi était également un soldat envoyé par l’empereur. Le souverain jurchen allait-il les condamner à mort pour ce qu’ils avaient essayé de faire, la veille ? C’était un risque que je ne pouvais pas courir. Le cœur battant à toute allure, j’ouvris la bouche pour réitérer que je ne parlais que d’une partie de mon escorte, mais ma tentative se vit étouffée par un braillement strident derrière l’estrade.

Taiyang.

Une main se referma sur mon bras avant que je puisse m’élancer pour rejoindre le trône.

— Ah… soupira le Khan. Il semblerait que quelqu’un ait choisi de gâcher ma surprise.

— Lâchez-moi ! protestai-je en me débattant contre mon geôlier.

— Si vous promettez de rester tranquille.

Reconnaissant la voix de Dorgon, je tournai la tête et me retins de justesse de montrer les dents. La nuit m’avait induit en erreur, la veille. À présent qu’il se tenait juste devant moi, j’étais forcée de me rendre compte qu’il était plus jeune que je ne l’avais cru. Mon âge. Ou peut-être moins. Ses traits taillés à la serpe restaient malgré tout des plus effrayants.

— Laisse-la, commanda le Khan d’une voix ferme. Amenez l’enfant.

Dorgon me relâcha à la seconde même où il en reçut l’ordre, mais c’est à peine si j’y prêtai attention, accaparée par la silhouette inconnue qui était en train de contourner le trône. C’était une femme d’une trentaine d’années aux longs cheveux sombres tressés en deux nattes épaisses. Ses yeux bruns brillaient d’une lueur ambrée à la lumière des lanternes. Et dans ses bras se trouvait Taiyang.

Mon corps tremblait comme une feuille quand je fis un pas vers la femme. Et lorsqu’elle me tendit l’enfant, je laissai échapper un gémissement étranglé. Cela faisait près de cinq mois que je n’avais pu tenir mon fils entre mes bras. Cinq mois qu’on m’avait volés et que je ne pourrais jamais récupérer.

Taiyang.

Les lèvres de mon fils s’étirèrent dans un sourire radieux et je manquai de peu de m’effondrer. Je voulais le dévorer du regard afin d’étudier toutes les façons dont il avait changé. Je voulais tomber à genoux, fermer les yeux et pleurer de joie de ressentir enfin cette chaleur familière contre ma poitrine. Je voulais disparaitre dans un endroit où nous n’étions plus que tous les deux.

Une nouvelle vague de sanglots m’échappa et je ne fis aucun effort pour les réprimer. Mes larmes roulèrent sur mes joues tandis que je berçais mon fils en chantonnant doucement une mélodie qui me venait d’Ahma. J’avais complètement oublié où je me trouvais. Rien ne comptait plus en dehors du fait que je tenais enfin Taiyang contre moi.

— Cela suffit pour aujourd’hui, ordonna la voix grave du Khan après plusieurs minutes de silence.

La main de Dorgon se referma aussitôt sur mon épaule et l’inconnue s’approcha pour me reprendre l’enfant. Je voulus me débattre, mais ce bref intermède m’avait privée de toute mon énergie. C’était comme si l’espoir et la peur qui s’étaient battus pendant des mois dans mon cœur avaient choisi cet instant pour exploser, ne laissant plus qu’une enveloppe décharnée dans leur sillage. Je me sentais épuisée, vidée. Faible.

— Qu’attendez-vous de moi ? demandai-je dans un filet de voix.

— La question n’est pas ce que j’attends, mais ce que je propose… Je vous offre ma protection, à vous et à votre fils, jusqu’à ce qu’il soit assis sur le trône du dragon, conformément aux règles du mandat des cieux.

— Et que devrais-je vous donner en échange ?

— Votre soutien, naturellement. Le jour venu.

Le Khan en avait après l’empire Ming. Cela faisait des années que la frontière était le théâtre de nombreuses batailles, mais aucune incursion militaire n’avait atteint la capitale depuis des siècles. Hong Taiji se croyait-il capable de réussir là où son père avait échoué année après année ? Disposait-il de ressources précieuses ou d’une arme dont Youjian ignorait l’existence ?

Levant la tête vers le Khan, je me mordis la lèvre pour refouler ces pensées. L’empire attendrait. Ce qui importait, à l’instant présent, était la survie de Xiaoli, Yexi, Taiyang et moi-même.

— Alors ? insista Hong Taiji en se penchant vers moi, une main sous le menton. Acceptez-vous ?

OceanofPDF.com