Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 8 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 5

 

Ce soir-là, Xiaoli s’engouffra dans la chambre que Youjian avait fait préparer pour moi, les joues baignées de larmes. Elle avait insisté pour attendre des nouvelles de Ruiqin et Wanglin auprès des serviteurs de l’empereur, mais je n’avais pu demeurer à ses côtés, distraite par les précautions que nous devions prendre pour amener Taiyang entre les murs du palais le plus discrètement possible.

— Xiaoli ? m’exclamai-je en la voyant entrer. Que se passe-t-il ?

— Elle… Wanglin est revenu. Mais Ruiqin… Ruiqin…

Comprenant ce qu’elle essayait de dire, je confiai le nourrisson à Yexi avec un regard qui le convainquit de nous laisser seules. Quelque chose me disait que la discussion qui allait suivre serait plus facile sans témoin. Avec un sourire encourageant, je pris la main de mon amie d’enfance pour la conduire sur le fauteuil bordant le mur de mes quartiers, là où des domestiques avaient déposé un nécessaire à thé et des petits gâteaux avant de se retirer un peu plus tôt.

— Raconte-moi.

— Wanglin est revenu… Seul. Je lui ai demandé si Ruiqin était avec son frère, mais… mais…

— Il lui est arrivé quelque chose, n’est-ce pas ?

— Les soldats les ont attaqués dès qu’ils les ont vus ! laissa-t-elle échapper d’une voix stridente. Wanglin a essayé de la protéger, mais… Mais ils étaient trop nombreux et…

Alors Ruiqin était morte. Mon cœur se serra pour cette jeune femme que je ne connaissais pas, que Youjian ne connaissait pas, mais qui avait malgré tout donné sa vie pour lui. Sans elle, aucun de nous n’aurait survécu à ce jour. C’était une dette que je ne pourrais jamais payer.

Dès qu’ils les avaient vus.

C’était une preuve infaillible que l’escorte de Youjian avait bel et bien été aux ordres de Wei Zhongxian, une information qui allégeait quelque peu le poids sur ma conscience.

— C’est ma faute ! s’exclama Xiaoli.

Mon cœur se brisa en la voyant lutter contre ses sanglots et toute notion de stratégie s’effaça aussitôt de mon esprit. Traversant l’espace qui nous séparait sur le fauteuil, je tendis les bras pour la serrer contre moi.

— Ne dis pas ça… Ce n’est pas de ta faute !

— C’est moi qui les ai impliqués dans cette histoire, insista-t-elle en laissant sa tête retomber contre mon épaule. Si je ne leur avais pas demandé de nous prêter main-forte, elle serait… Elle serait… Ruiqin…

— Elle a fait ce qu’elle pensait être juste. Elle a agi selon sa conscience en aidant l’empereur, tout comme tu l’as fait en frappant à leur porte.

— Elle n’aurait pas eu à prendre cette décision si je ne les avais pas mis en danger !

— Te souviens-tu de ce que tu m’as dit quand j’essayais de te protéger de l’eunuque Wei il y a quelques années ? Parce que moi, je n’ai jamais oublié. Ce jour-là, tu m’as rappelé que ce n’était pas à moi d’évaluer les risques que tu acceptais de courir. Tu étais parfaitement capable de faire tes propres choix. Je ne connaissais pas Ruiqin, mais… Tu ne l’as pas forcée à agir comme elle l’a fait, Xiaoli. Tu ne le lui as même pas demandé. Elle a pris sa décision en connaissance de cause, pour l’empereur, et nous devons le respecter.

Xiaoli resta muette, le corps secoué de frissons entre mes bras. Sa peine était une brûlure atroce dans ma poitrine, un tourment qui me donnait envie de punir la personne responsable de sa douleur. Je ne l’avais encore jamais vue ainsi. Ma main se leva d’elle-même pour venir caresser ses cheveux, comme elle l’avait fait si souvent avec moi par le passé.

— Xiaoli ? murmurai-je.

Seul le silence me répondit. Ce fut à cet instant, je pense, que je compris que mon amie ne m’avait pas tout dit.

— Nous pouvons rester ainsi aussi longtemps que tu le souhaites, soufflai-je. Mais si tu as quelque chose sur le cœur, si tu as besoin de parler… Sache que je suis là. Et que je serais toujours prête à t’écouter.

— Je ne… balbutia-t-elle en se redressant. Je ne suis pas sûre d’y arriver.

— Alors nous ferons autre chose.

— Autre chose ?

— Même une élève aussi mauvaise que moi doit être capable de préparer quelque chose de buvable si elle fait quelques efforts.

Je me relevai d’un geste fluide et franchis la distance qui me séparait de la table pour me saisir de la bouilloire. À l’aide d’une pince en bois, je disposai une pile de feuilles séchée dans une théière en porcelaine laiteux. J’avais déjà vu Xiaoli répéter ces gestes plusieurs centaines de fois. La première étape consistait à les submerger avant de se débarrasser de l’eau en utilisant le couvercle pour protéger le contenu. Le processus lavait le thé de ses impuretés et dégageait généralement une odeur parfumée qui aiguisait les sens. Pourtant, lorsque je versai le liquide dans l’ustensile, les feuilles m’ignorèrent ostensiblement.

— L’eau n’est pas assez chaude, m’informa ma petite Li d’une voix qui paraissait plus stable.

— Mauvaise élève, je t’avais prévenue…

— Laisse-moi faire.

— Pas aujourd’hui.

Attisant les braises sous la bouilloire à l’aide d’un éventail en papier, je vidai la théière et recommençai à zéro. Cette fois, le thé se dilata au contact de l’eau chaude comme une fleur qui s’épanouit. Satisfaite, je me débarrassai du liquide dans le bol où j’avais jeté les premières feuilles avant de remplir le récipient à nouveau.

— Mieux ? m’enquis-je en relevant la tête.

Xiaoli acquiesça en silence, sans que je sois capable de deviner si elle parlait de ma misérable tentative ou de son état d’esprit. Après quelques secondes, je me saisis du couvercle afin de filtrer le thé dans deux minuscules tasses de porcelaine délicatement peintes d’arabesques bleues. Je vidai le liquide obtenu dans la bassine — les tasses, elles aussi, devaient être nettoyées — avant de reproduire le même geste.

— Tu n’es pas si mauvaise élève que ça, nota ma petite Li en essuyant ses larmes quand je lui présentai le breuvage.

— Attends d’avoir essayé avant de dire une chose pareille.

Malgré mes craintes, le résultat de mes efforts se révéla convenable. J’étais loin d’avoir le talent de Xiaoli ou Ahma, mais le goût tendait vers le tolérable. Plus important encore, ce bref intermède avait offert à ma compagne le temps de reprendre le contrôle de ses émotions.

— J’ai rencontré Ruiqin peu après ton accouchement, souffla-t-elle finalement. Je l’ai revue plusieurs fois au cours des semaines qui ont suivi afin de récupérer des herbes pour toi. Elle était si vivante, si insouciante et si heureuse… J’avais l’impression que le monde ne l’atteignait pas. Quand elle riait…

Xiaoli était tombée amoureuse. J’avais d’abord cru que c’était par culpabilité qu’elle se morfondait dans sa peine, mais à présent que j’y songeai, cela me semblait évident. Je n’avais jamais vu ma petite Li regarder quelqu’un de la façon dont elle avait observé Ruiqin s’éloigner en compagnie de Wanglin, la veille. Cette intensité dans ses yeux m’avait surprise, sur le moment, mais les évènements chaotiques qui avaient suivi avaient immédiatement occulté cette image de mon esprit.

— Il y a trois semaines, elle a demandé si je voulais l’aider à cueillir des herbes pour les préparations de son père, continua-t-elle, et j’ai accepté.

— C’est donc là où tu disparaissais tous les matins…

— Oui… Je n’y connaissais rien, mais elle m’expliquait tout avec une grande patience. Elle m’a appris à faire des mélanges simples pour soulager les maux de tête, ou les excès de chaleur dans le sang. Elle riait constamment. Elle riait et je… Je…

— Est-ce que tu l’aimais ? demandai-je d’une petite voix.

— Je ne sais pas, avoua Xiaoli en baissant les yeux. Je crois. Je crois, mais je ne sais pas si elle… C’était si nouveau. Tu m’as dit un jour que quand tu étais avec Yexi, tu pouvais oublier la noirceur du monde pendant quelques instants, tu te rappelles ? C’était pareil.

Je m’en souvenais parfaitement. Lorsque j’avais cédé à mon attirance pour Yexi, je ne connaissais de l’amour que la passion orageuse que j’avais éprouvée pour mon défunt époux. Je ne savais pas, alors, que l’amour pouvait prendre bien des visages. Il pouvait être discorde comme il pouvait être tendresse. Il était à la fois la tempête et le ciel bleu, la mer impétueuse et le lac paisible. Habituée à l’enchainement constant de querelles et de réconciliations, je n’avais pas tout de suite reconnu les sentiments qui grandissaient en moi quand je me tenais aux côtés de mon maître d’armes.

— J’aurais aimé la connaître, fis-je d’une voix rêveuse.

— Je suis désolée, répondit aussitôt Xiaoli. J’aurais dû t’en parler plus tôt.

— Non ! Non, ce n’était pas ce que je voulais dire… Je me suis mal exprimée. Personne ne peut te pousser à ce genre de confidence, Xiaoli.

— Je souhaitais te le dire, Jade, vraiment. Tu es comme une sœur pour moi et je… J’avais peur que cela change quelque chose entre nous.

Le cœur serré, je me penchai vers elle pour me saisir de sa main.

— Rien ne changera jamais entre nous, tu m’entends ? Rien.

Ses lèvres s’étirèrent alors dans un sourire timide qui me réchauffa de l’intérieur. C’était la première fois que je voyais cette expression traverser son visage depuis que nous avions quitté l’ancien domaine jésuite.

※

Le deuil de l’Empereur Tianqi dura quarante-cinq jours, quarante-cinq jours pendant lesquels il fut défendu au travers de tout l’empire de célébrer des mariages, des naissances ou même de porter des couleurs vives. Dans l’enceinte du palais impérial, ces obligations ne signifièrent pas pour autant une occasion de se reposer. Il fallut prier, organiser les réserves pour faire face à l’augmentation brutale de la population et préparer la venue d’un nouveau gouvernement. Chaque jour, je rencontrais les délégations occidentales présentes dans la capitale afin de leur détailler les étapes de la succession et les rassurer quant à la poursuite de leurs affaires. Nos conversations se déroulaient dans un mélange laborieux de français, de chinois et des quelques mots portugais et italiens que j’avais réussi à apprendre au cours des dernières années. Nous avions certainement l’air ridicule, mais l’essentiel était que nous nous comprenions.

Trois semaines après notre arrivée remarquée à Shuntian, épuisée et satisfaite de tout ce que nous avions accompli, je fus interpellée par un jeune eunuque dans le bureau que j’occupais au sud du palais.

— Madame, s’inclina-t-il en me tendant un billet noirci à la hâte. Vous avez un visiteur.

La vue des quelques mots griffonnés sur le papier me fit sourire et je montrai le message à Xiaoli qui laissa échapper une grimace.

— Y a-t-il un problème ? s’enquit aussitôt Yexi.

— Pas exactement, non. Où se trouve-t-il ? demandai-je en direction de l’eunuque.

— Dans le hall, avec le reste des solliciteurs. Je l’ai enjoint à patienter comme les autres, mais il a affirmé que vous comprendriez que c’était urgent en lisant ce message.

— Tu as bien fait, Ningcheng. Merci. Assure-toi que l’on serve des rafraichissements dans mon salon privé. Du vin. Je pense que nous en aurons besoin.

L’eunuque s’empressa de disparaitre et je jetai un nouveau coup d’œil sur les mots qui venaient de déranger notre routine. Petite hirondelle. Je savais exactement qui se trouvait dans l’autre salle.

Le fil qui avait lié ma destinée à celle de Ye Dongfen avait noué ses premiers nœuds avant même mon arrivée sur ces terres. Nos routes s’étaient croisées pour la toute première fois aux Indes, alors que je n’étais qu’un mystère paré de noir. Nous nous étions ensuite retrouvés dans la demeure de mon beau-père où il participait à des réunions politiques dangereuses. Le franc-parler et l’attitude directe du marchand ne lui avaient pas gagné mes faveurs. Il nous avait pourtant été d’une aide inestimable lors de notre fuite de Shaoxing ou même lorsqu’il m’avait permis d’élucider les mensonges de mes soi-disant alliés au sein de la Cité Interdite. Au bout du compte, il était celui à qui j’avais fait appel pour gérer les terres Shen en mon nom.

Il allait sans dire que le marchand Ye avait sauté sur l’occasion, et qu’il en avait sans doute profité pour accroitre considérablement sa propre fortune. Mais tant que le domaine était lucratif et que ses habitants étaient heureux, j’avais décidé de me satisfaire de ce compromis. Malgré la mort de Youxiao, il me faudrait attendre de nombreuses années avant de pouvoir reprendre la route du sud. Suffisamment, en tout cas, pour laisser planer le doute quant à l’âge réel de Taiyang.

Les Shen ne m’accepteraient jamais en tant que chef de clan, c’était un fait avéré. Mais le moment venu, ils accepteraient le fils héritier de Ruoyan.

— Marchand Ye, l’accueillis-je en pénétrant dans le hall avec Yexi et Xiaoli. Je suis surprise de vous rencontrer ici.

— Tout le plaisir est pour moi, madame.

Saluant de la tête un groupe de jésuites au regard circonspect et un marchand portugais qui tentait depuis des semaines de convaincre le palais d’acheter ses canons, je fis signe à Dongfen de me suivre vers une seconde pièce plus discrète. Ses cheveux avaient blanchi depuis notre dernier rendez-vous et la vue de ce détail éveilla un étrange sentiment dans ma poitrine, comme si je retrouvais un membre de ma famille trop longtemps dédaigné.

Ningcheng et deux autres eunuques finissaient tout juste de disposer des assiettes de friandises et une jarre de vin sur la table lorsque nous fîmes irruption dans mon salon privé. Ils reculèrent promptement pour se tenir près du mur, mais Xiaoli leur fit signe de nous laisser, une décision que je ne pouvais qu’approuver. Ye Dongfen avait la fâcheuse manie d’être au courant de choses qu’il n’était pas supposé savoir et il hésitait rarement à en parler.

Je préférais de loin que cette discussion n’ait pas de témoin.

— Comment avez-vous deviné que j’étais ici, Marchand Ye ? demandai-je en m’asseyant. Ne vous ai-je pas envoyé un message l’année dernière pour vous prévenir que je quittais le palais ?

— L’intuition, répondit-il avec un regard amusé. Chaque fois que vous étiez supposée être ailleurs, je vous ai finalement retrouvée dans l’entourage de l’empereur…

Le silence s’éternisa quelques secondes puis le vieil homme éclata de rire devant mon air incrédule et prit place sur le fauteuil qui me faisait face.

— Je me suis d’abord rendu à l’adresse que vous m’aviez donnée, avoua-t-il enfin. Mais les villageois m’ont dit que les occupants de la maison étaient repartis dans la capitale. C’était toute une histoire… On ne parlait même que de ça ! Ils m’ont raconté que vous avez subtilisé le prince héritier au nez et à la barbe de son escorte ?

— Des ragots exagérés, vous vous en doutez bien.

— Vous voulez dire que vous n’avez pas fait passer le Fils du Ciel pour un paysan afin de le faire sortir du village sous votre protection ?

Voyant Xiaoli se rembrunir, je lui fis signe de me rejoindre sur le fauteuil et décidai de changer de sujet. Ma jeune amie se remettait à peine de la perte de Ruiqin, je ne souhaitais surtout pas la précipiter dans un nouvel abime. Avec un mouvement discret, je glissai mes doigts au creux des siens avant de tourner mon attention vers Dongfen.

— Que faites-vous dans la capitale, Marchand Ye ?

— Je me suis dit qu’il était grand temps que je vienne vous présenter un rapport de l’évolution des terres Shen.

— Un courrier aurait tout aussi bien pu faire l’affaire, rétorquai-je en haussant un sourcil.

— J’ai surpris d’autres, hum… ragots, en arrivant dans le nord. Je suis en route pour retrouver mon fils à Tianjin, mais lorsque j’ai entendu ces folles rumeurs, j’ai pensé que vous deviez être prévenue.

— Vous espériez surtout que je pourrais confirmer certaines d’entre elles, n’est-ce pas ?

Il jeta un regard calculateur à Yexi et Xiaoli qui acheva de me convaincre qu’il était au courant à propos de mon fils. Lorsque j’avais demandé à Youjian d’autoriser Ahma et Taiyang à me rejoindre au palais, le jeune empereur avait eu le plus grand mal à dissimuler une grimace. Mais ses alliés étaient rares et il ne pouvait pas se permettre d’en perdre un de plus à un moment si crucial. Il avait donc accepté. Temporairement. L’accès à mes appartements était interdit à tous sauf à lui-même et nous faisions de notre mieux pour introduire graduellement de la nourriture dans l’alimentation de Taiyang. Jusqu’à ce qu’il soit capable de rester éloigné de moi plusieurs heures par jour afin que nous emménagions dans notre propre maison comme nous l’avions initialement prévu. Tout avait semblé parfait.

Je n’étais plus si certaine, à présent.

— Souhaitez-vous que je l’escorte jusqu’aux portes du palais, madame ? me demanda Yexi d’un ton assez fort pour être entendu de notre interlocuteur.

— Nul besoin de prendre toutes ces précautions ! s’exclama le marchand en secouant la main. Je ne suis pas ici pour vous menacer. Et comme je le disais plus tôt, je ne suis pas venu les mains vides… Votre sécurité me tient à cœur et je sais de source sûre qu’une de vos vieilles connaissances fait tout son possible pour vous mettre des bâtons dans les roues. Comment aurais-je pu ne pas chercher à vous prévenir ?

— Une de mes connaissances ?

— Mes sources sont infaillibles.

— Et vous êtes venu m’apporter cette information de bonté de cœur ?

— Ah, petite hirondelle, vos griffes sont un peu plus longues chaque fois que je vous retrouve.

— Dites-moi tout, Marchand Ye. Je déciderai ensuite si cette conspiration vaut le renseignement que vous êtes venu chercher.

— Vous êtes dure en affaire.

— J’ai été formée par les meilleurs. C’est à prendre ou à laisser.

Il éclata d’un rire tonitruant et reposa son verre sur la table.

— J’ai entendu dire auprès de certains amis que la nourrice du Fils du Ciel s’est engagée dans une grande campagne à l’encontre de votre vertu.

— Madame Ke ?

Madame Ke s’était fixé la mission de me rendre la vie misérable du vivant de l’empereur. Je ne devais pas être surprise que son ambition ne se soit pas achevée avec la mort de son protecteur.

— Elle-même. Il s’avérerait qu’elle est à l’origine de ragots particulièrement infâmes au sujet d’un secret que vous gardez derrière les portes scellées de vos appartements. Un secret qu’elle s’apprête, selon mon contact, à utiliser contre vous.

Je dus me faire violence pour ne pas tourner la tête vers Yexi. Cette nouvelle arrivait beaucoup trop vite à mon goût. Je n’étais pas naïve au point d’imaginer pouvoir élever un enfant dans la capitale sans être remarquée. Mais j’avais tout de même espéré bénéficier de plus de temps avant de voir des rumeurs se propager parmi les courtisans. Jusqu’à ce que je dispose de ma propre demeure. Jusqu’à ce que Youjian soit officiellement assis sur le trône. Jusqu’à ce qu’il ait réussi à démanteler le réseau de l’eunuque Wei et de Madame Ke afin de pouvoir se débarrasser d’eux sans craindre de représailles.

La situation actuelle était encore bien trop précaire pour nous permettre une telle instabilité.

— Eh bien ? demanda finalement le marchand Ye après un long moment de silence. Qu’en pensez-vous ?

— Que voulez-vous savoir, Dongfen ?

— Vous l’avez deviné.

— Il est des secrets qui sont dangereux à porter, mon vieil ami. Êtes-vous prêt à en assumer le coût ?

— Il n’est pas de prix trop cher à payer pour le privilège de la connaissance.

L’existence de Taiyang ne pourrait pas rester un secret très longtemps. Nous avions prévu d’expliquer qu’il s’agissait du fils illégitime d’un diplomate et si la cour s’accordait à le croire, le problème serait réglé. Mais qu’un doute subsiste, et l’on viendrait aussitôt à se demander pourquoi nous avions menti sur son identité. Devais-je alors devancer les rumeurs et révéler qu’il était l’enfant de Yexi ? Quelle serait la punition de mon amant pour avoir trompé le palais en prétendant être eunuque pendant si longtemps ? Et la mienne ?

Il n’y avait pas de bonne réponse à ce dilemme et une partie de moi regrettait déjà d’avoir pris la décision de revenir entre ces murs écarlates.

— Il y a bien un enfant dans mes quartiers, admis-je finalement à voix basse. Et j’en suis la mère.

Malgré tous mes doutes, cet aveu sembla alléger un poids dans ma poitrine.

— Et le père ? S’agit-il de l’empereur, ou bien…

— Non.

— Non ?

— Non, ce n’est pas le fils de l’empereur.

— Oh. Je vois.

Dongfen ne me fit pas l’affront de laisser son regard dériver vers Yexi, mais je savais qu’il avait deviné. Contrairement au reste de la cour, le marchand Ye avait connu Yexi à Shaoxing. Dans ces contrées, l’idée qu’un garde du corps puisse se faire eunuque à l’âge adulte afin de pouvoir continuer à protéger sa maîtresse n’avait rien d’invraisemblable en soi. Mais à présent qu’il était face à cet aveu, Dongfen ne devait avoir aucune difficulté à assembler les morceaux.

— Je vous saurais gré de ne pas insister plus avant. Si l’existence de l’enfant est révélée trop tôt, cela mettrait en danger tout ce que nous avons construit ici et dans le sud.

— Cela mettrait en danger vos vies, ajouta le marchand.

— Je n’irai pas croire que c’est une raison suffisante pour vous convaincre de garder cette affaire pour vous. Mais pensez à Shaoxing. Si je venais à disparaitre, ou à être arrêtée, les Shen vous retireraient aussitôt les terres pour les donner à un cousin de mon époux. Si votre compassion ne suffit pas à acheter votre silence, songez à votre propre fortune.

Le vieil homme me dévisagea de la tête aux pieds avec un sourire amusé, puis il acquiesça lentement.

Il ne dirait rien.

Cela me laissait le temps de gérer cette affaire par moi-même.

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