Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 20 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 17

 

Trois jours plus tard, les femmes du dortoir vinrent me prévenir que Dorgon m’attendait à l’extérieur. Xiaoli et moi avions profité de cette accalmie pour en apprendre le plus possible sur nos geôliers ; je savais désormais que Dorgon, du clan Aisin-Gioro, était l’un des frères du Khan et de loin celui qu’il favorisait le plus. À dix-huit ans à peine, le jeune homme était déjà à la tête d’une des huit bannières jurchens. Hyun-yi nous avait expliqué que les bannières étaient un système de castes et que chaque homme faisait son service militaire au sein de l’un de ces groupes qui, en retour, lui verserait de l’argent une fois qu’il ne serait plus en âge de prendre les armes. Celle que dirigeait Dorgon, la Bannière Blanche, était l’une des plus influentes, après la Bannière Jaune qui répondait directement au Khan.

— Vous êtes attendue, déclara le jeune homme en me faisant signe de le suivre de la tête. Ne tardez pas.

— Je souhaiterais que ma compagne vienne avec moi.

— Si cela peut vous rassurer.

Il avait troqué son armure pour une tunique de soie noire, et son heaume pour une calotte en tissu bordée d’une fine bande de fourrure. La chaleur de ce début d’été commençait pourtant à se montrer accablante, particulièrement les jours de plein soleil où le manque de végétation se faisait cruellement sentir.

Sa tenue décontractée n’empêcha pas les soldats vêtus de blanc de s’incliner sur son passage, un détail que je n’avais pas remarqué la dernière fois que j’avais traversé le campement à ses côtés. Il me faudrait désormais redoubler d’efforts et rester vigilante à tout ce qui m’entourait. Je devais comprendre leur hiérarchie. Leur mode de vie. Analyser cette tapisserie sous toutes les coutures si je voulais avoir une chance de renouer son fil à mon avantage.

Et je devais le faire le plus rapidement possible.

Dorgon nous escorta jusqu’à une tente en périphérie du campement à l’intérieur de laquelle patientaient le Khan et trois hommes aux visages sévères. La façon dont ils étudiaient chacun de mes mouvements éveilla une angoisse sourde en moi. Ce n’était pas de la peur, pas exactement. Je savais qu’ils ne comptaient pas me faire de mal. Mais j’étais dans une situation incertaine, une partie dont je ne connaissais ni les règles ni les enjeux, et je ne pouvais pas prétendre que je n’en ressentais aucun malaise.

— Grand Khan, fis-je en m’agenouillant pour poser mon front sur le sol couvert de tapis.

L’acte se révéla moins humiliant que la fois précédente, comme si mon esprit s’était déjà fait à ma nouvelle réalité. Ou peut-être était-ce la présence de ma petite Li, à genoux à mes côtés, qui me procurait un sentiment d’invincibilité. La défaite n’était pas une option envisageable quand la vie de mes compagnons était en jeu.

— Relevez-vous, ordonna le souverain jurchen. Je vous ai fait appeler afin que vous puissiez apporter quelques clarifications avant que nous n’arrêtions notre décision.

— Au sujet de ?

— Du destin de votre escorte.

Je ne saurais dire si la première émotion qui me submergea fut le soulagement à l’idée de venir en aide à Yexi, ou la terreur devant ce qu’il entendait par destin. Dissimulant ma peur derrière le masque qui m’avait permis de survivre à la Cité Interdite, je redressai les épaules et levai la tête pour croiser son regard.

— Je vous ai promis mon soutien, Grand Khan. Je suis à votre service.

— Les hommes qui vous accompagnaient ont été chargés par l’empereur de vous escorter, n’est-ce pas ?

— Tous, sauf deux.

— Deux ?

— Probablement celui qui a retourné son épée contre les siens dans la tente, maugréa l’un des Jurchens qui assistaient à l’audience.

Yexi. Mon cœur se serra à l’idée de ce qu’il avait été obligé de faire pour protéger Taiyang. Tout s’était déroulé si vite, la nuit de la bataille ; je me doutais que la trahison des soldats de l’empereur avait été aussi difficile à comprendre pour lui que l’attaque de Wanglin ne l’avait été pour moi. Mais Yexi n’avait pas hésité. Il ne s’était pas figé sous la surprise en perdant ses moyens. Je me souvenais parfaitement du sang qui avait maculé ses vêtements et son épée lorsqu’il était réapparu.

Yexi avait éliminé tous ceux qui se trouvaient entre son fils et lui, qu’ils soient Jurchens ou bien Ming.

— Luo Yexi est voué au service de ma famille depuis des années, expliquai-je d’un ton que j’espérais suffisamment détaché. Il fait partie des moines guerriers du temple de Feilai.

— Il vous protège.

— Il nous protège, répétai-je en désignant Xiaoli. Ainsi que Taiyang.

— Et vous répondez de son allégeance ?

Son regard dériva vers ma petite Li, qui hocha vivement la tête.

— La loyauté du soldat Luo va à ma dame avant d’aller à l’empire.

Ce n’était même pas un mensonge. Le Khan leva les doigts à son menton tout en ramenant son attention vers moi, comme s’il n’était pas encore tout à fait convaincu de la véracité de nos propos.

— Qui est le second ?

— Un jeune homme répondant au nom de Wu Sangui. Il nous a rejoints à Ningyuan et je… Il est venu à mon secours lorsque les soldats de l’empereur se sont retournés contre nous. Je ne pense pas qu’il avait connaissance du complot.

— Bien.

— Cela est-il suffisant ?

— Cela corrobore ce que nous avons observé la nuit de la bataille. Allez les chercher.

— Sangui est en vie ?

Dorgon et les trois hommes s’inclinèrent respectueusement avant de se retirer sans me répondre, nous laissant seules avec le Khan qui choisit cet instant pour faire quelques pas dans ma direction. Le besoin de battre en retraite était presque irrésistible, mais je fis de mon mieux pour rester immobile. Les Jurchens étaient un peuple martial qui appréciait les notions de force et de volonté. Je devais m’élever à leur niveau si je souhaitais qu’ils me prennent au sérieux.

— Où est mon fils ? l’interrogeai-je.

— Ne vous a-t-on pas appris qu’on ne parle pas devant le Khan à moins d’y avoir été invitée ?

— Je veux voir mon fils.

— Cela va s’avérer difficile.

— Que… Pourquoi ?

— Je l’ai envoyé à Shenjing.

Ma peur fut aussitôt remplacée par une colère explosive. Je n’étais pas venue jusqu’ici, traversant les steppes et risquant la vie de mes compagnons, pour qu’on m’enlève à nouveau Taiyang !

— Vous n’avez pas le droit ! protestai-je en serrant rageusement les poings. J’ai promis ! J’ai accepté tout ce que vous m’avez demandé ! Comment osez… Comment osez-vous ?

— Je ne connais pas encore la valeur que vous accordez à votre parole. Est-il vraiment étonnant que je prenne des précautions jusqu’à être certain que je peux vous faire confiance ?

— Vous… Vous…

— Toi, fit Hong Taiji avec un geste vers ma petite Li. Laisse-nous.

— Je souhaiterais rester auprès de ma dame.

Le Khan n’eut même pas besoin d’ajouter un mot. Il tourna son regard sur Xiaoli qui couina presque sous l’impact de sa puissance.

— Tout va bien, la rassurai-je en français. Tu peux m’attendre dehors. Garde l’œil ouvert, nous devons essayer d’en apprendre le plus possible sur l’organisation de leur camp.

— D’accord. Fais attention à toi.

Face à moi, le Khan haussa un sourcil amusé, mais il ne me demanda pas de traduire. J’avais la désagréable impression qu’il avait deviné le sens de notre échange et que cela ne le dérangeait pas le moins du monde tant il était convaincu de son emprise sur nous.

Après le départ de Xiaoli, le silence s’attarda pendant plusieurs secondes dans la yourte. Au lieu de me révéler la raison pour laquelle il souhaitait me parler en tête à tête, Hong Taiji se contentait de me dévisager. Puis, sans se presser, il porta la main à sa sacoche et en sortit une bourse que je reconnus instantanément. Je dus faire appel à toute ma volonté pour rester de marbre tandis qu’il tirait sur les fils afin de libérer la petite brique de jade qui se trouvait à l’intérieur.

Le sceau de Youjian.

— Cet objet vous est-il familier, Jade ? Dorgon m’a affirmé l’avoir découvert à votre cou lorsqu’il a voulu s’occuper de vos blessures.

— Oh, je me demandais où il était passé, rétorquai-je d’une voix nonchalante.

Je ne voyais pas l’intérêt de nier l’évidence. Le Khan savait parfaitement que ce sceau m’appartenait. Mon seul espoir était qu’il ne devine pas sa valeur. Après tout, des millions de personnes disposaient d’objets similaires au sein de l’empire. Et le nom qui l’ornait n’était pas notoirement connu.

— Vous vous demandiez où il était passé, s’esclaffa Hong Taiji.

— J’ai pensé l’avoir perdu pendant la bataille. Je suis ravie de savoir qu’il a été retrouvé.

— Une babiole sans grande valeur, c’est bien ça ?

— Il n’a de la valeur que pour son propriétaire, Grand Khan. C’est un sceau.

Au creux de sa main, les ailes du papillon gravé dans le jade apparaissaient presque translucides. Peut-être Xiaoli avait-elle eu raison en affirmant que cet objet avait perdu toute utilité. Qu’en me trahissant, Youjian avait prouvé qu’il était parfaitement capable de revenir sur sa parole. Je le savais. Pourtant, je ne me sentais pas tout à fait prête à renoncer à ce témoin de notre amitié. De son serment. Je n’en avais pas encore fini avec l’empereur.

— Pensez-vous vraiment que je ne reconnaisse pas le nom de l’usurpateur ? gronda Hong Taiji en retournant le papillon entre ses doigts. Me prenez-vous donc pour un idiot ?

— Non, je…

— Je dois vous avouer qu’il y a tout de même une chose qui me rend perplexe. Vous êtes supposée être l’amante de Zhu Youxiao, et pourtant c’est le nom de son frère, Zhu Youjian, que vous portez tel un talisman contre votre cœur.

Mon sang se glaça dans mes veines à ces mots. En partie parce qu’il avait prononcé le véritable nom de deux empereurs sans la moindre gêne, mais surtout parce que je comprenais que le moment était arrivé. Ceci était le vrai motif de ma présence ici. Je ne pouvais même pas prétendre être surprise. Pour quelle autre raison aurait-il demandé à ses hommes de nous laisser afin que nous puissions avoir cette discussion sans témoin ?

— Les prisonniers ont partagé des informations fascinantes au sujet de votre fils, ajouta le Khan en commençant à tourner autour de moi, un sourire carnassier sur les lèvres. Mais voyez-vous, je ne suis pas certain de leur faire confiance. Comment puis-je m’assurer qu’ils disent la vérité quand le mensonge sert leurs desseins ?

Wanglin avait parlé. À bien y réfléchir, c’était parfaitement logique. L’empereur avait envoyé son plus fidèle soldat éliminer cette menace dans le nord, et puisqu’il n’avait pas réussi à tuer Taiyang, il devait être en train d’essayer d’accomplir son objectif d’une autre manière.

Lèvres pincées, je continuai de fixer le sol en serrant les poings. Hong Taiji se débarrasserait-il de moi si je lui confirmais les propos de l’escorte ? Finirions-nous aux cachots si nous n’avions plus aucune valeur pour lui ?

— Dites-moi donc, Jade, insista-t-il d’une voix aussi mielleuse qu’effrayante. Puisque nous sommes alliés, vous me devez au moins cela. Dites-moi. Qui est le père de l’enfant ?

Mon cœur battait à tout rompre lorsque je redressai finalement la tête. Le Khan était penché sur moi, si près que je pouvais sentir son souffle sur mon front et distinguer la nuance exacte du brun de ses pupilles. Pouvais-je continuer de lui mentir sans craindre des conséquences plus terribles encore ?

— Cela… murmurai-je, cela ferait-il vraiment une différence ?

Le temps sembla se figer dans un silence cotonneux perturbé uniquement par le sang qui battait à mes oreilles. Une seconde, puis cinq, puis dix. Enfin, le coin des lèvres du Khan se releva brièvement dans un rictus, un geste si infime que je l’aurais manqué si je ne m’étais pas trouvée si près de lui.

Il savait. Je n’avais fait que confirmer ce qu’il savait déjà.

※

— Grand Khan ! appela une voix à l’extérieur.

Hong Taiji se redressa lentement sans me quitter du regard. Il savait. Cette idée gagnait du terrain avec chaque battement affolé de mon cœur. Il savait que Taiyang n’était pas véritablement le fils de l’empereur. Mais je n’étais pas sûre de comprendre pourquoi, dans ce cas, il prétendait le contraire. Pourquoi avait-il fait le pari que je lui promettrais mon soutien et que comptait-il désormais faire de moi ? Je n’avais aucun moyen de le deviner. Ma seule option était de persévérer, de garder la tête haute et de prier qu’il ne décide pas soudainement que je ne valais pas les efforts qu’il devait fournir pour mettre en place sa stratégie.

Après quelques instants de silence, le Khan me désigna l’ouverture de la tente. Dehors, les prisonniers encore en vie avaient été alignés avec un soin presque ridicule. Je fus surprise de découvrir parmi eux Cheng Yao, l’espion de Wu Sangui. J’avais cru qu’il nous avait délibérément conduits dans le piège, mais je devais me rendre à l’évidence que ce n’était pas le cas.

— Utiliser les agents de votre ennemi à votre propre avantage est la marque d’un grand général, déclara le Khan en suivant mon regard. Ne soyez donc pas surprise. Ceci est loin d’être ma première guerre. Maintenant, désignez-moi les deux soldats dont vous m’avez parlé.

— Luo Yexi, répondis-je en indiquant mon compagnon. Et Wu Sangui.

Le jeune homme qui nous avait rejoints à Ningyuan semblait avoir souffert d’un coup particulièrement puissant au visage. La peau autour de son nez brisé était marbrée d’un dégradé de violet qui me retourna l’estomac. Mais plus violent encore fut le regard plein de haine qu’il m’adressa lorsque mon doigt se tourna vers lui. Soudainement, je n’étais plus si certaine de pouvoir le compter comme allié. Il n’en restait pas moins qu’il était venu à mon aide, la nuit de l’attaque. Il s’était battu contre Wanglin. Peut-être avait-il agi par instinct sans comprendre ce qui se passait. Mais cela ne changeait rien à la réalité des faits.

Une vie pour une vie.

— Puis-je leur poser quelques questions ? murmurai-je au Khan pendant que ses hommes poussaient Yexi et Sangui hors de la ligne des détenus.

— À votre guise.

Prenant une longue inspiration pour me donner courage, je traversai l’espace qui me séparait de Wanglin en priant pour que mon masque d’indifférence soit encore intact.

— Traitresse, grogna le prisonnier en me voyant approcher.

— Je ne suis pas celle qui a commis la première trahison, rétorquai-je d’une voix glaciale.

— Le Fils du Ciel a eu tort de placer sa confiance en vous.

— Je ne suis pas certaine d’appeler cela confiance, soufflai-je à voix basse. Que croyait-il ? Que j’allais me jeter aux pieds des Jurchens pour les supplier de mettre mon fils sur le trône s’ils nous épargnaient ?

— C’est ce qui s’est passé, non ?

— Parce qu’il vous a ordonné de vous débarrasser de nous !

Les autres prisonniers m’observaient tous d’un air dégouté. Je pris conscience du fait qu’ils m’avaient vue émerger d’une tente avec le Khan et qu’ils s’étaient déjà fait une idée bien précise de ce que j’avais dû faire pour le convaincre de me laisser vivre. Cela aurait dû me déranger. Mais mes années dans la Cité Interdite m’avaient habituée à soutenir ce genre de regards.

— J’aurais dû vous tuer de mes propres mains à la première occasion, marmonna Wanglin en retroussant les lèvres. Nous épargner cette comédie.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

Wanglin ne daigna pas répondre à ma question, ce qui était une explication en soi. Telles avaient été ses instructions. Depuis le jour où je l’avais rencontré, Wanglin avait voué une dévotion exaltée à Youjian. Il aurait donné sa vie sans hésitation, aurait mis le pays à feu et à sang si c’était ce que le jeune homme avait souhaité. J’étais arrivée dans les steppes en un seul morceau parce que l’empereur lui avait demandé de me protéger le plus longtemps possible, jusqu’à être certain que la situation ne pouvait pas être réglée autrement que par la violence. Une tentative désespérée de me venir en aide, rattrapée par une réalité implacable.

Ma présence dans le nord était une menace pour son règne.

— Étais-je la seule tenue dans l’ignorance ? Le gouverneur Yuan ? Savait-il ce que vous vous apprêtiez à faire lui aussi ?

Le prisonnier garda le silence d’un air buté.

— Wanglin ! Dis-moi !

Pour toute réponse, le soldat me cracha au visage, luttant contre l’emprise des Jurchens qui le maintenaient immobilisé sur le sol devant la tente. Il ne désirait pas être sauvé. Lui et ses hommes avaient accepté l’éventualité de leur mort dès l’instant où ils avaient quitté les murs de Ningyuan. Peut-être même de Shuntian. Ils avaient traversé l’empire, prêts à assassiner un bébé pour affaiblir la position du Khan contre leur maître.

Relevant la tête, je pivotai sur les talons et rejoignis le Khan qui n’avait pas bougé de son poste d’observation.

— Alors ? Êtes-vous satisfaite ?

— Faites d’eux ce qu’il vous plaira, répondis-je en le dépassant pour m’approcher de Yexi. Je me moque de ce qu’il advient d’eux.

— Oh, non, m’arrêta-t-il. Vous avez passé un jugement, il vous revient d’être témoin de la sentence.

— Si vous le souhaitez.

Les yeux écarquillés de Yexi de l’autre côté du groupe m’interpellèrent pendant une fraction de seconde. Je n’étais pas certaine de ce qu’il tentait de me faire comprendre jusqu’à ce que le Khan prenne à nouveau la parole.

— Pour leur trahison envers le prince héritier et l’assassinat de neuf des miens, les hommes envoyés par l’usurpateur sont condamnés à mort.

Son regard tomba sur moi et je dus réprimer un tremblement en entendant les mots qu’il n’avait pas prononcés. Maintenant. Il allait les tuer maintenant.

— À moins, s’enquit le Khan d’une voix mielleuse, que vous ayez quelque chose à ajouter ?

Son attitude ressemblait à une épreuve. Comme s’il était en train de vérifier que je me tenais véritablement à ses côtés. Les Jurchens accordaient une importance considérable à la force de corps et d’esprit. Peut-être cherchait-il simplement à s’assurer que je méritais ma place parmi les siens.

La peur ne m’avait pas quittée. Si je dois me montrer honnête, elle ne m’avait pas quittée depuis le moment où j’avais compris que Wei Zhongxian avait décidé d’assouvir sa vengeance en jouant avec la vie de mon fils. Mais cette peur, je le savais, n’était connue que de moi. Loin était l’époque où mes interlocuteurs pouvaient deviner mes pensées comme si j’étais un livre ouvert. Mon masque était si impénétrable, désormais, qu’il ne laissait passer qu’une indifférence glacée.

Je faisais ce qui était nécessaire pour survivre. Et j’agirais ainsi jusqu’à ce que les miens soient hors de danger. Quelque temps plus tôt, j’aurais probablement étendu ma protection à Wanglin et à ses hommes.

Plus maintenant.

— Je n’ai rien à ajouter, Grand Khan.

— Alors, accompagnez-nous. Soyez témoin de ce que je suis prêt à faire pour assurer la sécurité du prince.

— Je suis à vos ordres.

Les soldats rassemblés autour de nous s’emparèrent des prisonniers pour les conduire sans ménagement vers l’extrémité sud du campement. Aucun d’eux ne protesta. Ils se laissèrent faire dans un silence absolu qui m’angoissa presque autant que l’acte auquel j’étais sur le point d’assister.

D’un signe, Le Khan m’indiqua de marcher à ses côtés avec une courtoisie complètement déplacée.

Et parce que je n’avais pas d’autre choix, je lui obéis.

 

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