Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 43 sur 49

Pages du PDF

Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 40

 

La salle du trône resta plongée dans un silence absolu pendant de longues minutes. Malgré la distance qui nous séparait, je pouvais deviner la frustration de l’empereur à la tension de ses épaules, ou même à ses mains crispées sur la pochette de soie. C’était comme s’il n’osait pas bouger. Avait-il redouté ce moment autant que moi ?

Enfin, avec un soupir presque imperceptible, il tira délicatement le sceau de la bourse pour le lever devant ses yeux.

— Je n’étais pas certain que vous l’aviez encore, déclara-t-il sans cesser d’étudier le papillon de jade.

— J’ai bien failli le perdre.

Je l’observai se redresser et traverser la pièce sans bouger ni détourner le regard. Il avait continué de grandir au cours des deux dernières années, si bien qu’il me dépassait désormais d’une tête. Ses traits s’étaient également durcis, comme si le poids qui pesait sur ses épaules avait sculpté de nouvelles lignes dans son visage. Il devait avoir dix-huit ou dix-neuf ans, mais il paraissait plus âgé.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas utilisé à votre arrivée dans la capitale ?

Tirée de mes réflexions, je battis précipitamment des paupières pour me forcer à revenir au présent. Youjian s’était immobilisé devant moi, si près que j’aurais pu le toucher rien qu’en levant la main. C’était une proximité qui n’était pas habituelle pour les empereurs et j’étais étonnée qu’il se permette encore d’agir de cette façon avec moi.

— Pardon ?

— Le sceau. Pourquoi ne pas l’avoir remis aux soldats lorsqu’ils vous ont arrêtée ? Ils savent ce que cet objet représente. Ils vous auraient conduit jusqu’à moi au lieu de vous emmener aux cachots.

— Il y a des années, quand vous me l’avez confié, vous avez promis que je pourrais exiger ce que je voudrais de vous en retour. Je n’allais pas sacrifier ce serment pour un désagrément aussi mineur qu’un séjour dans les prisons impériales.

— Si mes souvenirs sont bons, vous m’aviez assuré que vous ne vous en serviriez jamais.

— Les choses ont changé.

L’empereur crispa ses doigts sur les ailes du papillon, conscient de la gravité de ce qui était en train de se jouer entre nous. Ce jour là, lorsque je l’avais aidé à échapper à son frère et à l’eunuque Wei, il m’avait offert son amitié en même temps que ce sceau, comme une manifestation physique de sa dette envers moi. Youjian savait qu’en rendant l’un, je rendais également l’autre.

— Jade… fit-il d’une voix qui avait perdu son assurance. Ne faites pas ça.

— C’est déjà fait.

— J’ai regretté ma décision dès l’instant où je l’ai prise. Je ne savais plus en qui faire confiance. J’ai besoin…

— Il est trop tard pour cela, Votre Majesté. Je comprends pourquoi vous avez agi comme vous l’avez fait et je ne cherche pas à revenir sur le passé. J’espère simplement que vous saurez me traiter avec la même courtoisie.

— Comprendre votre décision, vous voulez dire ?

— Exactement.

Ses lèvres restèrent closes. Quand nous étions seuls, je pouvais encore deviner au fond de ses yeux l’enfant que j’avais rencontré peu après mon arrivée à Shuntian. Peut-être voyait-il également, dans les miens, la mystérieuse étrangère qui l’avait autorisé à regarder sous son voile pour sécher ses pleurs.

Je l’avais aimé, à ma façon.

Comme une sœur.

Tourner le dos à ces sentiments était aussi difficile pour moi que pour lui.

Mais la vérité était que notre amitié ne prenait pas fin en ce moment précis. Elle était morte le jour où il avait ordonné à Wanglin d’assassiner mon fils. Je n’avais pas menti en disant que je comprenais sa décision. Youjian devait composer avec les loyautés changeantes d’un gouvernement réticent. Dès l’instant où il s’était assis sur le trône, il avait été précipité dans une fresque de mensonges et de trahisons. Un chaos de luttes intestines orchestrées par des factions rivales cherchant à abuser de son influence pour leurs gains personnels. Le mystère autour de l’identité de mon fils était une perturbation supplémentaire qu’il ne pouvait pas risquer. Mais il avait choisi, au lieu de venir vers moi pour trouver une solution, de se débarrasser de lui.

Comprendre ne signifiait pas pardonner.

— La compagne Tian m’a informée que les registres seraient falsifiés afin de faire correspondre la naissance de Taiyang à la mort de mon époux, déclarai-je.

— C’était mon idée. J’en ai donné l’ordre ce matin à un eunuque qui a ma confiance absolue. Jade, comprenez que je ne souhaite pas de mal à votre fils.

Je ne pus m’empêcher de hausser un sourcil dubitatif. Il avait envoyé un bataillon au travers de l’empire pour l’assassiner, mais il ne lui souhaitait pas de mal ? Réprimant ma colère, je pris une longue inspiration afin de calmer les battements de mon cœur.

— Ce n’est pas suffisant.

— Je suppose que je ne peux pas vous faire changer d’avis ? souffla-t-il finalement.

— Vous ne pourrez pas.

— Bien. Je vous ai juré que je ne vous refuserai rien. Dites-moi. Que désirez-vous ?

— Vous venez d’avoir une fille.

— Une… Oui, en effet. Elle vient tout juste de naitre, nous n’avons pas encore…

— Nous les fiancerons, Taiyang et elle. Devant toute la cour.

La surprise de Youjian fut si grande que les mots lui manquèrent. Incapable de formuler la moindre phrase cohérente, il se contenta de me dévisager en silence pendant plusieurs minutes, la bouche entrouverte et les yeux écarquillés.

— Jade, c’est à peine un nourrisson.

— Mon fils n’était pas beaucoup plus âgé quand vous avez envoyé vos hommes le tuer.

C’était la première fois que je prononçais ces mots à voix haute et les joues de l’empereur rougirent de honte en les entendant. Lorsque j’avais demandé à Qin Liangyu de m’escorter dans la capitale quelques jours plus tôt, obtenir une promesse de mariage n’était pas du tout ce que j’avais eu en tête. C’était Xuefeng qui m’avait involontairement soufflé cette idée en parlant des enfants de l’empereur. Il n’était pas question que je gâche cette opportunité.

— C’est une solution logique pour nos deux familles, insistai-je. En les mariant, nous proclamons à voix haute qu’ils ne partagent pas le même sang. Et en tant que prince consort, Taiyang perd également toute prétention au trône, car votre fille ne pourra pas hériter de votre titre. Il recevra la meilleure éducation que la capitale a à lui offrir. Il pourra administrer les terres des Shen à Shaoxing. Tout cela sans jamais jeter le discrédit sur votre règne.

— D’accord, concéda finalement Youjian d’une voix éteinte en glissant la bourse de soie autour de son cou. J’ai juré et la parole d’un empereur est sacrée. Nous les fiancerons. Dans le Palais de Jade.

— La volière ? m’étouffai-je, abasourdie.

— C’est une bibliothèque, désormais. Je vous avais promis d’en faire un endroit dont vous pourriez être fière et j’espérais que cela vous apporterait un peu de joie, à votre retour. Nous fiancerons nos enfants dans le Palais de Jade et, lorsqu’ils seront en âge, nous deviendrons une véritable famille, vous et moi.

— Votre Majesté, le saluai-je pour témoigner mon approbation.

— Souhaitez-vous également retrouver votre poste dans mon gouvernement ? Il est à vous si vous le voulez.

— J’en serais honorée.

On dit souvent que la victoire est amère. Je ne saurais trouver de meilleur mot pour décrire le sentiment qui s’empara de moi à l’instant où je compris que j’avais gagné. L’année de mes dix ans, lorsque mon père m’avait annoncé mes fiançailles à un garçon que je ne connaissais pas, mon monde s’était écroulé. Ruoyan s’était révélé un mari aimant, bien sûr, mais jamais je ne pourrais oublier la confusion que cette décision avait provoquée dans ma vie. La peur avec laquelle j’avais grandi. Je ne pensais pas un jour me montrer capable d’infliger ce destin à mon propre fils, ou même une autre jeune fille.

Et pourtant.

Je dévisageai l’Empereur Chongzhen en m’efforçant de conserver mon air confiant. Taiyang pourrait vivre la vie qu’il désirait. Il serait protégé avec autant de ferveur qu’un prince. C’était le mieux que je pouvais lui offrir.

— Je suis heureux de pouvoir encore vous compter parmi mes alliés, Jade, déclara Youjian avec une ébauche timide de sourire. Vos services sont précieux pour l’empire. Nous continuerons donc de travailler ensemble et peut-être, un jour, serons-nous de nouveau capables de nous considérer comme des amis.

— Un jour, peut-être.

Je n’y croyais pas un seul instant.

※

Trois mois plus tard, au début du printemps, je pris la route en compagnie de Yexi et Taiyang pour me rendre au sud de la ville où se trouvait la majeure partie des cimetières de la capitale. Il était d’usage, cent cinq jours après le solstice d’hiver, de partir nettoyer les tombes de ses ancêtres et d’y déposer des offrandes sous forme de nourriture et d’alcool. L’heure était venue de présenter Taiyang à Ruoyan et malgré la présence rassurante de Yexi à mes côtés, mon corps était aussi tendu que la corde d’un arc.

Ce n’était pas la peur du danger qui m’assaillait ainsi. Les troupes que le Khan avait laissées derrière lui dans sa fuite s’étaient vues défaites les unes après les autres jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun Jurchen en vie de ce côté de la Grande Muraille. La guerre n’était pas finie, nous le savions tous. Mais l’empereur avait remporté cette bataille.

— Tout va bien se passer, murmura Yexi d’une voix pleine de tendresse.

Je détournai mon visage de la fenêtre du coche pour lui prendre la main. Ses cheveux avaient recommencé à pousser dans un enchevêtrement chaotique de mèches sombres qui faisait rire Taiyang chaque fois que ce dernier posait son regard sur lui. Quant à moi, je crois que j’aimais son allure désordonnée. Elle me rappelait le jeune homme que j’avais rencontré, toutes ces années plus tôt, dans les jardins de la villa Shen.

— Je sais. C’est juste… étrange. Je ne peux pas m’empêcher de me sentir angoissée.

— C’est étrange pour moi aussi. Mais il y a une chose dont je ne douterai jamais, c’est que Ruoyan aurait voulu te savoir heureuse. Es-tu heureuse, Jade ?

— Oui.

— Alors tout se passera bien.

Profitant du fait que Taiyang était assoupi entre nous, je me penchai au travers de l’habitacle et posai mes lèvres sur les siennes. Yexi répondit en glissant ses doigts le long de ma nuque pour me tirer vers lui d’un mouvement assuré. Son baiser se fit ardent, presque affamé, et je sentis le désir s’éveiller au creux de mon ventre. Hélas, l’heure n’était pas à ces jeux ; Yexi le savait tout aussi bien que moi. Au lieu de se laisser aller à notre étreinte, il se redressa avec des gestes mesurés, sans cesser de me contempler d’un air rêveur.

— Je t’aime, souffla-t-il d’une voix qui était à peine plus qu’un murmure.

— Tu quoi ? m’esclaffai-je sous la surprise.

C’était une chose qu’il ne m’avait jamais dite.

— J’ignorais l’importance de cette phrase avant de partir au combat avec les Jurchens. Quelque chose a changé lorsque tu l’as prononcée. Pendant des semaines, je me suis couché chaque soir en entendant ta voix répéter ces quelques mots. Encore et encore. Ils m’ont donné la volonté de lutter, même quand je pensais que je n’y arriverais plus, quand je souhaitais fermer les yeux pour ne jamais les rouvrir. Tu étais toujours là, dans mon esprit. Comme si tu m’avais enchainé avec un lien qu’aucune arme ne pouvait briser.

— Yexi…

— Je voulais juste que tu le saches.

— Je le sais.

Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine lorsqu’il s’empara de ma main pour y déposer un dernier baiser, puis le cocher arrêta les chevaux dans un mouvement brusque qui tira Taiyang de ses songes. Nous étions arrivés.

Le cimetière était déjà plein quand nous y fîmes notre entrée, mais je me pressai entre les tombes sans accorder la moindre attention à la foule qui me dévisageait d’un air curieux. Xiaoli et Hyun-yi étaient parties dès le lever du soleil afin de s’assurer que nous aurions la place d’installer notre équipement, une précaution nécessaire en ce jour si particulier. Une fois devant la pierre tombale, la vue des mauvaises herbes qui avaient poussé autour de la dernière demeure de mon époux et de ma gouvernante exacerba mon sentiment de culpabilité. J’avais raté ce rendez-vous par trois fois ; la première, à cause de Taiyang et les deux suivantes, à cause des Jurchens.

— Vous voilà enfin, m’appela Xiaoli en me faisant signe de la main.

Étonnée de la trouver seule, je parcourus la scène du regard jusqu’à apercevoir Hyun-yi, accroupie devant un panier de gâteaux de riz qu’elle était en train de vider de son contenu. Mes deux amies ne se quittaient plus depuis notre retour dans la capitale. Elles avaient même emménagé ensemble dans une dépendance de la villa que j’occupais aux abords du palais impérial.

— Désolée du retard, répondis-je avec un sourire. Taiyang n’en faisait qu’à sa tête ce matin.

— Ne t’en fais pas.

Mon sourire s’accentua quand je vis l’objet qu’elle portait ce jour-là à la ceinture. Quelques semaines plus tôt, Hyun-yi avait demandé à Yexi de lui sculpter deux petites statuettes dans le plus grand secret. La jeune femme nous avait expliqué que ces figurines symbolisaient un échange de promesses dans son pays natal. Celles qu’elle avait désiré obtenir représentaient deux canards miniatures gravés du mot éternité, coupé en deux de façon à ce qu’elles en détiennent chacune une moitié.

— Tu savais, m’accusa ma petite Li en suivant mon regard.

— Il se pourrait que j’en aie eu quelques échos.

— Et tu ne m’as rien dit !

— Je ne voulais pas gâcher sa surprise…

Les joues de Xiaoli se parèrent d’une teinte rose et je ne pus m’empêcher de rire, prenant son bras pour l’accompagner vers la tombe de Ruoyan, le cœur soudain plus léger.

Nous travaillâmes de concert pendant plusieurs minutes, arrachant les mauvaises herbes et nettoyant les débris avant de déposer nos offrandes avec des gestes respectueux. Encore trop jeune pour comprendre ce qui se passait, Taiyang était allongé non loin de nous à jouer avec ses chevaux de bois. Mon angoisse avait complètement disparu. Je me sentais plus sereine que jamais, car j’étais entourée de ma famille. Mon clan.

— Conseillère !

Derrière nous, j’aperçus une silhouette remonter le chemin à toute allure. C’était l’un des gardes que nous avions pris à notre service dans ma nouvelle maison, un jeune homme répondant au nom de Song Yihan.

— Un message du palais, s’exclama-t-il d’une voix essoufflée. Il est arrivé peu après votre départ et je… cela avait l’air important alors je suis venu.

— Qui me l’a envoyé ?

— Je l’ignore, conseillère.

Je me saisis du morceau de papier en fronçant les sourcils. La missive n’avait jamais été cachetée et je pouvais voir qu’elle était abimée sur les bords, comme si elle était passée entre de nombreuses mains avant de parvenir jusqu’à moi. Cela ne ressemblait en rien aux courriers que je recevais habituellement du palais.

Intriguée, je dépliai le billet et laissai malgré moi échapper un cri étouffé en posant les yeux sur son contenu. La lettre n’était pas signée, mais je n’avais pas besoin de nom pour deviner qui l’avait rédigée.

Alors tu as choisi le camp des perdants, femme.

Je me souviendrai longtemps de cet affront et crois-moi quand je te dis que je finirai par trouver un moyen de te le faire payer. Nous nous reverrons, ma très chère épouse, j’en suis persuadé. Je n’en ai pas encore tout à fait fini avec toi.

Yexi jeta un coup d’œil par-dessus mon épaule avant de froncer les sourcils en déchiffrant l’écriture nerveuse de Dorgon.

— J’avais espéré qu’il trouverait la mort pendant les combats, soupira-t-il d’une voix sombre.

— Moi aussi.

— Tu n’as rien à craindre de lui. Je ne le laisserai pas te faire du mal, je te le promets.

Mes doigts effleurèrent discrètement les siens et je lui souris, apaisée par sa présence. Je refusais de donner à Dorgon la possibilité de gâcher le bonheur que j’avais réussi à reconstruire. J’avais gagné. Il avait perdu. Ces quelques mots griffonnés à la hâte ne changeaient rien.

— Je n’ai pas peur de lui, affirmai-je en déchirant la missive.

— Maman ?

Taiyang se tenait au pied de la pierre tombale, une expression perplexe sur ses traits d’enfant.

— Oui, mon chéri ?

— Là, dit-il en posant le doigt sur le nom de famille de mon défunt époux. Shen.

Nous avions entrepris de lui enseigner la lecture en commençant, comme il était d’usage, par les caractères de son nom.

— Oui, tu l’as reconnu ? C’est très bien.

— Shen, comme moi ?

— Oui.

— Est-ce que c’est mon père ?

Je jetai un regard gêné vers Yexi qui hocha la tête sans parvenir à réprimer la tristesse au fond de ses yeux. C’était lui qui, le premier, avait insisté pour donner ce nom à notre fils. Pour s’effacer de sa lignée et lui offrir une vie qu’il n’aurait pu mener en tant que fils de soldat. Il m’avait affirmé ne pas le regretter, mais cela ne voulait pas dire qu’il n’en souffrait pas.

— Viens là, fis-je en ouvrant grand les bras pour que Taiyang s’y blottisse.

Un jour, je lui révélerais la vérité. Toute la vérité. Quand il serait capable de comprendre pourquoi nous lui avions menti pendant si longtemps, assez âgé pour participer de son plein gré à notre ruse. Quand il pourrait se montrer aux autres membres du clan Shen sans commettre d’erreur.

Mais d’ici là, il apparaissait que la vie des faux semblants et des mensonges n’était pas tout à fait derrière moi.

OceanofPDF.com