Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 23 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Chapitre 20

 

Très vite, nos journées se virent meublées par des corvées qui n’en finissaient plus. Avec le début des combats et l’arrivée des premiers blessés, il fallait panser les plaies, récurer les instruments et réparer les armes le plus rapidement possible. Conformément à sa promesse, Hyun-yi demanda à son époux de nous prendre sous son aile comme il l’avait fait pour elle l’année précédente. L’arrangement nous protégeait d’éventuels mauvais traitements de la part des autres Jurchens, mais il avait surtout l’avantage de me maintenir à l’écart de Buyantai, un détail qui avait son importance. Je ne pouvais croiser le regard du frère du Khan sans penser à son implication dans l’enlèvement de mon fils et je préférais éviter de risquer nos vies dans un accès de rage. Particulièrement quand il refusa de rappeler Taiyang de la capitale pour le laisser passer du temps avec moi.

Le guérisseur était un homme d’une grande patience qui répondait au nom d’Asitan. La différence d’âge entre lui et son épouse était telle qu’il ressemblait plus à son père qu’à son mari, mais je ne parvenais pas à lui en vouloir, car je savais que leur union n’avait jamais été autre chose qu’une alliance. Asitan lui avait offert la sécurité, et en échange elle avait accepté de l’assister dans ses fonctions. Avant de nous rencontrer, Hyun-yi avait passé toutes ses nuits dans le dortoir des femmes, et à présent que nous étions entrées dans sa vie, elle les passait à nos côtés.

Un soir au milieu de l’été, après avoir frotté des bocaux pendant des heures et nettoyé les outils qu’Asitan avait utilisés pour traiter l’afflux continu de blessés, je me laissai tomber derrière la table de travail en poussant un profond soupir.

— Jade… me réprimanda Hyun-yi. Nous n’avons pas terminé.

— Je sais… Mais rien ne presse, si ? Je ne sens plus mes doigts et personne n’ira nous dénoncer si nous faisons une pause.

Le guérisseur nous avait abandonnées en fin d’après-midi pour aller faire son rapport. La tente était désormais vide à l’exception d’une paillasse dont l’occupant était encore trop faible pour être déplacé. Asitan et ses apprentis étaient efficaces.

Xiaoli m’adressa un sourire moqueur auquel je répondis en haussant les sourcils d’un air implorant. La jeune femme s’empara alors de la main de Hyun-yi pour la tirer vers mon refuge.

— Si Asitan revient, il sera en colère, nous prévint cette dernière en secouant la tête.

— Penses-tu vraiment qu’il va réapparaitre ce soir ? demanda Xiaoli d’un ton conspirateur. Il est tard. La nuit est tombée. De plus, il est parti depuis des heures et il n’y a plus de blessés en attente de soins ici. S’il avait voulu revenir, il serait déjà là.

La jeune femme laissa son regard dériver sur la cuve d’eau refroidie dans laquelle reposait une partie des outils que nous devions nettoyer. Son visage se tordit aussitôt dans une grimace.

— Je sais, admit-elle finalement en battant des paupières. C’est juste… Je n’aime pas les choses à moitié terminées.

— Ah ? s’exclama Xiaoli en souriant plus malicieusement encore.

— Ne te moque pas.

— Me moquer ? Moi ?

Amusée par leur querelle, je laissai ma tête reposer contre le bois de la table de travail. Les poignées des tiroirs exerçaient une pression désagréable dans mon dos, mais je n’avais pas la force de bouger. Je n’aurais jamais cru qu’une tâche aussi simple que la vaisselle puisse demander autant d’énergie. Mes doigts étaient raides et couverts de lésions qui me brûlaient chaque fois que je les plongeais dans l’eau. Paupières baissées, je me surpris à songer à ce que mon ancienne gouvernante aurait dit si elle avait pu me voir ainsi et dus réprimer une vague de fou rire nerveux.

— Et si je les lave tous à moitié ? continua Xiaoli en souriant de toutes ses dents.

— Je t’ai dit de ne pas te moquer…

— Et si je décale les bocaux pour qu’ils ne soient plus alignés ?

— Je…

— Et si je…

Le bruit d’une troupe en approche empêcha ma petite Li d’imaginer un autre scénario à temps. L’auvent de la tente se releva pour laisser place à une demi-douzaine d’hommes menés par Buyantai lui-même. Mon cœur s’arrêta de battre pendant une seconde tout entière.

— Guérisseur ? appela le frère du Khan.

— Il n’est pas là, répondit immédiatement Hyun-yi en quittant notre cachette pour les rejoindre.

Elle tourna brièvement les yeux vers nous, mais je secouai la tête. Je pouvais sourire et prétendre l’humilité devant le Khan, devant Asitan, mais je ne voulais surtout pas avoir affaire à Buyantai.

— Ah. Hyun-yi, c’est ça ?

— Oui, monsieur.

— Le capitaine Guang a-t-il repris connaissance ?

— Il a pu avaler du bouillon cet après-midi, mais il est en train de dormir.

— Réveille-le, je dois lui parler. Es-tu seule ?

— Je… Oui.

Xiaoli fronça les sourcils en me dévisageant d’un air perplexe. Ce n’était pas exactement ce que j’avais voulu dire quand j’avais secoué la tête un instant plus tôt, mais cela me convenait tout autant. Je fis signe à ma petite Li de se rapprocher de moi afin d’être certaine que les Jurchens ne pourraient pas nous voir. Notre présence dans la tente serait difficile à expliquer après le mensonge de notre amie.

— Capitaine Guang ? Capitaine Guang ?

La voix de Hyun-yi s’était faite plus lointaine. Je n’avais pas prêté attention à lui jusqu’alors, mais Guang n’était pas un nom jurchen. L’homme allongé sur la paillasse était un déserteur de l’empire Ming. J’étais travaillée par l’envie de jeter un coup d’œil à la scène, mais les risques étaient trop grands. Nous entendîmes Hyun-yi fouiller dans les remèdes du guérisseur à la recherche d’une préparation spécifique. Quelques instants plus tard, le patient s’éveilla de son sommeil avec un grognement sourd.

— Bien, la remercia Buyantai. Retourne chez toi maintenant. Je n’ai plus besoin de toi ici.

— Je n’ai pas fini de…

— Tu termineras demain. Mes hommes vont te raccompagner.

Je tournai la tête vers Xiaoli qui ouvrit la bouche pour articuler Que se passe-t-il sans un bruit. Je ne pus faire autrement que hausser les épaules. C’était à peine si j’osais respirer désormais. Réfugiée dans l’ombre de la table de travail, je serrai les dents et priai pour que le Jurchen ne s’attarde pas trop longtemps dans la tente.

— Capitaine Guang ? appela Buyantai d’une voix grave après le départ de ses confrères.

— Je ne pensais pas que vous viendriez si vite.

— Et je ne pensais pas que vous étiez assez stupide pour mettre votre vie en danger alors que nous sommes si près du but.

— Vous me sous-estimez. Pourquoi êtes-vous ici ?

— Cet endroit est plus sûr que votre tente, et je préfère éviter que vous montriez trop souvent votre visage dans mes quartiers. Mes frères finiraient par soupçonner quelque chose.

Ce fut à cet instant exact que je compris que leur échange n’avait rien d’une simple conversation entre officiers. Sans que je m’en rende compte, mon corps tout entier se tendit et mes doigts se crispèrent sur ceux de Xiaoli qui me jeta un regard pénétrant. L’expression confuse de son visage avait disparu pour laisser place à une concentration absolue. C’était l’une des premières leçons de stratégie que nous avions apprises. On ne pouvait pas se battre sans information. Nous restâmes donc silencieuses, aussi immobiles que des statues, pendant que les deux hommes continuaient de discuter à voix basse de l’autre côté de la pièce.

— Avez-vous obtenu les renseignements que je vous avais demandés ? s’enquit le frère de Hong Taiji.

— Oui. Mais il est trop tôt. Ils ne seront pas prêts avant plusieurs mois.

— Nous devons intervenir avant la fin de l’hiver.

— C’est impossible. Si la garnison de Ningyuan n’est pas prête, alors elle sera écrasée et tout aura été en vain. Vous serez défaits !

— Et si nous attendons trop longtemps, mon frère lancera son assaut sur votre chère Ningyuan et nous aurons compromis notre seule chance d’agir.

— La frontière est trop bien gardée pour que le Khan prenne le risque de s’y jeter pour le moment. Dois-je vous rappeler que Ningyuan a survécu à votre père ? Vous avez bien plus à perdre qu’à gagner en vous précipitant. Soyez patient.

Leur échange prit fin lorsque l’escorte de Buyantai fit son retour dans un cliquetis métallique d’armures en mouvement. Je crus un instant qu’il allait leur ordonner de partir afin de poursuivre sa conversation avec le déserteur, mais il se contenta d’éclater de rire, comme en réponse à une plaisanterie.

— Vos services nous sont trop précieux pour que vous continuiez à prendre ce genre de risques, capitaine Guang. À partir d’aujourd’hui, vous resterez au camp.

— Le Khan a besoin de mon aide, protesta le blessé.

— Vous êtes plus utile à mon frère vivant que mort. Ma décision est définitive. Avez-vous assez de force pour vous lever ? Un repas nous attend. Vous pourrez continuer de me décrire les combats autour d’un remontant !

Mon corps était tendu à se rompre, mais je m’interdis de bouger même après que l’auvent fut refermé derrière eux, terrorisée à l’idée de révéler notre position si l’un d’eux revenait dans la tente. À mes côtés, l’expression de Xiaoli était un miroir de la mienne. Un mélange de stupeur et de confusion, nimbé de la lueur d’un espoir naissant.

Le frère du Khan avait un secret. Et si j’avais correctement interprété l’échange que nous venions de surprendre, nous n’étions pas les seules personnes à vouloir nous dresser contre Hong Taiji.

※

De l’ancien donjon de Beaulieu aux cachots impériaux de Shuntian, j’avais eu l’occasion de voir bien des prisons au cours de ma vie. Aucune d’elles ne m’avait préparée, pourtant, à découvrir Wu Sangui attaché à un poteau au milieu d’un enclos à mouton, en bordure sud du campement.

Le jeune homme était assoupi, la tête dodelinant contre le pilier et les mains rivées à un anneau au-dessus de lui. Sa blessure à l’épaule avait été bandée, mais il ne s’était visiblement ni changé ni lavé depuis sa mésaventure plusieurs semaines plus tôt. Et les Jurchens ne s’étaient pas arrêtés là. Mon inquiétude ne fit que grandir devant le nombre considérable de moustiques qui tournoyaient autour de nous en cet instant. La saleté et les insectes ne faisaient pas bon ménage avec les plaies.

— Sangui ? l’appelai-je d’une voix douce.

— Que… marmonna-t-il faiblement en relevant les yeux.

— C’est moi.

— Que faites-vous ici ? Je ne veux pas vous voir !

Le garde qui était chargé de nous surveiller décida de faire comme s’il n’avait rien entendu. Refermant l’enclos derrière moi, il s’adossa à la barrière et tourna son attention vers les steppes qui s’étendaient d’un bout à l’autre de l’horizon. Face à ce paysage que quiconque aurait qualifié de grandiose, il me vint à l’esprit que la torture la plus sadique de cette prison était précisément son emplacement. Chaque fois que Sangui ouvrait les yeux, il pouvait voir les vastes plaines qui le séparaient de l’empire Ming. La liberté, juste devant lui et malgré tout hors d’atteinte.

— Je voulais simplement discuter avec toi, essayai-je encore en contournant les animaux pour le rejoindre.

— Traitresse !

— Nous avons déjà eu cette conversation.

— Retournez à vos maîtres et laissez-moi mourir en paix.

— Tu ne vas pas mourir, Sangui…

Cela semblait être la meilleure chose à dire, mais je n’étais pas entièrement certaine de la véracité de ces mots. Le jeune homme avait l’air aux portes de la mort. Son visage cramoisi avait été brûlé par le soleil, ses joues étaient creusées, et au vu de sa situation, c’était un miracle qu’il n’ait pas encore été emporté par les infections.

— Écoute, repris-je en m’accroupissant devant lui. Je sais que tu ne me fais pas confiance. Je ne vois pas l’intérêt d’essayer de te convaincre du contraire.

— Vous en seriez incapable, gronda-t-il en pinçant ses lèvres desséchées.

— Je sais. Je t’ai amené à boire. Est-ce que tu as soif ?

Ses yeux s’attardèrent un instant sur mes vêtements propres, puis ils descendirent le long de mes bras jusqu’à se focaliser sur la gourde que je tenais entre les mains. Il fronça les sourcils, conforté dans ses préjugés par l’absence de menottes, ma peau saine ou même mes ongles auxquels les fleurs de balsamine appliquées par Hyun-yi avaient donné une couleur orange vif. Son expression se tordit, comme si son sens de l’honneur livrait bataille à ses besoins, mais ce fut ces derniers qui finirent par l’emporter. Il hocha doucement la tête.

Satisfaite, je débouchai l’outre et en tirai une longue gorgée pour lui montrer qu’elle n’était pas empoisonnée. Le geste sembla l’amuser. Peut-être aurait-il préféré qu’elle le soit.

— Je veux partir d’ici, avouai-je à voix basse en posant la gourde sur ses lèvres. Le Khan souhaite utiliser mon fils pour déstabiliser le pouvoir de l’empereur et je dois l’arrêter. Même si tu ne me fais pas confiance, j’espère que tu peux comprendre que c’est la vérité. J’ai traversé l’empire pour retrouver mon fils. Je ne laisserai pas le Khan le mettre en danger.

— Quelle femme refuserait de devenir la mère du Fils du Ciel ?

— Taiyang n’est pas le fils de l’Empereur Tianqi. Et le Khan le sait. Tout ce qu’il souhaite, j’en suis certaine, c’est une façon d’avoir la population de son côté lorsqu’il attaquera Shuntian. Il veut être vu comme un libérateur, et non un envahisseur. Mais il ne se contentera pas de ça. Il convoite le trône. Taiyang n’est qu’un outil pour y parvenir.

— Pourquoi me révéler tout ça ? Suis-je censé croire que vous désirez vraiment venir en aide à l’empereur ?

Je laissai échapper un soupir las en reprenant la gourde. C’était une question à laquelle je n’avais pas de réponse. Youjian m’avait trahie. Souhaitais-je sincèrement le protéger de cette menace au nord ? Il aurait sans doute été plus simple de lui tourner le dos, mais je n’arrivais pas à m’y résoudre. Comment pouvais-je le condamner avant d’entendre sa justification ? Avant de le regarder dans les yeux pour discerner la vérité du mensonge ? Youjian était si jeune, à peine plus qu’un enfant. Avait-il pris cette décision en parfaite connaissance de cause ou avait-il subi l’influence d’un conseiller ravi à l’idée de me voir disparaitre ?

Je n’avais pas le loisir de m’attarder sur ces réflexions. J’ignorai combien de temps le garde jurchen m’autoriserait à parler avec Sangui avant de me rappeler. Repoussant un mouton qui essayait de brouter mes cheveux, j’humidifiai un chiffon et le passai sur le visage du prisonnier pour justifier ma présence quelques minutes supplémentaires.

— Je ne veux pas t’abandonner ici, Sangui. Et j’ai besoin de ton aide.

— Mon aide ? ricana-t-il.

— Lorsque tu étais à Ningyuan, auprès de ton oncle, ton rôle était de gérer vos espions sur le terrain. J’ai entendu quelque chose l’autre soir et je dois savoir… Y avait-il un capitaine Guang parmi tes agents ?

Pendant une fraction de seconde, la stupeur fut tout ce que je pus lire sur le visage de Sangui puis il tira vigoureusement sur ses chaines comme pour s’éloigner de moi. Son expression s’était durcie et ses yeux s’étaient emplis de colère.

— Traitresse, gronda-t-il.

— Fais-moi confiance, Sangui. Nous sommes dans le même camp. J’ai entendu une discussion étrange entre le capitaine Guang et Buyantai. Je veux juste savoir s’il est sincère. Existe-t-il une chance qu’il nous vienne en aide ?

— Allez-vous-en !

— Sangui…

— Je ne dirai rien !

Il croyait que j’étais en train de me jouer de lui. Avec un nouveau soupir, je rangeai le chiffon à ma ceinture. Peut-être imaginait-il que j’avais été envoyée par les Jurchens pour lui soutirer les noms des hommes qui travaillaient pour l’empereur Ming au sein de leur camp. Une crainte qui ne manquait pas de logique. J’y aurais également songé, à sa place. Mais si ses précautions étaient louables, la transparence de ses émotions était loin de jouer en sa faveur. Son silence obstiné. La surprise qui l’avait secoué lorsque j’avais prononcé le nom du capitaine Guang. Ses réactions étaient aussi explicites que des mots.

— Je ne veux pas t’abandonner ici, répétai-je. Je voulais que tu le saches et que tu continues de te battre. Après le retour de Yexi, nous récupérerons la garde de mon fils et nous quitterons cet endroit. Ensemble. Je ne sais pas encore comment, mais je te jure que j’y travaille.

— Pourquoi feriez-vous ça ?

— Tu m’as sauvé la vie. Et je compte faire de même envers toi. Ne te laisse pas mourir. Reprends des forces. Si tu peux convaincre les Jurchens que tu es prêt à changer de camp, fais-le.

— Comme vous les avez convaincus vous-même, c’est ça ?

— Exactement. Quelqu’un m’a dit un jour que survivre n’était pas toujours facile, ou juste, mais que ce n’était jamais quelque chose dont on devait se sentir coupable. Tu dois survivre, Sangui.

Nos regards se croisèrent et je dus me rendre à l’évidence. La fureur que je pouvais lire dans le sien était loin d’être calmée. Avais-je la moindre chance de l’arracher à son destin s’il ne voulait pas de mon aide ?

 

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