Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Ellie Ariny · Chapitre 31 sur 49

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Le Papillon de Jade: livre 3 (French Edition)

Partie III

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CHAPITRE 28

 

Je ne connaissais pas grand-chose à la guerre. C’est un fait que je ne cherche pas à démentir. Mon expérience en matière de tactique militaire se résumait à ce que j’avais étudié dans les livres et je n’avais aucune idée de l’organisation nécessaire pour gérer une armée aussi vaste que celle des Jurchens. Pourtant, même ces lacunes ne m’empêchèrent pas de douter du bon sens du Khan lorsqu’il donna le signal du départ au début de l’hiver.

Dans ces provinces septentrionales, l’air était si froid qu’il brûlait vos poumons et givrait vos lèvres à chaque respiration. Comment les soldats survivraient-ils en campant par ces températures extrêmes pendant des semaines ? Par quels moyens se nourriraient-ils quand les champs étaient pris dans la glace et que les animaux se cachaient sous terre ?

Il aurait été aisé de penser que le Khan était fou. Et peut-être était-ce là le plan. Ningyuan ne s’attendrait certainement pas à une attaque avant le début du printemps.

Pendant des jours, nous avançâmes au sein d’un paysage uniformément blanc, ne nous arrêtant qu’à la nuit tombée dans des campements que les éclaireurs du Khan dressaient pour nous. Je chevauchai en tête du cortège, aux côtés de Hong Taiji et Dorgon, les bras serrés autour de Taiyang pour l’empêcher de basculer. Sur ma droite, Yexi tentait de conserver un air impassible, mais il ne pouvait se retenir de jeter des coups d’œil tourmentés en direction de son fils. Le voir ainsi me fendait le cœur. J’aurais voulu pouvoir lui confier Taiyang, mais c’était impossible. Aux yeux du garçon, Yexi était un Jurchen comme les autres. Vêtu de l’armure de la Bannière Jaune et d’un casque doublé de fourrure qui révélait un crâne rasé lorsque nous nous arrêtions pour manger, ce n’était pas mentir que de dire qu’il leur ressemblait en tout point.

— Maman ! Là ! s’exclama Taiyang en s’agitant sur la selle.

Sa main était tendue vers le soleil qui se couchait dans un dégradé somptueux d’orange et de rouge, embrasant l’horizon enneigé comme un manteau de flammes.

— Ces couleurs portent chance, me lança Hong Taiji avec un sourire. Notre petit empereur a du goût.

— La nuit apporte chaque soir une vague de froid meurtrier, rétorquai-je en resserrant instinctivement mon étreinte autour de mon fils. Peut-on vraiment considérer le soleil couchant comme un signe de bonne fortune ?

— Il n’en est pas moins magnifique. N’ayez crainte, les éclaireurs ont eu pour ordre de monter le campement à une lieue d’ici, près des collines. Nous y sommes presque.

J’acquiesçai sans enthousiasme et laissai le cheval me porter dans le chemin sinueux au rythme lancinant de l’armée jurchen. Au bout de quelques minutes, cependant, je pris brutalement conscience d’un détail qui fit se dresser les cheveux dans ma nuque. Cela faisait plusieurs jours que nous avions quitté Shenjing et chaque soir, nous avions eu affaire à une scène plus ou moins semblable.

Un coucher de soleil.

Droit devant nous.

Nous avancions vers l’ouest.

Je l’ai déjà dit ; je ne connaissais pas grand-chose à la guerre. J’avais néanmoins étudié suffisamment de cartes de la région pour pouvoir affirmer que la passe de Ningyuan était plus au sud qu’elle n’était à l’ouest. Était-il habituel de faire des détours pour prendre l’ennemi à revers ? Je ne voyais pas l’avantage de procéder ainsi alors que nous étions encore au cœur des terres jurchens. Déconcertée, je jetai un coup d’œil dans la direction de Yexi, mais son attention était accaparée par Taiyang.

Était-il possible que notre destination ne soit pas Ningyuan ? La forteresse se dressait au cœur du seul terrain praticable de la région pour les dizaines de milliers de chevaux de l’armée jurchen. C’était l’endroit où ils avaient toujours tenté de percer les défenses de l’empire. Mais c’était aussi l’endroit où ils avaient connu défaite après défaite. L’endroit où le précédent Khan avait trouvé la mort.

Hong Taiji avait-il décidé d’emprunter une autre voie ?

Un frisson me parcourut la nuque à cette pensée. Je savais de source sûre que le gouverneur Yuan Chonghuan avait concentré toutes les forces du nord dans la région de Ningyuan.

※

La nuit venue, je me serrais dans une petite yourte auprès de Xiaoli, Hyun-yi et Emeci, laquelle avait été chargée par le Khan lui-même d’accompagner Taiyang afin de ne pas le dépayser. Conformément à son rôle de gardien, Yexi montait le plus souvent la garde devant notre abri, mais les dix autres soldats qui partageaient cette mission avec lui nous empêchaient d’échanger ouvertement.

Néanmoins, je devais avouer que la vie sur les routes offrait plus de liberté que Shenjing. Si l’on faisait abstraction de l’escorte de Taiyang, nous n’étions plus traités comme des prisonniers. Avec les mois qui s’étaient écoulés, les Jurchens s’étaient habitués à notre présence. Yexi était l’un des leurs, Xiaoli était l’une des leurs. Par moment, j’avais l’impression d’être l’une des leurs moi-même.

L’idée me terrifiait au plus profond de moi-même.

— Madame ? Vous êtes attendue dans la yourte de votre époux.

Je levai la tête pour croiser le regard de Yexi à l’entrée de la tente. Seul, comme nous l’avions prévu.

— J’arrive tout de suite. Emeci, peux-tu surveiller Taiyang ? Xiaoli et Hyun-yi sont chez le guérisseur ce soir.

— Bien sûr, madame.

J’aurais tout aussi bien pu faire le trajet sans escorte, mais j’avais jugé que sa présence soulèverait moins de questions. La nuit était tombée depuis plusieurs heures déjà et le froid limitait grandement les déplacements à l’intérieur du campement.

— Dorgon vient de quitter sa tente pour rejoindre le Khan, me chuchota Yexi une fois à l’extérieur.

— Si les sentinelles ne partent pas le chercher, je devrais donc avoir une heure devant moi. Je dois vérifier quelque chose. La route que nous empruntons ne me paraît pas correcte.

— Oui, Xiaoli m’a dit que c’était ce qui t’inquiétait.

— Et tu n’es pas d’accord ?

— La région entre Shenjing et Ningyuan est montagneuse, l’armée devra forcément faire des détours pour ne pas s’engager dans des cols où elle pourrait tomber dans une embuscade.

— Ils auraient tout aussi bien pu avancer le long de la côte, à travers la plaine, et gagner plusieurs jours de voyage.

— La plaine n’offre pas la possibilité de prendre les troupes du gouverneur Yuan par surprise. Cependant…

— Cependant ?

— J’ai appris à faire confiance à ces théories qui te traversent l’esprit, parfois.

— Parfois ? ricanai-je.

Sa main effleura la mienne, si brièvement que je n’étais pas certaine de l’avoir sentie. Mon corps tout entier réagit à cette caresse en se tendant vers lui, brûlant d’être touché et aimé comme lui seul pouvait le faire. Un an plus tôt, lors de nos retrouvailles dans le jardin de Dorgon, nous nous étions promis d’être prudents et de ne plus céder à la tentation pour ne pas risquer d’attirer l’attention sur nous.

Nous n’avions pas tenu parole.

La tente de Dorgon était gardée par deux soldats à moitié endormis qui nous dévisagèrent d’un air surpris. Le camp tout entier savait que j’étais la femme de leur prince, mais personne n’ignorait que nous faisions quartier séparés.

— Le prince Rui n’est pas à l’intérieur, grommela l’un d’eux.

— J’attendrai son retour, dans ce cas, répondis-je en faisant un pas décidé entre eux. Et pas dans le froid.

Demander la permission invitait la possibilité d’un refus. Je préférais de loin les laisser devant le fait accompli. Tout en refermant la porte derrière moi, j’adressai un regard entendu à Yexi. Avec l’armure qui le couvrait de la tête aux pieds et l’obscurité de la nuit, il ressemblait tant aux Jurchens que cela en devenait effrayant. C’était pour le mieux. Les choses seraient plus faciles pour nous si les deux hommes ne le reconnaissaient pas.

— Madame, me salua mon compagnon d’une voix plus basse qu’à son habitude.

Puis il pivota sur ses talons. Si tout se passait comme prévu, il s’éloignerait d’une ou deux tentes avant de faire demi-tour pour revenir vers nous hors de vue des soldats. Laissant l’auvent retomber entre les sentinelles et moi, je dépassai l’écran de protection pour entrer dans la yourte. Je devais agir promptement.

Mon apparition dans la pièce de vie dérangea une silhouette décharnée, mais je posai le doigt sur mes lèvres pour lui intimer le silence. Wu Sangui.

— Que voulez-vous ? gronda le jeune homme.

Sangui avait essayé de s’échapper à maintes reprises depuis le jour où le Khan l’avait confié à son frère. J’avais même été témoin d’une de ses tentatives désespérées lorsqu’il s’était jeté sur Taiyang un soir que nous arrivions au campement. Dorgon avait fini par perdre patience et décidé de le tenir personnellement à l’œil. Il titubait derrière le cheval du prince en journée et une fois la nuit tombée, il était attaché devant sa tente avec aussi peu de considération qu’un animal. Seul le froid avait poussé ses gardiens à le laisser se reposer à l’intérieur.

Je disposais d’une marge de manœuvre limitée avant le retour du propriétaire des lieux, mais je fus incapable de détourner le regard du prisonnier. Son visage émacié, le carcan qui enserrait ses poignets et les blessures fraiches qui marbraient sa peau attisèrent mon sentiment de culpabilité. Attendre que l’ennemi m’offre une voie vers la victoire avait paru logique, un argument raisonnable qui maximisait nos chances de réussite, mais cela ne s’était pas fait sans sacrifice. Wu Sangui avait payé le prix fort.

— Les conséquences de votre trahison vous travaillent l’esprit, peut-être ? railla le jeune homme en agitant ses mains entravées devant moi.

— Je suis ici pour te tirer d’affaire, Sangui. Mais je dois juste vérifier… Un instant. Nous n’avons pas beaucoup de temps avant que Dorgon revienne.

— Je suis surpris que vous ne l’appeliez pas maître…

Je m’arrachai à sa contemplation et tournai mon attention vers le fond de la pièce où se trouvait une table débordant de documents. Elle ne ressemblait en rien aux bureaux luxueux qui garnissaient les appartements du prince à Shenjing. Sous les brocarts et autres étoffes précieuses, les meubles emportés en campagne militaire n’étaient que de pauvres constructions de bois, faciles à monter chaque soir et démonter chaque matin.

Dépassant les piles désordonnées de pièces d’armures et de vêtements de rechange, je laissai mes doigts courir sur les papiers en priant pour ne pas m’être trompée. Je savais que la plupart des discussions de stratégie avaient lieu sous la grande yourte du Khan, mais Dorgon restait le commandant de la Bannière Blanche et je me doutais qu’il devait également organiser des réunions avec ses capitaines, ici même, pour leur transmettre les décisions de leur souverain.

Très vite, mon regard fut attiré par un écrin aussi long que mon avant-bras, dissimulé sous une liste de provisions. Je le tirai vers moi pour l’ouvrir avant de me figer dans un petit cri. Pendant une seconde, je crus que le monde s’était arrêté. C’était à peine si j’osais reprendre mon souffle. Là, niché dans la boite, se trouvait un bâtonnet de bronze ouvragé qui devait être la clé du carcan de Sangui. Et à ses côtés, une pochette de soie brodée nouée d’un lacet de cuir. Je reconnaissais cette pochette. Elle n’avait pas quitté mon cou pendant des années.

Le cœur battant, je me saisis de la bourse et tirai sur les ficelles. Je pouvais deviner que le sceau de l’empereur était à l’intérieur rien qu’à son poids entre mes mains. Je l’avais retrouvé. Le serment de Youjian.

— Hé ! Que se passe-t-il ?

La petite brique de jade s’échappa presque de mes mains lorsque je sursautai, ramenée à la réalité par le ton pressant de Sangui. Mon regard s’attarda une fraction de seconde supplémentaire sur les ailes translucides du papillon en songeant à tout ce qu’il représentait pour moi. Je ne pouvais pas le récupérer. Pas encore.

Replaçant la bourse à regret dans l’écrin, je me forçai à tourner mon attention vers le reste des documents. Enfin, en bas de la pile, je finis par découvrir une large carte, dessinée sur une peau tannée pour résister aux intempéries. Mes doigts en suivirent les contours avec impatience. Les villes étaient représentées par des ovales verticaux à l’intérieur desquels on avait écrit des noms si petits qu’ils étaient presque illisibles. Mais le tracé de la grande muraille qui serpentait majestueusement au milieu des terres me permit de me situer. En quelques minutes, je repérai Shenjing. Puis Ningyuan. Et, enfin, la réponse à mes questions.

— Regarde, m’exclamai-je en m’emparant de la carte pour la montrer à Sangui.

— Regarde quoi ?

— Quand le Khan a décrété que tu allais nous accompagner, j’ai cru que c’était parce qu’il voulait t’utiliser comme otage. Arriver aux pieds de Ningyuan et obtenir de ton oncle qu’il leur ouvre les portes en échange de ta vie.

— Le général Zu ne ferait jamais une chose pareille !

— Peut-être. Mais ce n’est de toute façon pas ce qu’il avait en tête. Regarde cette carte, Sangui. Nous marchons vers l’ouest depuis plusieurs jours. Nous avons dépassé Ningyuan depuis longtemps.

— Dép… Mais Ningyuan est le seul point de contact praticable entre les Jurchens et l’empire Ming.

— C’était le seul point de contact praticable, le corrigeai-je. Jusqu’à l’année dernière. Jusqu’à ce que le Khan envahisse les terres tchakhares.

Sur la carte, les tribus mongoles qui se partageaient la steppe au nord de la grande muraille étaient représentées par des lignes en pointillé qui délimitaient les territoires approximatifs qu’ils revendiquaient comme les leurs. À l’inverse de leurs cousins Jurchens et des citoyens de l’empire, les Mongols étaient des nomades dont les campements changeaient de location en fonction des saisons. Rien de tout cela n’était surprenant. C’était des informations que j’avais déjà eu l’occasion d’apprendre. Ce que je n’avais pas prévu, en revanche, c’était la dimension impressionnante des terres tchakhares et la façon dont elles continuaient jusqu’aux plaines de l’autre côté des montagnes. À présent que ces terres étaient sous son contrôle, Hong Taiji pouvait les traverser sans être inquiété et même grossir son armée en chemin. Elles offraient un nouveau point de contact avec l’empire. Dans une région qui n’était pas protégée.

Les yeux de Sangui s’écarquillèrent lorsqu’il comprit ce que je lui désignais.

— Êtes-vous certaine de ce que vous avancez ?

— Ce n’est qu’une supposition à ce stade. Mais c’est parfaitement logique. Reste-t-il des espions parmi les Jurchens, Sangui ?

— Pourquoi voulez-vous le savoir ?

Son ton s’était fait suspicieux, comme s’il me soupçonnait encore de travailler pour ses geôliers. Je pouvais voir le doute dans son regard, la question qui le taraudait, aussi aisément que s’il était un livre ouvert. Étais-je en train de lui mentir ? Ma découverte était-elle une mascarade pour démasquer les derniers espions loyaux qui se cachaient peut-être parmi les Jurchens ? Je comprenais sa méfiance, mais elle m’agaça néanmoins. Je mettais ma vie en danger pour l’aider, lui et les siens, et voilà comment il me remerciait ?

— Le capitaine Guang a survécu grâce à nous ! sifflai-je, un peu plus sèchement que je ne l’avais escompté. C’est parce que je l’ai prévenu qu’il a pu s’enfuir avant que le Khan apprenne sa traitrise. Combien de fois va-t-il falloir que je te répète que je suis dans ton camp, Sangui ?

— Vous êtes mariée au prince de mes ennemis.

— Parce que c’était la seule façon de retrouver mon fils ! Écoute, nous n’avons pas le temps pour ça. Dorgon va revenir d’un moment à l’autre et nous avons un énorme problème.

— Un problème ? railla le jeune homme en haussant les sourcils.

— Oui, un problème, insistai-je. Tu sais aussi bien que moi que l’armée impériale est concentrée dans la région de Ningyuan. Si le Khan envahit l’empire depuis la frontière avec les terres tchakhares comme je le pense, il n’y aura personne pour l’arrêter. Il aura la voie libre jusqu’à Shuntian.

— Et puisque nous n’avons plus d’espion dans leurs rangs, termina Sangui d’une voix sombre, personne n’a pu prévenir le gouverneur Yuan Chonghuan.

Son visage se tordit tandis qu’il prenait conscience de la gravité de la situation. Avec un soupir, je traversai la tente à grands pas pour chercher la clé de ses menottes. Mon regard s’arrêta une fois encore sur la bourse, mais je parvins à résister à la tentation de m’en saisir. Il était trop tôt. Dorgon ne m’autoriserait pas à la conserver. Abandonnant le sceau sur la table, je tournai les talons vers Sangui et tirai ma dague de ma ceinture.

— Qu’avez-vous en tête ? demanda le jeune homme en fronçant les sourcils.

— Je dirais que j’ai voulu panser tes blessures et que tu m’as attaqué, répondis-je en m’approchant de la toile de la tente. Yexi ?

— Je suis là.

Guidée par la voix, je fis quelques pas sur la gauche, brisai le treillis de bois avant de lacérer le tissu d’un coup sec. La silhouette de Yexi se glissa aussitôt au travers de l’embrasure, les sourcils froncés par l’inquiétude.

— Tu en as mis du temps, souffla-t-il.

— Les explications ont été un peu longues.

— Je vous ai entendus.

— Bien. Nous sommes tous informés dans ce cas.

— Pas exactement, me contra Sangui.

— Je vais t’aider à sortir du camp, précisa Yexi d’une voix plus patiente que j’en aurais été capable. Quelqu’un doit se rendre à Ningyuan pour les prévenir de ce qui est en train de se passer afin qu’ils puissent mobiliser leur armée en conséquence.

— Mais Yexi refuse de partir sans moi et je refuse de partir sans Taiyang, complétai-je. Ce qui ne nous laisse qu’un dernier choix.

— Moi, comprit enfin Sangui.

— Je t’ai dit que j’étais venue te sortir d’ici, non ?

J’insérai le bâtonnet à l’intérieur du cadenas jusqu’à entendre un déclic. Le carcan de bois s’ouvrit. Sangui leva alors les yeux vers moi en se massant les poignets pendant que je coupai la corde qui retenait ses pieds. Son regard était toujours plein de doutes, comme s’il ne croyait pas tout à fait en sa liberté retrouvée. Cela avait peu d’importance. Il se rendrait vite compte que ce n’était pas une feinte.

— Que dois-je faire ? demanda-t-il d’une voix hésitante.

— Je voulais panser tes blessures et tu m’as attaquée, répétai-je. Puis tu as pris mon arme pour te libérer et tu t’es enfui à travers la nuit. Mais il va falloir que l’un de vous me frappe, sinon je ne pourrais pas vendre cette histoire de façon convaincante.

— Pardon ? s’exclama-t-il au moment où Yexi laissait échapper un grondement sourd.

— Non.

— C’est le seul moyen. Si Dorgon s’imagine que je l’ai aidé à s’évader alors nous redeviendrons leurs prisonniers. Nous avons besoin d’être libres de nos mouvements si nous voulons être utiles à l’empire dans les semaines qui viennent.

Yexi m’étudia d’un air crispé. Je savais qu’il n’aimait pas cette partie de mon plan, mais nous n’avions pas le choix.

— Nous devons le faire, insistai-je en poussant le couteau entre ses mains. Si j’échoue à convaincre le prince, tout est perdu.

— Je… Je ne peux pas.

— Sangui, alors.

— Jade…

Le regard horrifié de mon compagnon me transperça le cœur et je me blottis contre lui pour l’embrasser. Le baiser fut bref, mais intense et mes jambes étaient prêtes à se dérober sous moi lorsque nous nous écartâmes l’un de l’autre, le souffle court.

— Attends Sangui dehors, je t’en prie, murmurai-je contre ses lèvres.

— Je ne te quitterai pas.

— Penses-tu pouvoir le regarder faire sans réagir ?

— Es-tu vraiment sûre que tu souhaites en passer par là ?

— Dorgon est déjà méfiant. Je ne veux surtout pas qu’il trouve une raison de me reprendre Taiyang. Je survivrai.

Yexi poussa un long soupir puis il m’embrassa de nouveau avant de jeter un regard menaçant à Sangui. Une fois que je fus certaine qu’il ne m’arrêterait pas, je tendis l’arme au jeune soldat et fis un pas dans sa direction, comme pour l’inciter à m’attaquer. Mais à présent qu’il était libre de ses mouvements, la colère s’était comme envolée de son visage. Il avait l’air confus, presque effrayé. Pour la première fois depuis des mois, je me fis la réflexion qu’il était jeune. Trop jeune pour être impliqué dans une guerre.

— Je… Je n’ai jamais frappé une femme, bafouilla-t-il en regardant ses mains.

— Et j’espère bien que tu ne recommenceras pas à l’avenir. Le temps presse, Sangui. Dépêche-toi. Lorsque tu seras à Ningyuan, souviens-toi que ma loyauté va à l’empire. Dis-leur. Dis-leur que je ne suis pas la traitresse qu’ils imaginent tous.

Sangui hocha lentement la tête, l’expression résolue. Je vis ses doigts se crisper. Je le vis lever le bras pour abattre l’arme sur ma tempe, pommeau en avant.

Et puis je ne vis plus rien.

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