Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 9 sur 46

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Les écorchés

7 – Je ne peux rien faire pour t’aider

 

« Celles qui ont l’habitude qu’on les cajole

ignorent la solitude que rien ne console »

Bénabar

 

Elle se trouvait en face de lui, en train de manipuler un escabeau dans une robe qu’il ne lui avait jamais vu, sans doute qu’elle l’avait faite elle-même, après eux. Ses cheveux étaient un peu plus longs, elle les avait laissés pousser. Ça lui allait très bien. Il la regarda sans pouvoir détourner son regard. Elle, détachée et toute à son activité, semblait tolérer sa présence sans pour autant lui porter plus d’attention que cela. Il savait qu’il lui parlait, mais il n’entendait pas ses mots. Il voulait bouger, la toucher, mais était comme pris dans une boîte. Finalement, les larmes aux yeux, il réussit à se rendre audible :

- Lorsque t’es partie t’as laissé un grand vide dans ma poitrine.

Elle s’arrêta, rangea l’escabeau sur le côté en poussant un soupir. En haussant les épaules elle prit un air désolé, lassé. Elle ouvrit la bouche pour lui parler.

Léon se rappelait avoir sué des gouttes en se couchant. Il suait à grosses gouttes à son réveil. Son visage, son cou, sa poitrine, tout son corps était trempé. Il rota, plusieurs fois. Le trou dans sa poitrine était omniprésent. Il se frotta les yeux, ils étaient mouillés. Il avait pleuré durant son sommeil. À voir la position des étoiles de par le hublot de sa cabine, il n’avait pas dû dormir plus de trois heures. Il saisit la bouteille de rhum sur son chevet. Comme une envie soudaine de crever, il la porta à ses lèvres. Une vie sans aucun but, plus aucun rêve, plus aucun désir accessible, plus aucun avenir. Il savait exactement ce qu’elle allait lui dire dans son rêve, elle le lui avait dit, juste avant de l’envoyer chier.

- Je ne peux pas t’aider ! De t’entendre parler de tes problèmes ça me saoule ! Va chier Léon, j’ai plus envie de te parler !

Allez bois Léon, une bonne gorgée pour noyer tout ça. Qu’as-tu de mieux à faire de toute façon ? T’as tout gâché et t’es qu’une merde ! Une pauvre merde dans un bateau merdique dans une vie merdique. Vas-y, c’est ça, pleure un bon coup ! Qu’as-tu envie de dire ?

- Ta gueule putain…

- Quoi ? J’ai pas bien entendu…

- Elle me manque. Tu m’manques, tu m’manques tellement !

- C’est TOI qui l’as manqué. Normal, elle n’a fait que bouger dans sa tronche et son cœur quand toi t’es resté tanqué sur place. Allez, bois une rasade, ça va passer !

- Non, pas cette fois.

- Quoi ?

- J’ai dit non pas cette fois !

- T’es vraiment qu’une pauvre merde Léon, même pas capable de te saouler comme un homme ! C’est vrai que t’es juste bon à remplacer par un clebs !

- Vas chier connard ! Tu m’entends ? Casse-toi ! Dégage ! Vas chier ! CASSE-TOI !!

La bouteille frappa violemment contre le mur de tôle mais ne se brisa pas. Le bruit permit à Léon de reposer un peu les pieds sur terre. Putain de Dieu, j’deviens taré, j’deviens taré ! Il resta un moment verrouillé, la tête dans ses mains. Sa nuit était foutue, il savait qu’il ne se rendormirait pas. Il repensa à son rêve, à sa visite chez le sorcier, à cette fille Julie. Cette phrase tournait en boucle dans sa tête. « Je ne peux pas t’aider. Je ne peux pas t’aider. » Les mots d’Aurélie. Les mots d’un fantôme qui avait fait son chemin depuis qu’elle avait filé à l’anglaise par une nuit d’été. Il repensait à ses mots, à Julie, au sorcier.

- Hé merde fait chier !

Il se leva d’un bond, mit des habits propres et sortit en trombe de son bateau.

Adossée à son lit, un coussin serré contre elle, Julie, les yeux humides, se perdait dans la peinture uniforme et crasseuse du mur d’en face. Elle ne savait plus quoi faire. Depuis qu’il n’était plus là il y avait comme un vide en elle. Que s’était-il passé ? Où était-il ? Était-ce à cause de cette dispute pourrie ? Et pourtant non, c’était lui, malgré ce que lui avait dit l’autre ordure sur le port, au fond d’elle, elle savait. C’était son mari, l’homme le plus conciliant, le plus bon, le plus parfait qu’elle ne pourrait jamais trouver. Les quatre premiers jours de sa disparition elle avait fait le tour de toutes les autorités compétentes de l’île. Le cinquième, elle était retournée travailler, espérant se changer les idées. Cette petite Malgache… Et puis elle l’avait vu. Pourquoi ça l’avait scié ? Pourquoi elle avait eu ce besoin, presque viscéral ou magnétique d’aller le voir, de le suivre jusqu’à son bateau ? L’envoyer chier et le provoquer sur son boulot avait été maladroit, elle s’en rendait compte, mais elle n’avait rien contrôlé du tout, c’était sorti n’importe comment. Le type avait refusé de l’aider et elle s’était effondrée. Que pouvait-elle faire maintenant ? Qui solliciter pour l’aider ? Adossée immobile contre sa tête de lit, un coussin serré fort là où son ventre se nouait, Julie, le regard perdu sur le mur d’en face, sentit les larmes déborder.

« BLOM ! BLOM ! BLOM ! »

Le fracas la fit sursauter. Quelqu’un frappait à la porte. C’était sûrement lui ! Ou des nouvelles des autorités. D’un bon, elle sauta sur la poignée. Elle ne put cacher sa déception quand elle découvrit qui se tenait derrière la porte. L’homme esquissa un sourire un peu navré. Mais ses yeux brillaient. On aurait dit qu’il semblait heureux de la voir, de la déranger en pleine nuit. Putain de taré !

- Désolé, ça n’est que moi…

Julie essuya vite fait ses larmes mais il avait déjà tout pigé. De toute façon ses yeux devaient être gonflés et rouges comme une hémorroïde prête à couler. Dans un reniflement glacial elle lui lança :

- Qu’est-ce que tu veux toi ?

- T’as de quoi payer deux mojitos ?

- Pourquoi ?

- Sèche tes larmes mieux que ça. On va dans un bar et tu vas m’expliquer où et comment tu l’as égaré ton mec.

Julie faillit en tomber à la renverse de surprise. Pourquoi avait-il changé d’avis ? On s’en foutait ! Il voulait l’aider c’est tout. Son naturel de femme active repris le contrôle sur les mille questions qui se posaient dans sa tête.

- Ok, merci, entre. J’en ai pour deux minutes.

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