Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 42 sur 46

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Les écorchés

40 – Dans les chaos de No Hell

 

« Si la vie était un jeu,

la seule règle serait de survivre »

Vol West

 

Ils arrivèrent en vue de la ville, sauf qu’ils ne voyaient rien. Le noir total. Depuis quelques kilomètres, ils croisaient un flot impressionnant de véhicules et de piétons fuyant la côte pour se réfugier vers les hauts, là où se trouvait eau et nourriture dans la nature sauvage. En moins de vingt-quatre heures, tous les systèmes de support de l’ile étaient tombés. Eau, électricité, police, pompier, service de secours et de santé, tout cela ne semblait plus exister. Les flics et les médecins avaient préféré rejoindre et protéger leurs familles plutôt que de continuer leur mission. Rien d’exceptionnel, ni de vraiment condamnable. Le vernis de la société est très mince. Il n’en faut pas beaucoup pour qu’il saute. Et ce qu’il y a sous ce vernis est laid et effrayant. Les magasins avaient été pillés, d’ici quelques jours, les gens se voleraient entre eux pour survivre. Sur une ile où tout est importé, à la population sans cesse grandissante et où les terres agricoles étaient de plus en plus bétonnées par les entrepreneurs, il était inévitable qu’un tel effondrement de la normalité crée autant de dégâts. Personne n’en avait pris conscience. Personne ne s’était préparé à ça. Et le schéma, peu importe l’endroit de la planète, restait scrupuleusement le même lors de ce genre de situation. L’homme a toujours les mêmes réflexes qui entraînent une rapide mais inévitable pénurie. D’abord, on se rue sur la bouffe, ensuite sur l’essence et enfin sur les distributeurs de billets. Une fois que tout cela est vidé, les mêmes mécanismes s’opèrent : une panique qui conduit au chaos. L’utilisation massive des systèmes de communication saturait inévitablement le réseau. Alors les gens fuyaient, ce qui créait des embouteillages monstrueux et une migration des populations. Léon était en train d’observer ça. Et une fois de plus il se demandait si l’homme évoluerait un jour, s’il méritait vraiment qu’on le sauve…

À un moment, leur route fut bloquée par trois créoles armés de fusils de chasse. Ils les pointèrent en direction du pick-up, forçant celui-ci à s’arrêter. Johan avait déjà la main sur son Glock quand Léon arrêta son geste.

- Attend, laisse-moi faire ok ?

Johann hésita un instant.

- Comme tu veux mec, mais t’as intérêt d’assurer.

- Ouais je sais.

Léon sortit du pick-up et leva les mains. Les trois canons se pointèrent sur lui. Un des créoles se mit à parler. En fait il criait et menaçait plus qu’il ne cherchait le dialogue. Ils voulaient le pick-up. Léon, toujours les bras en l’air, avançait lentement sur eux. Plus il se rapprochait, plus les créoles devenaient nerveux et criaient. Il pouvait percevoir leur peur, leur colère, leur tension. Il était encore trop loin pour entrer en combat rapproché et, face à trois doubles canons remplis de chevrotine, la partie était loin d’être gagnée !! Les cris et les menaces montaient d’un ton.

- Ça va, ça va, calmez-vous les mecs !

Mais ils ne se calmaient pas. Et Léon sentait, ressentait toutes leurs émotions. Et tout d’un coup, il décida de les lâcher. Alors, il grimaça, se roula par terre, tapant du pied et hurlant des mots incompréhensibles, comme il avait vu Zougou le faire. Il se transforma en un gamin frappant une crise de nerfs. Léon captait les émotions des hommes armés, ainsi que les siennes, et il lâchait tout, sans que son ego s’en mêle, il laissa parler son corps. Au bout de quelques minutes, il se calma. Les trois créoles avaient baissé leurs fusils, ils le regardaient avec des yeux stupéfiés.

- Ou lé épileptik M’sieur ?

Leurs tensions et leur colère avaient disparu. Léon sourit tout en reprenant son souffle. Il leur adressa un signe de tête poli puis leur tourna le dos et remonta dans le pick-up. Johann qui avait tout vu le contempla avec les mêmes yeux hallucinés.

- Putain mais t’es qui toi ?

- Honnêtement, je sais même pas si je peux répondre à ta question. Mets le contact et roule avant que ces trois kanyars ne se ressaisissent.

Le pick-up démarra et avança doucement. Les trois créoles armés s’écartèrent à son passage, dévisageant Léon, ne revenant toujours pas de ce qui venait de se passer devant leurs yeux. Léon non plus d’ailleurs n’en revenait pas. Mais ça avait marché. C’était le principal après tout. Ils étaient passés pour continuer leur route, et personne n’avait eu besoin d’avoir mal ou d’être violent.

Dès qu’ils le purent, ils quittèrent la route principale pour passer au travers des champs de cannes. Routes plus étroites, plus risquées, mais aussi moins fréquentées. La nuit était saturée de noir. Même en pleins phares ils peinaient à y voir clair. À la lourdeur suffocante s’ajouta la pluie. Décidément c’était la totale ce soir ! Il ne manquait plus qu’un cyclone et c’était complet ! Les essuie-glaces à fond la caisse avaient du mal à dégager la vue.

Tant bien que mal, ils arrivèrent près de La Maison Tortue, par une rue parallèle, la ruelle des trois couteaux. Le torrent qui se déversait du ciel avait eu deux avantages : il avait vidé les rues et camouflé leur arrivée. Johann coupa le moteur. Une cinquantaine de mètres les séparaient de l’hôtel.

- Bon, et maintenant, on fait quoi psycho boy ?

- Déjà on s’en roule une. Ensuite, je vais passer par devant, ils m’attendent.

- Ben voyons, c’est ça ton plan ? Aller directement dans la gueule du loup ?

- Désolé, j’ai séché les cours de stratégie à l’école. Ça va faire diversion. Toi tu essaies de trouver une entrée par derrière – y’a toujours une entrée par derrière – Et tu occupes les lieux DIS-CRE-TE-MENT. Pas de fusil de chasse, pas de bordel. Du moins autant que possible.

- Je vais faire mon possible. Et ensuite ?

- Ensuite, on espère que l’ordure qui crèche ici y est encore.

- Et ensuite ?

- On verra. Le but c’est de récupérer ton territoire pas vrai ? S’il est docile c’est cool.

- Et s’il ne l’est pas ?

Le regard et la voix de Léon devinrent tout d’un coup aussi noirs que la nuit.

- Les bad boys perdent toujours non ? On lui fait cracher ses dents et ses tripes jusqu’à ce qu’il le devienne, docile.

- Mouais. Il est un peu foireux ton plan non ?

- T’en as un meilleur Monsieur le Vice Président ? Je suis tout ouïe.

Johann fit la moue. Non, il n’en avait pas d’autre pour l’instant.

- Ok, dit Léon, laisse-moi un quart d’heure, ensuite tu bouges.

- Attends, prends ça avec toi. Johann lui tendit le Glock. T’en auras besoin.

- Non, mais tu peux me donner ça si tu veux. D’un signe de tête Léon désigna le poignard USMC Ka-BAR que Johann portait à la ceinture. Ça ferait le travail, ça l’avait fait pour les soldats durant la seconde guerre.

- C’est réservé aux membres du club. Je te le prête seulement, et t’as intérêt de me le rendre !

- Ok, je vais te le rendre. Merci.

Léon prit l’étui de cuir et le glissa dans la ceinture de son jean, puis il le recouvrit de sa chemise. Il ouvrit la porte sous la pluie battante.

- J’espère que ça se passera comme tu l’as prévu mec…

Léon regarda une dernière fois son compagnon de galère avant de sortir de la voiture et disparaître en courant sous la pluie Si tout se passe comme prévu… ce serait bien la première fois.

Mais tout d’un coup Johann le retint par l’épaule.

- Attends !

- Quoi ?

- Si on y allait ensemble, en équipe ? On y va doucement, prudemment, on sécurise chaque endroit. Mais on avance ensemble, on s’épaule et on veille l’un sur l’autre. C’est la meilleure façon que l’on a de s’en tirer tous les deux. Si réellement c’est dangereux à l’intérieur, on y arrivera mieux en restant soudés.

Léon le considéra avec une attention toute particulière… Faire équipe, s’épauler, avancer ensemble… de jolis mots sur le papier. Des notions qui l’avaient mené à sa perte par le passé. Mais pourquoi pas ? Essayer encore une fois.

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