Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 14 sur 46

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Les écorchés

12 – Un peu de réconfort

 

« Difficile d’appeler au secours

Quand tant de drames nous oppressent »

Daniel Balavoine.

 

À croire qu’il était impossible de passer une nuit tranquille sur cette île ! En tout cas pas depuis qu’il avait fait la connaissance de Julie. La fatigue et le manque de sommeil commençaient vraiment à peser lourd. Les flics avaient insisté pour prendre leur déposition à chaud, impossible de leur faire attendre le lendemain, qu’ils se reposent et se nettoient un peu. Ça avait bien duré trois heures. Ça aurait été tout aussi efficace en une. Le quart d’heure créole… Mais Julie en avait profité pour les rappeler à l’ordre sur la disparition de Marc. Ils avaient dit « Oui oui, on s’en occupe Madame, s’il y a de l’évolution dans l’enquête vous serez la première informée ». Même pas la peine de commenter ou d’en remettre une couche. Ça finissait de lacérer les nerfs de Léon, derniers outils pour l’empêcher de tomber. Ils étaient partis sans dire au revoir.

- Merci pour vos dépositions Messieurs Dames.

- Ouais c’est ça.

Julie, le masque froid, se dépêcha de sortir de cet endroit. Léon lui ne pensait rien, ne jugeait rien, trop fatigué pour ça. Il la suivit du mieux qu’il put sans rien dire, Julie courait presque. Il avait juste envie de décoller tout ce sang séché sur lui et de dormir. Peut-être même que dormir passait avant. Dehors, les rares passants qu’ils croisaient les regardaient avec un mélange de peur et de curiosité. Au cœur de la nuit noire, leurs dégaines sortaient tout droit d’un film d’horreur. Ils n’y firent même pas attention. Chacun dans son monde, ils restèrent muets jusqu’à leur arrivée à destination.

À l’hôtel, au calme, enfin. Léon fumait sa troisième clope d’affilée tandis que Julie campait sous la douche. Elle y était depuis une bonne demi-heure. Elle va commencer à avoir les doigts qui palment se dit-il. Qu’en avait-il à faire au fond ? Ce n’était pas son problème. Malgré cette armure qu’il s’efforçait de garder sur lui pour se protéger, cette armure qui lui avait causé bien des malheurs pourtant, celle-ci volait en éclats avec Julie. Et ça l’embêtait profondément. C’est toujours embêtant de voir les limites de ses résistances… De toute façon que pouvait-il y faire ? C’était comme ça, autant l’accepter, même si ce n’était vraiment pas – hélas – sa spécialité. Plus de carapace, plus avec elle.

Il jeta sa roulée dans la nuit, elle dégringola les trois étages avant de s’échouer dans l’herbe de la cour en bas pour s’y éteindre. Le suicide d’une luciole. Léon ne supporta soudainement plus son t-shirt, cette peau de coton collée à lui par la sueur et le sang. Il le déchira par le col et le balança dans la poubelle. Il alla voir à la salle de bains, l’eau coulait toujours sous la douche. Aucune vapeur. Il tapa à la porte.

- Julie ?

Il entendit des pleurs et des râles de l’autre côté, mais aucune réponse. Il entra doucement. Le rideau plastifié de la cabine était tiré, il n’y avait aucune de ses fringues par terre. Il le tira doucement. Julie était là, habillée, recroquevillée sur elle-même, le visage caché dans ses genoux sous une pluie d’eau glacée. Il hésita un instant, paralysé par ses démons et cette carapace froide en toile de fond. Finalement, Léon vint s’asseoir tout contre elle. Julie était glacée. Elle sembla l’accepter. D’une main, il augmenta légèrement la température de la douche puis l’enroula de ses bras. Julie s’agrippa à lui comme un koala à un arbre. Ils ne dirent rien, il n’y avait rien à dire. Leurs vêtements sanglants se collaient, leurs corps et leurs âmes en avaient besoin, point barre, ils laissèrent aller. Un câlin pour tout désamorcer. Un peu de tendresse pour contrer tout ce qui venait de se passer.

Il faisait lourd, humide, les moustiques s’en donnaient à cœur joie. Le ventilateur, même à pleine puissance, ne faisait que brasser de la chaleur, soufflant partiellement sur les corps moites, rendant l’air à peine respirable. Tandis que Julie était dans la chambre en train de se sécher et de se changer, Léon resta là, le pantalon trempé, en train de se dévisager dans le miroir de la salle de bains. Il avait fini de nettoyer le sang qui lui restait sur les mains et le torse. L’évier était taché de gouttes roses, mélange d’hémoglobine et d’eau. Les mains posées sur la céramique, les bras tendus portant une bonne partie de son poids, Léon fixait ce type au regard blues.

- Qu’est-ce que t’es en train de foutre Léon ? Tu peux me le dire ?

Ses pensées et ses émotions se noyaient dans une boue de contradictions. Même sortant de la douche, il se sentait sale. Une saleté interne, impossible à nettoyer. Il avait envie de boire un verre, quelque chose de fort. Se saouler, ressentir l’envol de l’ivresse et dormir un peu. Peut-être qu’en se réveillant il se rendrait compte que tout ça n’était qu’un foutu rêve de pochtron…

« Toc, toc, toc ».

Ça le fit sursauter. Retour à la réalité. Le demi-sourire un peu gêné apparu dans l’entrebâillement de la porte.

- Je peux entrer ?

- Bien sûr, fais comme chez toi.

Julie entra. Elle l’observa pendant que Léon se rinçait le visage et la tête à grande eau. Leurs regards, par le biais du miroir, en racontaient plus que leurs mots. Léon, sachant par cœur ce que voulait dire l’attitude de ce corps en attente, brisa le silence.

- T’as un truc à me dire ?

Julie haussa les épaules. Elle ne s’étonnait même plus que Léon semble deviner chacune de ses pensées, ou presque. Elle lui sourit mais au fond ne savait pas vraiment par où commencer. Elle prenait du plaisir à regarder ce mec au sourire mal rasé et à la chevelure grasse bien trop longue. Son petit nez en trompette se mit à danser au rythme de ses mots.

- J’ai envie de te couper la tignasse, je peux ?

Léon sourit de surprise. Putain de sourire pensa Julie.

- Ok, mais pas trop court, j’aime pas les coupes militaires.

- Moi non plus.

- Je sais, c’était juste au cas où. Et tu ne touches pas à ma barbe.

- Tu sais très bien que j’y toucherai pas.

Julie alla chercher sa paire de ciseaux et la table de chevet, ça ferait office de tabouret pour Léon. En retournant se placer près de lui, Julie jeta un œil sur les poings écorchés de Léon.

- Tu aimes te battre ?

Elle fut surprise par la réaction de Léon. Son regard semblait perdu tout d’un coup, comme si elle venait de mettre à nu une chose qu’il gardait au plus profond de lui. Il bafouilla.

- Pas vraiment mais… Quoique. Tu… Elle… Enfin je ne sais plus trop ce que j’aime ou pas depuis quelque temps.

Elle sourit.

- C’est limpide !

- Tu sais Julie…

- Chuuuut. Tais-toi, tu parles trop. Ne gâche pas tout.

Elle avait dit ça avec une telle douceur. Léon avait oublié à quel point elle était capable d’être douce aussi, quand elle le voulait. Il se tut et ferma les yeux. Julie commença à lui masser les cheveux, à leur donner un semblant d’ordre avant de sanctionner ce qui n’avait plus sa place sur la tête de Léon. Lui savourait la sensation douce des doigts de Julie dans ses cheveux. Il s’abandonna en toute confiance, comme il ne l’avait pas fait depuis longtemps. Même avec Aurélie, il n’avait jamais voulu qu’elle lui coupe les cheveux, et le regrettait. Sûrement que s’il avait appris à lâcher un peu plus… Peu importe de toute façon, à quoi bon. C’était comme si la vie lui donnait une occasion de vivre enfin ces moments. Mais qu’en penser ? Revanche sur le passé ? Rachat ? Rédemption ? Peu importe. Il essaya de se laisser aller. Pas évident. Se concentrer sur le présent. Les doigts de Julie. Le rythme des ciseaux, sa voix, son odeur, Elle.

- Je t’ai trouvé très courageux tout à l’heure.

- Quand ça ?

- Quand tu as sauté sur ces mecs pour les faire dégager, et sauver cet homme. Tu n’as pas hésité une seule seconde.

- Si tu le dis. T’as été très courageuse toi aussi.

- Merci. T’as du mal à prendre les compliments pas vrai ?

- À ton tour de lire dans mes pensées ! C’est que, je ne suis pas un type si bien que ça tu sais. Et je suis loin d’être un héros. J’ai fait des choses qui…

Julie lui souffla dans le cou pour l’interrompre. Elle se pencha en avant, la bouche collée à son oreille. Un murmure rassurant et doux.

- Tu as été très courageux et as agi comme un homme bien. Prends.

- Ok, je prends.

Sacré flash-back. T’es en train de lui donner l’opportunité de te sauver Léon. Tu lui ouvres la porte là. Et tu sais où ça va, fais attention mec, fais attention. Pour elle comme pour toi.

- Au matin il faudrait que t’ailles louer une voiture Julie, même petite. Ça sera plus pratique pour se déplacer.

Léon venait de tuer dans l’œuf une complicité pourtant présente. Cela ne lui donnait qu’encore plus de mystère aux yeux de Julie. Elle remit son masque froid.

- Ok, je le ferai.

Se plaçant face à lui, assise sur le bord du lavabo, les jambes de part et d’autre de Léon, elle lui effila la frange.

- Voilà, j’ai fini. C’est beaucoup mieux.

- Merci Julie.

Ils se fixèrent longuement, profondément. Leurs yeux ne voulaient pas se décrocher. L’attraction trop forte, interdite, rapprochait inévitablement leurs visages. Chacun avait besoin d’une immense dose de tendresse. Boucher un vide, une solitude oppressante et trop violente pour ne pas tenter de la combler par tous les moyens. Leurs fronts se touchèrent, leurs joues se caressèrent. Chacun parcourait le visage de l’autre avec les endroits les plus doux du sien. Leurs bouches ne demandaient qu’à fusionner, qu’à vivre au rythme du même souffle.

- Il ne faut pas.

- Je sais…

Qui avait parlé le premier ? Qui avait répondu ? Impossible de le savoir. Attraction trop forte.

- Tu me plais beaucoup Léon, je me sens bien avec toi.

Le signal d’alarme retentit, un hurlement sauvage qu’il voulut à tout prix éteindre. Mais il était là. Moi aussi… mais…

- NON !

Léon se leva en reculant brusquement, violemment même. Un coup de sabre. La décapitation de la bulle. Trop d’écho au passé. Trop de torture mentale. Avait-il raison ou, encore et toujours, faisait-il exprès de tout foutre en l’air ? Trop tard, c’était fait.

- Aur… Julie.

Léon tentait de rassembler ses mots, pas évident.

- Tu t’es engagée auprès d’un autre. Alors tiens ton engagement - pour une fois.

Il sentait ses yeux devenir humides mais se força à prendre un visage sévère. Vu la réaction de Julie, ça marchait. Elle aussi revêtit son masque illico.

- Ok. T’as raison. J’ai merdé.

- C’est pas ce que j’ai dit mais…

Il était parti pour tout lui dire mais fut coupé. Son téléphone venait de biper, ça ne pouvait pas mieux tomber. Un message de Marley qui lui disait de venir. Il regarda l’aube naître à la fenêtre.

- Je dois y aller je… on se revoit plus tard.

- Si tu le dis.

- Julie je…

- Casse-toi Léon.

Il se retourna et sortit en trombe. Torse nu recouvert de cheveux coupés, pantalon trempé et rouge de sang, il ne se rendait pas compte de son allure. Il s’en foutait. Il venait de claquer la porte de la salle de bains sur ce qu’il avait toujours espéré. Ses yeux s’inondèrent. Il laissa couler. Comment réagissait Julie de l’autre côté ? Pour les deux, s’était-il mis ne serait-ce qu’une fois à leur place ?

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