Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 12 sur 46

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Les écorchés

10 – Le pirate reggae

 

 

« Combats le Diable avec cette chose que l’on appelle l’amour »

Bob Marley

 

La seconde personne, Léon insista pour aller la voir seul. Être trop vite trop longtemps en compagnie de Julie commençait à lui peser sur les entrailles. Il la raccompagna à son hôtel puis prit un autre bus rose, direction les Hauts cette fois. La route aux 400 virages. Ça lui donna le temps de se poser un peu. Les yeux clos et la tête posée sur la vitre, Léon voulait dormir. Mais son cerveau, lui, ne voulait pas. Trop d’images remontaient à la surface. Présent, passé, une soupe épaisse et gluante lui envahissait la tête. Trop de questions, pas assez de réponses, toujours la même histoire, pour le moment du moins.

Le bus longea la route à flanc de falaise, entièrement recouverte d’un mur végétal fait de mille variétés. Sur cette route, plusieurs fois par an, un bloc de pierre sombre et friable se détachait de la falaise pour aller s’écraser sur le bitume. Généralement, le bloc patientait pour tomber sur une voiture et en broyer ses occupants. Souvent en période de fortes pluies ou de cyclone. L’une des routes les plus dangereuses de l’île.

Le véhicule rose mit bien une heure et demie avant d’arriver à destination. Au terminus, Léon commençait à peine à sombrer. Il s’éveilla en sursaut. Ce sera pour plus tard. Il remercia le chauffeur de bus et sortit. La fraîcheur et le temps couvert des Hauts, que demander de mieux pour respirer un peu ? Un des endroits les plus touristiques de l’île, avec le volcan, le Piton des Glaces et la plage de « Zorey Land », une sorte de Saint Tropez principalement occupé et fréquenté par des blancs friqués. Dans cette partie des Hauts, à Licaos, on venait surtout pour deux raisons. Le premier est que la ville était, de par son emplacement assez central dans l’île, le point de départ de nombreuses randonnées. La seconde, et la principale, était qu’on y faisait du vin. Enfin, du vin, une piquette dont on cachait l’aigreur en y ajoutant une tonne de sucre et parfois des fruits. Mais le vin de Licaos se vendait bien, et assez cher au vu de la qualité du liquide. La ville était aussi connue pour sa production de lentilles. À la fin de l’hiver austral, un petit festival célébrait même la légumineuse, permettant ainsi aux producteurs de vendre au prix fort durant un temps.

Léon sortit du centre et alla taper à la porte d’une case peinte en bleue, perdue et camouflée au milieu d’un champ redevenu sauvage. La voix chaude et amicale de Marley se fit entendre à l’intérieur.

- Na poin personne ! Filé couillons !

Léon éclata de rire.

- Moi aussi je suis content de t’entendre Marley !

- C’est le Zorey fou là ?

- Ça même !

La porte s’ouvrit sur le visage sombre de Marley. En voyant Léon il ne put contenir une agréable surprise. Son sourire illumina les pensées de Léon durant un instant. Ils claquèrent le plat de leurs mains puis leurs poings. Les hommes se disaient bonjour comme ça ici.

- Hey mon frère – tout le monde était le frère de Marley – komen i lé ?

- Lé la lé la Marley !

- T’as pas bonne mine, même pour un zorey !

- Haha, t’inquiète pas, moin lé un ti guiguine mol mé le corps lé bon !

Léon avait appris à parler le créole. Enfin, un créole petit nègre souvent. Mais il se faisait comprendre. Pour le mettre plus à l’aise, Marley poursuivit en français.

- Que me vaut l’honneur de ta visite ? J’imagine que t’es pas venu ici pour du zamal ou du vin.

- Je suis venu pour voir tes beaux yeux Marley…

Marley éclata d’un rire sonore. Un rire contagieux.

- C’est ça zorey, c’est ça. Sérieusement, que me veux-tu ?

- Tu permets que je rentre, c’est un peu long, et délicat à expliquer… Mais ça va te plaire Marley.

La curiosité du cafre était stimulée à son plus haut point. Malgré les apparences, Léon l’avait joué fine, et plutôt bien joué. Marley lui ouvrit la porte en grand et s’écarta pour le laisser passer.

- Mais bien sûr Léon. Entre, ma case est la tienne.

- Merci Marley.

Au demeurant cela pouvait sembler une hospitalité courtoise, presque banale. Il n’en était rien. Peu de personnes étaient invitées à entrer dans la case de Marley, pour Léon lui-même c’était la première fois. Ce qu’il y vit collait assez bien avec l’idée qu’il s’en faisait : Des caisses de vin et de rhum « tombées du camion », une odeur très forte de zamal et surtout, des câbles, des écrans d’ordinateurs, des serveurs et des unités centrales en train de tourner de partout, occupant la quasi-totalité de l’espace.

S’il y avait bien une personne pour qui l’adage « l’habit ne fait pas le moine » s’appliquait à merveille, c’était bien Marley. Sous ses locks pouilleuses descendant jusqu’aux fesses, ses yeux éclatés par la fumette et ses fringues sales et puantes, Marley était un homme riche et un très bon pirate informatique. Une dégaine de clochard, et des doigts de fée avec un clavier d’ordinateur. Un grand couturier de l’informatique, un pêcheur intensif de l’information scandaleuse. Ce gars-là était capable de flinguer un pays en un simple clic. D’ailleurs, d’après les dires, il l’avait déjà fait… Marley était craint, et respecté. Tout le monde connaissait ses affaires mais personne ne s’attaquait à lui, d’une façon ou d’une autre. Ce type-là avait en stock bien trop de sujets sensibles prêts à être dévoilés pour être inquiété. De quoi mettre le feu à l’île. Une politique de dissuasion qui marchait à merveille. Tant que les puissants le laissaient peinard, Marley ne s’en prenait pas à eux.

Marley invita Léon à s’asseoir sur un mauvais matelas posé sur des palettes. Son lit et le canapé pour recevoir ses rares invités. Le pirate informatique s’assit en tailleur face à lui. Il prit l’une des boîtes à chaussure à côté, l’ouvrit, et commença à se rouler un joint. Léon se roula une clope. Ils n’avaient pas échangé un mot depuis qu’ils étaient entrés. C’est Marley, en allumant son cône, qui brisa le silence.

- Alors mon frère, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

Léon sortit la photo qu’il avait dans la poche et la tendit à Marley.

- Ce touriste a disparu depuis environ une semaine. Sa femme – la fille à côté – est mon amie. Elle m’a demandé de l’aide pour le retrouver. La dernière fois qu’elle a eu de ses nouvelles, il lui avait envoyé un texto disant qu’il allait à la préfecture, il avait perdu ses papiers. Ce jour-là il portait un jean beige, une chemise à fleurs grise et des chaussures de marque Kickers marron.

Marley l’écoutait très attentivement sans rien dire. Léon continua.

- La fille, Julie, a fait tous les efforts possibles et inimaginables pour le retrouver. Mais tu connais la vitesse de l’administration ici et la motivation des flics quand ils ne sont pas payés. J’ai besoin de tes talents.

- Pour…

- Me donner une piste, et des infos, n’importe quoi.

Marley hocha la tête plusieurs fois en faisant la moue. Ça l’intéressait, ça le changeait de ses magouilles habituelles. Il tira longuement sur son joint.

- Y’a quoi à gagner pour moi ?

Léon sourit

- La satisfaction d’aider un citoyen. Je déconne. Peut-être que la fille pourra te payer un peu, j’en sais rien. La seule chose que je peux te promettre en échange, c’est ma gratitude, et ma parole d’être là pour toi et de te renvoyer l’ascenseur si un jour t’en a besoin.

- Ça pèse pas lourd dans la balance.

- Je sais. Mais j’ai besoin que tu le fasses. Et j’espère sincèrement que tu le feras sans que j’aie besoin d’aller plus loin Marley.

Les deux hommes se regardèrent attentivement. Cette dernière phrase sonnait comme elle devait sonner, une menace qui n’avait pas envie d’en être une. Léon n’avait aucune envie d’aller à la confrontation mais n’hésiterait pas, et Marley le savait. Comme sur tout le monde, il avait un dossier complet sur Léon, ce type-là était un obsédé, dès qu’une question le travaillait, il pouvait aller loin – trop loin – pour avoir une réponse. Un chien qui ne lâche pas son os. Un type avec un bon fond mais qui pouvait se montrer très dangereux. Il savait bien que Léon ne lui disait pas tout, qu’il lui cachait une partie de la vérité. Mais dans le fond, il s’en foutait, il trouverait le reste tout seul. Marley savait qu’il allait le faire, et juste pour son plaisir à lui.

- Ok, mon frère, c’est d’accord, un service contre un autre.

- Merci Marley.

- Tu veux que je commence par quoi ?

- Tu sais vraiment tout faire ? T’as accès à tout ?

- À tout ce qui comporte des câbles et qui est branché à un réseau.

- Ok. Alors déjà tu vas trouver des infos sur le mari, même les types bien ont leur part d’ombre. Et puis sur la fille aussi puisqu’on y est. Ensuite, je veux que tu te branches et que tu trouves, s’il en reste encore une trace, des vidéos de caméra de surveillance de la préfecture où on puisse le voir. Si c’est pas ce jour-là, dans les précédents. Essaie d’en remonter la trace. Peut-être que ça donnera quelque chose. Enfin bref, toute vidéo où l’on puisse le voir et pister un semblant de parcours serait la bienvenue. Voici son numéro de téléphone avant qu’il ne réponde plus, ainsi que celui de sa femme.

- Et le tien ?

- Tu sais bien que j’en ai pas.

- Alors attends.

Marley se leva et alla farfouiller dans le fond de ses cartons. Il en sortit un smart phone dernier cri qu’il tendit à Léon.

- C’est juste un prêt, mais se sera plus facile pour te joindre. Forfait et internet illimité, gratuit et intraçable.

- Merci Marley, j’en prendrai soin.

- Autre chose ?

Léon prit un moment. À son tour de faire la moue en hochant la tête.

Ouais, y’a autre chose.

- Je t’écoute.

- Tu connais un certain Zougou ? À Coupe Gorge ?

Le visage du pirate blêmit. Un changement d’expression et de couleur radical. La peur. Peut-être même un peu plus que ça.

- Le sorcier ? D’où tu le connais ?

- Trop longue histoire pour la raconter maintenant.

- Tiens-toi loin de cette… chose mon frère, il n’est pas humain.

- Arrête tes conneries de superstitieux malbar. C’est un type tout ce qu’il y a de plus normal, deux bras et deux jambes, avec un petit plus je te l’accorde.

- Léon, et je te dis ça en toute amitié, si tu peux te tenir loin de Zougou, fais-le. Il n’a rien de bon à t’apporter.

Léon comprit le message, et sut que Marley ne lui en dirait pas plus, du moins pour le moment. Une question demeurait cependant, si Zougou était celui que Marley décrivait et qui vraisemblablement lui filait une trouille à en stopper la course d’un rugbyman Néo-Zélandais, pourquoi Chérif lui avait dit d’aller le voir ? Chérif était l’homme le plus bon et le plus sage que Léon connaissait.

- Je ferai de mon mieux Marley, mais je ne te promets rien. Tu pourras me donner du neuf quand pour notre affaire ?

- Je t’appelle demain sans faute.

– Parfait, merci. Fais-moi fumer un p’tit guiguine sur ton joint de zamal avant que je me tire.

Depuis qu’elle était dans sa chambre d’hôtel, Julie tournait en rond, faisant les cent pas, son téléphone à la main. Elle avait rappelé, pour la énième fois, toutes les administrations dans l’espoir de les bouger un peu et d’avoir du nouveau. Rien.

- Ils font chier putain ! Mais ils attendent quoi ?

Le sentiment d’injustice, mêlé à celui d’être complètement abandonnée à son sort lui saisissait de nouveau l’estomac. Elle se força à être toujours en action, histoire de ne pas se laisser envahir. Bien qu’elle trouvait l’idée que lui avait suggéré Léon complètement surréaliste, voire même bidon, à défaut d’autre solution, et dans l’attente de son retour, elle se résigna à tenter le coup. Après tout, why not ? Elle composa le numéro que Léon lui avait donné. Elle entamait son quatrième kilomètre de marche en long et en large dans la chambre lorsqu’elle tomba sur la boîte vocale sur fond de musique créole.

« Radio Freeland bonjour, merci de patienter, un correspondant va prendre votre appel. »

Elle patienta le temps de compter jusqu’à l’infini deux fois avant de tomber sur la standardiste. Julie lui déballa son histoire à une vitesse folle, elle sautait sur place. La standardiste la coupa.

« D’accord Madame, merci de patienter encore un peu, je vais vous passer à l’antenne »

Nouvelle musique créole. Tout l’hôtel vibrait sous les pieds de Julie. L’infini fois deux, quatre, six… enfin une voix d’être humain se fit entendre.

« Oui bonjour madame, vous êtes à l’antenne de Radio Freeland. Apparemment votre mari a disparu.

- Oui c’est ça. Euh… bonjour.

Elle déballa encore, toujours la même histoire, dégainant les mots à toute allure.

- Un instant Madame, reprenons. Donc il a disparu depuis combien de temps exactement ?

- Cinq jours, je viens de vous le dire !

Ce type l’exaspérait. Il lui coupait sans arrêt la parole pour la faire revenir sur des détails insignifiants et d’autres moins. Et pourquoi vous vous êtes disputés ? Et ça lui arrivait souvent de partir ? Et il était habillé comment ? Vous pouvez me rappeler le nom de votre mari ? Et c’est la première fois que vous veniez ici ? Et vous êtes allée voir la police ? Et donc ils ne veulent pas bouger ? Et blababla et blablabla. Putain mais mec va chier ! Laisse-moi finir au moins ! Ça dura des plombes. Mais au moins elle se sentit écoutée.

« Eh bien chers auditeurs, si vous avez quelque information concernant cette disparition, merci de joindre cette épouse très inquiète – vous l’avez remarqué – au numéro de téléphone suivant… »

Julie le remercia, le présentateur radio lui souhaita une bonne journée puis prit un autre appel. Est-ce que ça allait donner quelque chose, elle en douta fortement.

Durant les trois heures qui suivirent, son téléphone n’arrêta pas de sonner. Les gens avaient entendu son appel et, en toute bonne foi, chacun avait vu Marc. Un coup c’était sur un rond-point en train de lire le journal, un autre dans un champ en train de brûler la canne du voisin, un autre avait eu un accrochage avec lui en voiture, encore un venait juste de le croiser en randonnée sur le volcan. Pourquoi écouter la radio sur le volcan ? Jamais vraiment dans le vrai, jamais vraiment dans le faux, toujours de façon improbable. La tête pleine comme la caisse d’un camion de pizza un samedi de vacances sur le bord de la plage, Julie éteignit son téléphone. Elle se recroquevilla sur son lit, un coussin serré sur son ventre.

Léon revint dans la chambre d’hôtel à la tombée de la nuit. Julie lui sauta dessus.

- Alors ?

- J’ai fait ce que j’avais à faire. J’en saurai plus demain.

- Mais…

- J’en saurai plus demain Julie.

-…

-…

- D’accord lâcha-t-elle dans un souffle qui en disait long. Moi pour ma part…

Elle raconta l’expérience Radio Freeland. Léon ne put s’empêcher de sourire, il s’y attendait. Ok, on allait oublier Freeland pour le moment. Il décida de porter un peu plus attention à Julie. Il dévisagea un moment son beau visage. Un extérieur placide, presque froid, cachant des émotions et un tempérament en pleine ébullition. Ça l’attendrit… Rappel de ce que lui avait dit Zougou ou profonde volonté de racheter les erreurs du passé ? Peu importe, il avait envie de donner à Julie un peu de légèreté. D’être attentif aux émotions de quelqu’un d’autre. Ne serait-ce que pour une minute, qu’elle pense un peu à autre chose. Qu’elle se sente bien, avec lui, ensemble. Toute la tendresse du passé l’immergea. Il lui sourit comme on sourit de façon bienveillante à un enfant :

- Viens avec moi, t’as besoin de manger une crêpe ou deux.

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