Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 39 sur 46

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Les écorchés

37 – « Welcome to reality baby»

 

« Tu n’as jamais aimé

Recevoir les lettres que j’ai envoyées.

Mais maintenant tu as compris

Le sens profond de celles-ci. »

Leonard Cohen

 

La marche du retour. Une redescente qui fut autrement plus pénible que la montée. À la fatigue grandissante s’ajouta la chaleur. Comme souvent à cette période de l’année, le ciel se couvrit dans la matinée, maintenant les marcheurs sous une chape de plomb. Julie apprécia d’observer la forêt qu’elle n’avait pu contempler durant la nuit, Léon, lui, apprécia de voir Julie heureuse. Mais cette traversée en sens inverse était harassante, et même lassante. Les mêmes virages aux grandes marches, encore et toujours. Jamais cela ne finissait ! Mêlée à la fatigue, l’impatience les gagnait. « Encore un virage et on y est bientôt. Et ben non, y’en a encore pour deux heures mais tu le sais pas ! » Leurs cuisses et leurs genoux souffraient le martyre. Demain ça serait pire parce que, bien sûr, ils ne penseraient pas à s’étirer. Malgré le fait que ce soit en descente, ils mirent autant de temps au retour qu’à l’aller. Enfin, ils arrivèrent en vue de la Moch’Case, fourbus et éreintés. Ils n’avaient qu’un seul désir : s’écrouler sur les fauteuils ou dans les hamacs afin de soulager leurs membres endoloris et se poser un peu… Ils devraient encore attendre. La dureté de la réalité sied mal aux rêveurs.

À l’entrée de la case, trois gilets noirs les attendaient, un pirate avec une tête de mort dans le dos, en guise de logo. Les Corsaires MC. Le club de Sleen. Son président était là, accompagné de Lucie et d’un autre membre que Léon ne connaissait pas. Un gars d’une trentaine d’années, plutôt grand, costaud, avec des cheveux blonds coupés très courts. Assez joli garçon. Sleen se dirigea vers eux d’un pas hâtif et l’air mauvais. Visiblement ils attendaient depuis un moment.

- Où étiez-vous bordel ?

- Salut. Piton des Glaces, on est allé voir le soleil se lever.

- Sale petit merdeux, je te trouve une planque parce que tu es recherché sur toute l’île et toi tu joues les touristes avec ta pouf, mais qu’est-ce que tu as dans le crâne ?

Instinctivement, sur l’insulte, Léon eut envie de sortir les crocs. Il se força à ne rien faire. Julie l’observa, il évacuait en bougeant les doigts de façon nerveuse. D’un mouvement de tête, Léon lui fit signe d’aller se reposer. Ou du moins de se mettre à l’écart. Pas besoin qu’elle assiste au reste de la conversation. À contrecœur, elle alla retrouver Lucie sous le porche de la cabane.

- Désolé, je ne t’attendais pas aujourd’hui, ni de sitôt.

- Là n’est pas la question Léon, bordel de merde !

La pression monta d’un cran chez Léon. Il savait comment ça marchait. Même si Sleen était le chef des motards, il n’était pas le sien, et s’il se laissait faire, ce serait perçu comme une marque de faiblesse, et Sleen ne le respecterait plus. Alors il haussa le ton.

- Ok c’est bon Sleen je suis désolé je t’ai dit ! Maintenant lâche-moi.

Le blond, un peu en retrait intervint.

- Eh oh comment tu parles toi !

- Toi la blondasse ferme-là, c’est pas tes affaires !

- De quoi ? Mais pour qui tu me prends ? !

Le gars fonça droit sur lui. D’un geste Léon se libéra du sac et vint casser la distance. Ils entrèrent à peine en contact lorsque Sleen les sépara.

- Allez c’est bon les enfants on se calme ! C’est bon vous avez tous les deux des couilles ! On n’est pas venu ici pour mesurer ça ! Je me doutais bien que vous alliez vous entendre tous les deux mais je n’imaginais pas à ce point, et pas si vite ! Léon je te présente Johann, mon neveu de métropole. Il est venu passer quelques semaines ici. Jo, voici Léon, ce n’est pas un motard mais il est loyal et réglo.

Les deux hommes se saluèrent d’un signe de tête. Deux animaux nerveux qui devraient apprendre à ne pas se fier à la première approche.

- Je suis plutôt fatigué de ma marche Sleen, si tu le permets, j’aimerais bien me décharger un peu et boire un bon café.

Sleen sourit. Vraisemblablement le gamin n’avait aucune idée de ce qui se tramait. Il s’écarta et étendit le bras en direction des fauteuils, façon majordome.

- Bien sûr, nous serons plus à l’aise pour discuter. Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer dans MA cabane.

Léon soutint le regard, il avait pigé. Les trois hommes s’installèrent sous le porche. Léon embrassa Lucie. À ses côtés Julie, une tasse de thé dans les mains, lui afficha une moue provocante et complice.

- Deux beaux lions en rut, lui murmura-t-elle.

- Haha, t’as tout compris. Va savoir c’était peut-être pour toi en plus.

- Séducteur !

Léon en sourit, il venait d’être pris sur le fait. Il se débarrassa de ses chaussures, enleva ses vêtements trempés et s’installa dans un des canapés de l’extérieur, en face de Sleen et de Johann. Lucie arriva avec une tasse de café.

- Merci Lucie, c’est gentil.

- Mais de rien beau mec.

- Bon, trancha Sleen, maintenant, si tu as fini de te désaper et de brancher ma fille on pourrait peut-être parler de ce qu’il se passe en ville non ?

- Pourquoi ? Il se passe quoi en ville ?

- C’est la merde, voilà ce qui se passe ! Et ce n’est pas que dans le sud, ça concerne toute l’ile. Hier après-midi le Père Noël, ou plutôt le Père Fouettard, s’est pointé en avance chez les journalistes. Il avait des dossiers brûlants plein sa hotte à ce qu’il paraît. Plusieurs affaires de détournements, de blanchiments, de corruptions, de trafics, de rackets et même d’assassinats ont explosé à la gueule des hautes instances de l’ile. Surtout en ce qui concerne la nouvelle autoroute du littoral apparemment. Le sous-préfet a été mouillé, ainsi que le chef de la police du sud. Avant que les autorités n’aient eu le temps de réagir, toute la population était dehors. Via Radio Freeland, les nouvelles circulent vite. Le sous-préfet a eu à peine le temps de se planquer mais pas le chef de la police… Ils l’ont lynché hier après-midi sur la plage.

- Quoi ? C’est du délire !

- Comme je te le dis. C’est un véritable chaos sur la côte. Et ça gagne les hauts !

Tout le monde observa le silence un moment, certains en profitant pour rouler ou allumer une cigarette. Le message que Léon avait « entendu » dans la forêt n’était donc pas si infondé que ça. Johann, des chevalières en or plein les doigts, rompit le silence.

- On dirait que quelqu’un s’est amusé à mettre le feu à votre jolie petite ile. Une idée de qui ça peut être ?

Léon et Sleen échangèrent un regard qui en disait long. Bien sûr qu’ils le savaient.

- C’est l’homme qui a tué Marley. C’est lui qui lui a volé les dossiers. Et maintenant il s’en sert pour foutre le bordel.

- D’accord, mais pourquoi ? Marley se servait de ses dossiers comme d’un garde-fou. D’après ce que tu m’as dit Léon. Il laissait faire certaines affaires et veillait juste à ce que la population en bénéficie aussi un peu. Marley n’aurait jamais voulu que ça déborde comme ça. Alors qui aurait intérêt à semer une anarchie pareille ?

- Je n’en sais rien Sleen. Les autorités elles font quoi ?

- L’armée est débordée, qu’est-ce que tu crois ? Elle se contente de protéger les notables. Quand les soldats et les réservistes n’ont pas déserté pour rejoindre leurs familles… Le gouvernement de métropole va sans doute amener des hommes, mais ce ne sera pas avant un ou deux jours, dans le meilleur des cas.

- Ok. Vous, vous comptez faire quoi ?

- Les rues sont intenables, on a essayé au début d’aider les flics à contenir les gens sur notre territoire, mais on a vite été dépassés.

- Des bikers qui aident les flics ?

- Des bikers qui protègent LEUR territoire, comme on l’a toujours fait. Trois d’entre nous y sont restés, on a même pas pu récupérer les corps.

- Merde, vraiment désolé Sleen.

- Merci pour tes condoléances Petit. Tous les autres membres ont reçu le signal de venir ici avec leur régulière et leurs gosses. On verra qui pourra venir. Comme tous les réseaux téléphoniques sont coupés, on n’a aucun moyen de s’entraider.

- Le réseau est tombé ? Déjà ? Ah ouais c’est vraiment la merde !

- Exact, au cas où tu l’aurais pas pigé depuis le temps que je te l’explique. C’est pour ça que j’ai eu un peu de mal à digérer ta petite randonnée de cette nuit si tu vois ce que je veux dire.

- Je vois… Bon, et vous comptez faire quoi ?

- Pour le moment on attend que les autres frères du club arrivent. Ce soir on veillera nos morts, et un conseil se tiendra demain matin.

- Des motards et leurs familles, ça va faire un paquet de bouches à nourrir et à loger.

- Je ne te le fais pas dire. J’espère que ta chérie et toi vous n’avez pas tout bouffé.

La matinée avança. Aucun autre motard de la bande ne les avait rejoints. Lucie et Sleen s’affairaient à la cuisine. Johann, une bière à la main, discutait avec Julie dehors. Il la draguait, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure, et, visiblement, elle adorait ça. Un peu à l’écart, Léon observait la scène en fumant assis sur un tronc de tamarin couché par un ancien cyclone. Johann le provoquait ouvertement en lui envoyant des coups d’œil furtifs de temps en temps. Elles se ressemblaient bien toutes les deux. Léon sentit la rage et la mort monter en lui. La jalousie. Pourquoi après tout ? Julie ne lui appartenait pas, il l’avait même refusé. Et puis, il l’avait appris à ses dépens, personne n’appartient jamais à personne. Pourtant, il l’aimait, viscéralement. Ce rôle de looser lui tenait à la peau. Remontait toujours à la surface. Qu’est-ce qu’il croyait, qu’un petit tour de passe-passe dans la forêt allait le rendre happy flowers pour toujours ? Bouboule revenait à la surface, et avec lui les bons vieux refrains du « rien ne dure éternellement, surtout pas le bonheur ». Quand intègrerait-il donc qu’il fallait qu’il apprenne à « smile without elle » ? Le fameux choix dont parlait Zougou ? Mais il y avait autre chose. Il se sentait coupable de ce qui arrivait sur l’ile. S’il avait su protéger Marley, les dossiers, rien de tout cela ne serait arrivé. S’il n’était jamais allé voir Zougou, si Mélodie ne s’était pas échappée, s’il avait retrouvé Marc à temps. Marc, Zougou. Et si… Oh putain !

Léon se leva d’un bond, traversa le jardin et se rua vers la cuisine.

- Sleen, il faut que j’aille à Coupe Gorge. Maintenant !

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