Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 23 sur 46

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Les écorchés

21 – Quand les certitudes tombent

 

 

« Le chaos n’est pas un gouffre,

le chaos est une échelle »

Lord Baelish, Game of thrones

 

Les sifflements dans son oreille se calmaient un peu. Il lui semblait qu’il recommençait à réfléchir convenablement. Enfin, convenablement, si l’on supposait que ce qu’il venait d’entendre était réel. D’ailleurs il tint à le vérifier, il se pinça. Bon, ça avait l’air réel. Remarque, si on se pince dans un rêve, ça marche ? Quelle histoire de taré ! Et plus elle avançait, plus Léon voyait son passé se télescoper au présent. Ces échos étaient trop identiques pour être vrais. Et pourtant… Il ne savait plus quoi penser de tout ça, sinon que ça lui remuait les tripes. Un truc encore trop dur à avaler, il rota plusieurs fois. Y’avait pas à tortiller du cul pour chier droit, plus cette histoire se démêlait plus elle puait la merde.

Un fond sonore se fit entendre, de plus en plus fort. C’était Julie qui lui gueulait dessus

- Léon. LÉON ! T’es avec nous là c’est bon ?

- Je sais pas, j’ai le droit de dire non ?

- Tu pensais à quoi ?

- Qu’il est infernal de penser et d’avoir dans la peau quelqu’un qui ne pense plus à vous.

- Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes là ?

Retour à la réalité Léon. Reconnecte-toi.

- Rien je… J’ai besoin d’un verre. Tu disais quoi Julie ?

- On fait quoi maintenant ?

Bonne question. Léon se noya un instant dans les yeux verts de Julie dans l’espoir d’y trouver une réponse. Il n’y en avait pas. Au contraire, ils semblaient tout aussi paumés que les siens ces yeux-là, peut-être même plus. On aurait dit que Julie s’accrochait à chacun de ses mots, comme un homme à la mer s’accroche à une bouée. Mais la bouée ne venait pas. À la façon dont son menton plein de tâches de bronzage tremblait, on voyait qu’elle était à deux doigts de perdre ses moyens. Puis elle se ressaisit en une seconde. Son visage se ferma et, pointant Mélodie d’un mouvement de nez rapide, elle demanda d’un ton sec :

- Et elle on en fait quoi ? Après qu’elle ait perdu la moitié de son sang dans la chambre et planté une balle dans le mur, je nous vois mal la lâcher en pleine nature comme si rien ne s’était passé.

Deux bonnes questions d’un coup ça faisait un peu trop. Comment faisait-elle ? Après toutes ces années, il en était encore bluffé par cette capacité de Julie à réagir, en mode survie. Pourtant, il en avait lui-même payé les frais. Mais c’était tellement beau et admirable à voir.

- Je t’ai demandé, Léon…

- Arrête de gueuler comme ça j’ai mal au crâne. Laisse-moi réfléchir deux secondes ok ?

Il se concentra sur Mélodie, puis sur son mal de crâne, puis de nouveau sur la cafrine. Elle était méconnaissable, les traits de son visage pris entre la douleur et l’inquiétude de savoir ce qui allait lui arriver. Mais elle demeurait quand même superbement belle, même avec une cuisse trouée. Pour elle aussi cette nuit était pourrie. Léon posa le flingue par terre et se roula une clope. Après l’avoir allumée, il se frotta le visage, comme pour se réveiller d’un sommeil qu’il n’avait pas eu. La douleur de l’impact des coups portés par la belle lui firent mal jusque dans les molaires. Il se sentit très con d’avoir fait ça. Il observa les filles. Quatre yeux étaient en attente de ce qu’il allait dire, et il y avait intérêt que ça soit intelligent. Pas de pression du tout !

- Donc, si j’ai bien compris ce que vient de nous dire Mélodie ici présente, et j’espère que j’ai mal compris, Zougou est un manipulateur d’âmes, sans « R » hein ? Et Marc, le mari de Julie ici présente est son fournisseur. Le jeune les récupère et les piège et le vieux, les collectionne et les manipule pour étendre son pouvoir et sa réputation. C’est bien ça ?

Mélodie baissa la tête presque honteusement.

- C’est bien ça.

- Ben voyons ! Ok, why not ? Et ils se connaissent d’où ?

- J’en sais rien, je crois que l’autre type, le mari pardon, connaît Zougou depuis qu’il est enfant. Mais je ne suis pas sûre.

Le regard de Julie lançait des éclairs à la cafrine, on aurait dit qu’elle avait envie de la bouffer.

- C’est des conneries !

- Chut Julie, ça fait pas avancer le schmilblick ce que tu dis là.

Julie explosa, sous le choc, elle n’y croyait pas à tout ça, et y’avait de quoi. Léon non plus d’ailleurs n’y croyait guère. Mais ça l’intéressait bien.

- Pétasse, tu racontes que de la merde !

- Hey Julie, calmos ok ?

- M’enfin Léon tu vas pas croire ce ramassis de merde quand même ! Ok, admettons, y’a des mecs qui prennent l’âme des gens pour la manipuler et assouvir des besoins tordus, ok, Raël a bien cloné un gosse, moi perso j’y crois pas. Mais bordel, Marc est mon mari putain, je le connais. Il n’est pas comme ça, c’est des conneries. Et, de toute façon, même si c’était vrai, pourquoi il a disparu comme ça ? Hein ? Il ne serait jamais parti sans m’avoir parlé.

- On ne connaît la trahison que lorsque l’on a été trahi. Finalement leur truc d’âmes, c’est ce que font la plupart des gens, mais à un degré au-dessus.

- Va chier ! Tu mélanges tout là !

- D’accord. Mais pour le moment, défronce les sourcils et mets là en veilleuse, le temps que je discute encore un peu avec la demoiselle. Tu veux bien faire ça pour moi ? Merci. Donc Mélodie, encore une ou deux questions… Comment t’en es venue à bosser pour Zougou ?

- Comment tu sais que je travaille pour lui ?

- Je le sais c’est tout. Alors ?

Mélodie s’effondra soudainement. Un sanglot fit irruption dans sa gorge et se déversa par tous les pores de sa peau.

- Parce qu’il tient mon grand frère ! Il avait une dette envers Zougou qu’il ne pouvait pas payer. Zougou l’a transformé, il en a fait son chien de garde. Mais il m’a promis de me rendre mon frère dès que j’aurais payé sa dette. Mais ça fait des années. Et je ne sais plus quoi faire !

- Ton frère, il est assez musclé, avec des tatouages et le crâne rasé ?

- Oui, c’est lui. C’est Joey. Tu l’as vu ? Il va bien ?

- Il est vivant. Dis-moi la baston c’est votre truc, on peut dire que je suis entré en contact avec toute la famille !

Léon finit sa clope et en tira une autre du parquet de Mélodie dans la foulée. Il ne savait pas quoi faire. Encore moins de Mélodie. La laisser partir était trop risqué. Il se leva et mit la main sur la poignée de la porte.

- Julie, finis de la soigner et garde là ici, moi je vais faire un tour.

Julie se leva d’un bond et se précipita sur lui.

- Où tu vas ?

- Chercher des réponses chez le principal intéressé.

- Je viens avec toi.

- C’est ça ouais. Tu me serais autant utile que des boîtes de médocs périmés dans une pharmacie.

Julie lui attrapa le bras fermement et planta ses yeux remplis de certitude dans les siens.

- Léon, je viens avec toi et puis c’est tout.

Léon poussa un soupir, il n’avait pas envie de marchander pendant trois heures. Ok. Julie fit un bandage autour de la cuisse de Mélodie, la fit boire et Léon la bâillonna puis l’attacha solidement au lit. Julie, grande habituée des nœuds d’escalade, lui prit la tête à chaque ganse. Enfin ils sortirent. Dehors, lundi était déjà au soleil.

C’est en voyant la tête des habitants de Coupe Gorge qui le croisaient en le dévisageant que Léon se rendit compte qu’il ne s’était ni changé ni lavé un peu le visage. Il devait avoir une tête à faire peur. Tant mieux, ça aiderait peut-être. Julie marchait d’un pas décidé à ses côtés. Elle semblait s’en foutre. Ce qu’elle voulait elle, c’était des réponses, des vraies et des probables.

- C’est encore loin ?

- Environ trois cents mètres je crois.

- Tu crois ou t’es sûr ?

- Jamais été très bon avec les distances. Ça va toi ?

- Ça va.

Ça avait pas l’air en tout cas, malgré son masque. Léon devinait le chantier que ça devait être dans ses neurones. Un vrai Rubik’s cube fabriqué avec des mensonges et de l’amour, les deux ingrédients essentiels du mariage. Elle se montrait extrêmement distante depuis qu’ils étaient sortis. Sans doute que le comportement de Léon y était pour quelque chose, tirer une balle dans la jambe de Mélodie et l’avoir braquée, en plus d’avoir dit des horreurs, c’était pas vraiment rassurant comme attitude. Il aurait aimé en parler avec elle, lui expliquer le pourquoi, mettre tout ça à plat. Il voulait la rassurer aussi, lui dire que tout irait bien. Sans s’en rendre compte, il lui saisit la main, Julie la dégagea aussitôt. Au moins c’était dit clairement. Léon se verrouilla aussitôt, protection qui lui avait coûté pourtant très cher.

En arrivant devant le grand hôtel blanc où il avait rencontré Zougou, Léon vit sa raison lui échapper pour de bon. Il n’y avait pas de grand hôtel blanc immaculé, juste une ruine noircie de fumée qui semblait avoir brûlé depuis des années. La végétation avait envahi les lieux. Pourtant c’était le même bâtiment, avec certitude. Il sentit le poids du regard de Julie.

- Alors c’est ça ton hôtel de luxe avec un « sorcier » dedans. Tu te fous de ma gueule là.

Léon ne releva pas, il n’y avait rien à dire. Il se contenta de s’allumer une cigarette.

- C’est peut-être vrai finalement cette histoire de trafiquant et de manipulateur d’âme… Si c’est le cas ça veut dire que ton mari est une belle merde en fait. Toutes mes félicitations ma grande, j’espère que t’as bien préparé ton divorce !

- Va te faire voir connard.

- Un bâtiment peut pas disparaître comme ça.

- T’es sûr que c’est là ?

- Parfaitement. Je reconnais les murs, enfin, ce qu’il en reste. Tu sais Julie, ce que je commence à comprendre un peu c’est que, dès que l’on pense avoir des certitudes, à penser que telle chose est réelle ou que telle autre est la vérité, il te pète toujours à la gueule un truc pour te montrer que tu t’es planté sur toute la ligne. En tout cas pour le moment ça se vérifie assez bien, même dans les trucs les plus bizarres.

- Putain, ça commence à être vraiment flippant toutes ces conneries.

- Ouais, je vais essayer de trembler des fesses pendant une minute. En attendant je vais aller boire un verre.

- C’est vrai que y’a vraiment rien d’autre à foutre, comme genre comment faire pour retrouver ce sorcier maintenant ? Et pour retrouver Marc ?

- J’en sais rien. Mais on va se démerder. Pa capab lé mort sans essayer. Mais pour le moment on va boire un verre, et après je retournerai asticoter la jolie cafrine. J’ai appris à me méfier de ce que disent les gens, et de ce qu’ils peuvent montrer de leurs sentiments.

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