Les écorchés
13 – Cafés, clopes, fantômes
« Et prêt à crier son nom
Toute ma vie dans le noir »
Félix Gray
Tout était gris dans ce bâtiment. Du béton armé. Aurélie et Scarlett Johansson étaient côte à côte et se marraient. Pourquoi Scarlett ? Sans doute parce que Léon trouvait qu’elles se ressemblaient, même si Scarlett avait un plus gros nez. Ça ressemblait à l’ancienne école primaire de Léon. Il se trouvait dans la cage d’escalier. Les filles poussaient les lourdes portes en fer puis les refermaient. Léon leur courait après. Il était heureux de revoir le sourire d’Aurel. Un sourire plein de dents et de sursauts. Un sourire de gamine qui se lâchait. Un sourire un peu merdeux aussi, de deux filles qui font tourner en bourrique un garçon. Léon leur courait après, poussait les lourdes portes mais aussitôt elles en ouvraient une, un étage plus bas dans la cage d’escalier. Ça dura un moment. Puis il réussit à les rattraper. Il saisit Aurel par les épaules. Sa tête se débattait mais pas son corps. Elle continuait de sourire. Scarlett avait disparu du tableau.
- T’as tout gâché Léon, T’as tout gâché !
Et ses yeux qui ne voulaient pas le regarder. Cette tête qui se débattait. Ce sourire, provocant et merveilleux. Il la poussa dans une pièce et la plaqua sur le lit. Léon sentait monter la colère. Cette colère-là, bien spécifique, une brûlure, de la fournaise à la place du cœur. Il lui tenait les bras. Aurel souriait toujours.
- Moi j’ai tout gâché ? ! MOI J’AI TOUT GÂCHÉ ? Et ta façon de te tirer dès qu’il y avait un problème ? On n’avait qu’à choisir de s’aimer putain ! Mais tu voulais quoi ? TU VOULAIS QUOI ? !
Léon mit un temps à réaliser où il était quand il ouvrit les yeux. Le bateau, il était dans le bateau. Encore un rêve. Encore un avec elle. Il paraît que c’est comme ça que l’inconscient cherche à évacuer. Mais évacuer quoi ? Pourquoi elle revenait maintenant ? Julie ? Sans doute. Déjà qu’elle hantait ses journées, si elle foutait le bordel dans ses quelques heures de repos il n’était pas sorti d’affaire. Putain de gonzesse ! Et cette brûlure dans sa poitrine, le monstre, ce qui l’avait fait dérailler.
Il s’était écroulé sur son mauvais matelas sans même se changer, sans mettre la clim non plus. Il était en sueur et déshydraté. Il saisit la bouteille d’eau au pied du lit. Brûlante, prête pour y faire cuire des pâtes. L’impression d’étouffer soudain, d’être dans un four. Léon sortit sur le pont prendre l’air. La violence de la lumière lui fit l’effet d’une lampe de flic en pleine poire durant un contrôle d’alcoolémie en sortie de boîte. Pas un nuage. Juste un disque d’or brûlant cerné de bleu. Il devait être onze heures, peut être midi.
Léon se roula une clope, le temps de rassembler ses idées. Il se rappela la veille, le mec mort, Julie, l’envie, sa fuite.
- Bon mec, si tu le veux bien, on va éviter de se charcuter la tête de bon matin. Je sais que c’est ta spécialité mais on va attendre un peu pour ça.
Il se décida pour aller prendre une douche sur la plage, il en avait besoin. Puis il mettrait des vêtements propres et irait voir Marley dans les Hauts. Le rasta lui avait laissé trois messages de plus pour qu’il rapplique.
- Hé ben l’Zorey, t’en as mis du temps. T’as une sale mine.
- Content de te voir aussi Marley, j’espère que ta cafetière est pleine.
- Elle peut l’être. Longue nuit ?
- T’as pas idée…
Marley le scruta un moment avec ses yeux noirs. Il y avait dedans un mélange de curiosité et d’inquiétude. Léon n’avait pas envie de commencer les débats ou se livrer de bon matin. Pour lui, tant qu’il n’avait pas bu son litre de café, c’était le matin.
- Alors, t’as du nouveau pour moi ?
- Entre mon frère, on va se poser, t’as l’air mol.
- C’est pas de refus…
Ils entrèrent. Tandis que Léon était déjà vautré sur le canapé en train de s’en rouler une, Marley prépara sa cafetière italienne. Marley était du genre négligé, même crado, mais s’il y avait une chose sur laquelle il était bon, en plus de foutre le bordel avec un ordinateur, c’était pour préparer le café.
- Tu bosses sur quoi en ce moment ?
- À part sur ce que tu m’as demandé tu veux dire ? Sur un détournement d’argent.
- Quel genre ?
- Le meilleur, administratif.
- Raconte.
- Si tu veux mon frère, mais c’est rien de fascinant. Il y a six mois, un million a été débloqué pour acheter des camions poubelles et augmenter la fréquence et les trajets du ramassage des ordures.
- Ah ouais, j’en ai entendu parler je crois. Nouveaux emplois à la clef et tout le tintouin non ?
- C’est ça. Sauf que personne n’a vu la couleur d’un de ces camions neufs et que le million a complètement disparu.
- CCSB.
- Comme tu dis mon frère, C’est Ça Sur Bourbon.
- Mais toi…
- J’ai retrouvé une partie de l’argent. Une petite partie. Mais pour le moment je préfère ne rien dire, c’est trop frais et tu sais que j’aime avoir de bons dossiers avant de me dévoiler.
Tout le contraire de moi pensa Léon. Lui, il était du genre impatient. Il réfléchissait pas trop mal, mais agissait toujours avec empressement. La nature des passionnées. Il admirait les gars de la trempe de Marley, qui étaient capables de passer un temps hallucinant pour préparer un plan, un projet dans les moindres détails avant de le mettre en œuvre. C’est sans doute pour ça que lui foirait tout, et pas Marley.
La cafetière italienne se mit à faire des siennes. Marley leur prépara des tasses.
- Un grand mug pour moi s’il te plaît. Et tu peux commencer à en mettre une seconde tournée sur le feu si c’est pas abusé.
- Sucre ?
- Jamais.
- Alors t’as droit à ta deuxième tournée.
Sourires. Marley tendit la grande tasse à Léon et s’assit en tailleur en face de lui, comme la première fois. Léon sentit l’odeur amère et cela le réveilla un peu. La clope, le café, l’alcool, les femmes, tout ça aurait sa peau. Certains éléments avaient déjà bien commencé le boulot. Les deux hommes parlèrent de tout et de rien, les sujets sérieux attendraient la fin de la seconde tournée. Apparemment Marley n‘avait pas beaucoup dormi non plus. C’était sans doute la première fois qu’ils parlaient autant tous les deux, et Léon était agréablement surpris de savoir la conversation de Marley si intéressante et plaisante. Ce rasta man plein de poux était un homme cultivé, drôle, avec un certain humour et une maturité que Léon apprécia beaucoup. Il se demanda si Marley l’appréciait aussi. C’était un des problèmes de Léon, ne pas reconnaître les gens qui l’aimaient et douter constamment de lui-même. Pourquoi se prendre la tête, alors que c’était évident, Marley appréciait ce moment. Et bien tout simplement parce qu’il avait apprécié des gens par le passé et ne s’était pas douté de ce qu’ils pensaient sur lui. Aurélie lui avait rapporté les détails, car ils étaient de sa famille et de ses amis, et Léon, lui qui faisait mine de se foutre de tout ce que pensait le monde, ça l’avait flingué, profondément touché. Une injustice de plus. Comment les gens faisaient-ils pour être si hypocrites, ça le trouait.
- Eh mon frère, la lune est partie, pas besoin d’aller la voir. Atterris.
- Excuse-moi Marley, j’étais…
- T’avais l’air dans des endroits inconfortables mon frère. Ne t’excuse pas.
Pas faux. Léon retrouva un peu de réconfort dans le demi-sourire bienveillant du cafre. La moitié des tasses de la seconde cafetière entamée, Marley tira une grosse taffe sur son joint de zamal et se leva brusquement.
- Bon, si on parlait de ce qui nous intéresse. T’es pas venu là juste pour boire le café et discuter.
Léon aurait bien répondu si. Il aurait passé toute la journée dans cet abri. Il s’y sentait bien. Et puis il ne savait plus trop s’il avait envie de continuer à aider Julie, ou même de la voir. Si, il en avait envie, besoin même, c’était ça le souci. Il se leva et suivit Marley devant ses écrans.
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