Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 21 sur 46

Pages du PDF

Les écorchés

19 – Animal

 

 

« Tu voudrais qu’elle t’aime 

T’as changé tes manières,

Tu prends des allures mondaines,

Tu racontes seulement 

Tes voyages en première »

Francis Cabrel

 

- C’est elle là, allez, j’y vais. À tout de suite.

Avant même que Julie n’ait eu le temps d’en placer une, Léon était sorti en trombe de la voiture. Depuis le matin, même en s’habillant, son visage exprimait une intense concentration. Il n’était pas vraiment lui. Il jouait un rôle. Lequel, ça c’était la bonne question. Mais il semblait sûr de lui, ça changeait de la veille. Julie le vit se diriger vers une jeune femme métisse. Elle ne put s’empêcher de se dire à quel point elle était belle. Une élégance, une féminité qu’elle n’aurait jamais. Parfois elle s’en foutait. Parfois moins.

Par chance, Mélodie se dirigeait dans sa direction, il n’aurait donc pas à lui courir après. Il n’était qu’à quelques mètres de la jolie cafrine. Tout entière focalisée sur son téléphone portable, elle ne l’avait pas remarqué. Ils se croisèrent. Léon observa quelque chose le prendre aux tripes. Quelque chose d’intense, de presque animal qu’il n’avait pas remarqué la veille. Cette fille avait l’énergie des prédateurs. Léon lui saisit fermement le poignet.

- Hey cafrine, où tu vas comme ça ?

Mélodie se retourna, agressive, agressée.

-T’es qui toi ?

La partie était lancée. Léon lui sourit tout en jouant le jeu de l’offusqué.

- Quoi, tu ne me reconnais pas ? Tu me brises le cœur là !

Elle le regarda plus précisément. Léon lui balança le même regard que la veille.

- T’es le type d’hier soir, au casino, le mec transparent.

- Gentil d’en remettre une couche.

- Bon, je dois y aller.

- Attends, c’est pas un hasard si on se rencontre deux fois aussi rapidement non ?

- Ça veut juste dire que l’île est petite.

- Ou que toi et moi c’est le début d’une jolie histoire… d’amitié.

Mélodie sourit.

- Ah désolé mon beau, mais j’ai déjà un « ami ».

- Vraiment ? Ça fait combien de temps ?

- Cinq ans bientôt.

– Et donc ça fait cinq ans que tu manges le même rougail. T’as pas envie de goûter à d’autres plats plus parfumés ?

Mélodie éclata à nouveau de rire. Léon lui tenait toujours le poignet, fermement mais avec plus de douceur, utilisant un de ses doigts pour le caresser délicatement. Ce baratin-là, et tout ce qu’il y avait autour, il l’avait sorti une bonne cinquantaine de fois dans sa vie. Léon ne lui laissa pas le temps d’enchaîner. Bien lui montrer que c’était lui qui menait la danse. Ne pas donner l’impression d’être en demande. Parler d’amitié et montrer l’inverse.

- Et tu vas où là ?

- Bosser, et toi tu bosses ?

- Ah, le boulot, la politique, la religion, on en parlera quand on aura choisi les prénoms de nos futurs enfants d’accord.

Nouveaux rires.

- Ben toi t’es un mec sacrément gonflé !

- Qui ne tente rien n’a rien. Écoute, allons boire un verre ce soir.

- Allez boire un verre avec toi ? Ce soir ? J’te connais même pas.

- Justement ce sera l’occasion d’apprendre à mieux se connaître… comme amis. Qu’est-ce que tu risques après tout ? Sinon passer un moment super agréable en buvant un cocktail bien frais ?

- Je ne sais pas trop…

- Tu as raison, oublie. Et puis c’est peut-être moi qui prends un risque. Autant t’es une grosse psychopathe ou une fille super ennuyeuse. T’imagines si je m’ennuie avec toi, je ne pourrai même pas filer à l’anglaise en trouvant un prétexte du genre « zut, faut que je file, j’ai oublié d’aller laver les dents de mon chien » ! Ça me ferait passer pour un goujat!

À l’intérieur de la voiture de location climatisée, Julie suivait la scène de loin. La fille semblait beaucoup rire et être sous le charme. Léon lui, tenait une posture sérieuse et distillait de rares sourires bien placés. Elle lui trouva soudain énormément de charisme. Il rayonnait. Apparemment il savait y faire, elle ne l’aurait jamais cru. Au bout de quelques minutes, le couple se sépara. Léon traversa la route dans sa direction, jetant un coup d’œil derrière lui pour être certain de ne pas être observé par la cafrine. Une fois rassuré, il s’arrêta à hauteur de la voiture et il entra. Julie brûlait d’impatience. Sa question ne se fit pas attendre.

- Alors ?

Léon s’était à nouveau refermé sur lui. Il prit le temps de se rouler une cigarette, de l’allumer et de cracher la fumée par la fenêtre, dans l’air brûlant du matin.

- Elle viendra.

Ils avaient le temps d’ici le soir. Léon se laissa porter par l’idée de Julie. Ils imprimèrent une bonne centaine d’affiches, format A4, avec la photo de Marc en noir et blanc et en gros titre le mot DISPARU. Julie avait tout prévu déjà. Durant la nuit, rivée sur son ordinateur, ça l’avait occupé et permit d’aller de l’avant. Ils collèrent ça avec du mauvais scotch dans les boulangeries, les magasins, les presses… Ils demandaient aux passants si cette tête de beau zorey mal rasé leur disait quelque chose. Peine perdue. Léon le savait, mais Julie s’accrochait. Autant ne rien dire et attendre si la nuit donnerait de meilleurs résultats. Pour la première fois depuis longtemps, Léon avait un but. Ça lui avait permis de ne pas boire histoire d’arriver relativement étanche à son rancard.

Le Café de la Gare, un restaurant bar branché au bord de la mer. Un lieu typiquement Zorey où bon nombre de jeunes créoles n’en ayant plus rien à faire des traditions et de la culture de leur île se donnaient rendez-vous. Mélodie était déjà là, il avait fait exprès d’arriver un peu en retard. Dans sa robe à fleurs légère, ses ballerines jaunes et avec son sac de cuir en bandoulière, elle était resplendissante. Magnifique de simplicité. Léon se posa la question de savoir s’il ne devait pas envoyer toute cette histoire au Diable et juste la conquérir pour son plaisir à lui. Mais non, il avait pris un engagement. Sa parole était peut-être la dernière chose de valeur qui lui restait. Il arriva à sa hauteur, la prit par la hanche et l’embrassa sur la joue. Ils se souriaient, Mélodie semblait heureuse d’être ici. Après deux verres et une discussion plus qu’agréable, ils décidèrent de manger ensemble. Sur une suggestion de Léon, ils se rendirent au Little Roma, petit restaurant italien qui servait du bon vin.

Léon se débrouillait bien, il jouait le grand jeu de la séduction. Distant et tactile en alternance, mélangeant subtilement l’arrogance et l’humour. Juste ce qu’il fallait. Mélodie adorait ça, ça la rendait folle. Elles adoraient toutes ça, surtout les belles. Trop habituées à avoir en face d’elles des chiens soumis et morts de faim qui leur faisaient des courbettes, leur payaient des verres et des cadeaux en se mettant au garde à vous dans l’espoir d’attirer l’attention. Le jeu de Léon cassait leurs schémas habituels et, de façon générale, elles en raffolaient. La plupart des hommes croient qu’ils passent un casting. Léon l’avait appris à ses dépens, pas trop de sensibilité, pas trop de galanterie, et montrer que c’est lui le recruteur, pas l’inverse. Beaucoup de provocation, à condition que ce soit drôle. Alterner douche chaude et douche froide. Répéter que l’on est « ami » et dans les gestes, prouver l’inverse, sans être collant. Montrer surtout que l’on est bien seul, que l’on a besoin de personne pour vivre heureux bref, montrer une façade, jouer un rôle, et le jouer à fond.

En plus d’être belle, Mélodie se trouvait être une fille vraiment intelligente et très agréable, dotée d’un sacré sens de l’humour et de la répartie. Le fait d’attirer les touristes pour le compte de Zougou avait dû être une bonne école. Après le repas et un dernier verre de vin, ils sortirent dans la rue, marchant un peu, côte à côte et en silence dans la nuit chaude. C’est la belle qui brisa le silence le premier.

- Merci pour cette très belle soirée. Ma voiture est par là, c’est l’heure de se séparer.

- Très bien, je te raccompagne.

- Non, ce n’est pas la peine.

- Alors je te dis au revoir ici.

C’était le moment de tout tenter pour Léon. D’une main il la saisit par la hanche et l’attira à lui. Mélodie se laissa faire. Avec son autre main il lui caressa délicatement la joue, puis l’embrassa une première fois sur la joue et une seconde fois dans le cou, juste sous l’oreille. Un baiser doux et chaud. Plongeant de nouveau ses yeux dans les siens, il lui murmura :

- Eh bien bonne nuit alors…

- Bonne nuit.

Mais elle ne se détachait pas. Elle ne voulait pas. Et lui continuait de lui caresser la joue. Il se mit à jouer doucement avec une des boucles sombres de ses cheveux. Mélodie noyait ses yeux clairs dans le regard de Léon, sombre et rieur. Puis elle les ferma délicatement, et leurs lèvres se touchèrent. Doucement d’abord, comme des antennes qui sondent le terrain, puis une fois rassurées, elles se soudèrent pleinement. Et les langues entrèrent en action. Mélodie savait y faire, et Léon, concentré dans son rôle de « je t’en donne un peu puis te le reprends », alternait, sans se presser, sa bouche, son cou, ses pommettes. Ses caresses se firent légèrement plus pressantes. L’excitation monta chez la belle. Dernière étape du jeu, il la repoussa avec un grand sourire. Partie risquée, ça passait ou ça cassait. Mais si ça passait…

- Eh, mais qui t’a dit de m’embrasser ?

Mélodie prit un air faussement vexé. Elle s’agrippa à lui et lui souffla dans l’oreille après lui avoir mordillé.

- Sale gosse ! Maintenant que tu m’as mise dans cet état, il va falloir que t’en assumes les conséquences.

Léon éclata de rire.

- Ok, mon hôtel n’est pas loin.

- Mais tu ne m’as pas dit que tu vivais sur un bateau ?

- Et tu crois vraiment que je fais entrer n’importe qui dans mon yacht ?

- Comment ça n’importe qui ?

- Je plaisante. Sérieusement, j’y effectue quelques travaux en ce moment, du coup je loge dans un hôtel pas loin le temps de finir. C’est modeste mais le lit est confortable. Toujours partante ? Je te promets de faire mon possible pour te faire oublier la déco.

Mélodie le scruta de ses grands yeux rieurs, elle fit une moue tout ce qu’il y avait de plus adorable.

- Humm, laisse-moi réfléchir… Un hôtel minable à la place d’une nuit dans un bateau de luxe, j’hésite…

Léon prit un accent mi-italien mi-espagnol forcé, il roulait les R à la perfection.

- Ma, ça lé pas oun notel minabl ! C’est l’hôtel ou yé vé té fairr passer la noui dé té rrèves !

Mélodie éclata de rire.

- Daccordo Giovanni, ma tou à intérêt d’êtrrre à la hauteur !

Ils se sourirent et s’embrassèrent encore avant de se diriger vers l’hôtel, se tenant la main et plaisantant durant tout le trajet. Plus ça allait, plus Léon avait du mal à être en accord avec ce qu’il était en train de faire. Il se préparait à foutre en l’air une superbe rencontre en la mémoire d’un fantôme venu d’un passé dont il était le seul à se préoccuper. Dans sa poitrine, le vide et les pensées passées revenaient. Il verrouilla tout ça avant de se faire dépasser. Mode machine mec, mode machine.

OceanofPDF.com