Les écorchés
27 – La Moch’Case
« Dans un monde sans rêves
Les choses ne sont pas plus qu’elles n’y paraissent
Et un monde sans héros
Est une chose dépourvue de grâce »
Kiss
- Prends tes virages un peu moins brusquement s’il te plaît, ça me file la gerbe.
- Ok, je vais essayer.
Depuis une bonne heure, ils arpentaient la route des hauts, celle-là même, qui passe entre le volcan et le Piton des Glaces. Ça grimpait sec, et ça tournait raide. Léon, enfermé dans sa tête, n’était pas du tout à sa conduite. Il négociait les virages de façon machinalement nerveuse, oubliant que Julie, accrochée fermement à la poignée passager, craignait ce genre de conduite. Suite à sa remarque, il se promit de faire plus attention. Bizarrement, il se foutait royalement d’être recherché par la police. Ce n’était pas la première fois pour lui. Il pensa à Marley, sa colère et son envie d’en découdre qui avaient repris le dessus depuis quelques kilomètres. La colère de l’injustice. Marley ne méritait pas ça et son assassin devait le payer ! Sentant ses préoccupations, Julie se tourna vers lui.
- Ça va ?
- On fait aller.
- Je voulais te dire, je suis désolée pour Marley. Je ne le connaissais pas beaucoup, mais il avait l’air d’être un type bien.
- Ouais, c’était un type bien.
- Comme toi Léon, comme toi.
Il ne répondit pas, n’y croyant pas vraiment. Julie se sentait coupable de la mort tragique du rasta. Après tout, si elle n’avait pas été là, rien de tout cela ne serait arrivé. Elle leur devait beaucoup à Léon et à lui, elle en avait bien conscience, mais il lui était impossible de le formuler. Des mots de remerciements envers Léon, avec tout ce qu’il avait sacrifié et fait pour elle, s’accumulaient dans sa bouche, mais restaient là, prisonniers, incapables de sortir. Derrière cette apparence qu’il se donnait de type froid et insensible, elle décelait en Léon cette énorme fragilité. Sortant de sa première impression, et malgré ses actes hyperviolents, le bad boy qu’elle avait d’abord vu en lui s’effaçait peu à peu. Il y avait derrière de la douceur, de la tendresse, et un immense besoin d’amour. Elle trouvait cela bien regrettable qu’il ne laisse pas s’exprimer plus largement ses autres facettes, bien plus charmantes ! Qu’était-il donc arrivé à cet homme pour qu’il soit à ce point renfermé sur lui ? Qu’avait-il connu ? Au fond, elle prit conscience de son histoire.
Comme pour illustrer ses propos, un tangue fit brusquement irruption au milieu de la route. Léon freina de justesse et effectua un violent écart pour ne pas écraser l’animal. Julie ne put s’empêcher de sourire.
- T’es incroyable comme mec toi ! T’es capable de tirer sur une personne comme si ça ne te faisait rien et dans la foulée, t’es prêt à nous envoyer en l’air pour un hérisson.
- Ha, c’est vrai.
La nature avait plus de valeur aux yeux de Léon que celle d’un homme. L’humanité, quand il l’observait, lui donnait l’envie de vomir. Il alluma la radio, cherchant une musique qui ne soit ni commerciale, ni de la variété débile. Et par-dessus tout, qui ne présente pas les infos. Il entendit les premières notes de « The forgotten » un morceau instrumental joué par Joe Satriani. Ça lui retourna le bide, il n’avait pas écouté ce morceau depuis… Et en plus il ne passait jamais à la radio. Mais c’était évident, avec qui d’autre que Julie partager ce titre ?
- Je connais ce morceau de musique depuis que j’ai quatorze ans, je le jouais même à la guitare. Pour moi il raconte une histoire.
Et il raconta l’histoire, comme il l’avait fait par le passé, ce que représentaient les dialogues furieux des riffs, l’intensité qui s’en dégageait. Un dialogue sourd entre deux êtres passionnés l’un de l’autre mais incapables de s’aimer. Les riffs se parlaient, vidaient leurs tripes, mais aucun n’écoutait vraiment l’autre, ne le comprenait. Pourtant le tout était parfaitement mélodique, jusqu’à la note sifflée, à la fin du deuxième chorus, mettant un point final à cette incompréhension déchirante. Et puis le morceau redevint calme, comme au début, comme si de rien n’était, mais tout le monde savait ce qui s’était passé, et rien ne demeurerait plus jamais comme avant.
Léon raconta tout ça, puis il tourna son visage éclairé par la musique vers Julie. Elle le regardait avec des yeux riants et lumineux. Des yeux de biche fascinée. Ça aurait pu lui flatter l’ego, ou simplement lui faire plaisir de sentir ce joli regard posé sur lui ; même pas, au contraire, ça le piqua violemment. Il savait où cette fascination menait, et ce genre de regard lui faisait peur désormais. Il s’en voulut immédiatement d’avoir partagé tout ça, et verrouilla tout, se concentrant à nouveau sur la route. Julie, ne comprenant pas ce changement soudain d’attitude, activa elle aussi ses défenses. Elle l’avait pris pour elle, s’était sentie à tort visée, comme si elle avait fait quelque chose de mal, que Léon lui reprochait. Elle ne put cependant s’empêcher de lui lancer d’un ton à la fois sec, raide et bienveillant :
- T’es beau quand tu souris, tu devrais essayer plus souvent.
Les bikers du Corsaires MC avaient fait ça bien. La Moch’Case, située dans un petit cirque, autrefois le fond d’un cratère, était parfaitement dissimulée derrière une épaisse couche de végétation. La construction, bâtie entièrement avec des matériaux de récupération, était montée en partie sur pilotis. De grandes terrasses, abritées ou non pas des toits de tôle, la cernaient sur trois côtés. Les motards avaient planté autour des arbres à litchis, des arbres à pains, des fruits de la passion, de la papaye, des manguiers, de la bibasse, des pitayas, des jacquiers, du caloupilé… il y avait même un flamboyant en pleine floraison, allumant un feu de fleurs rouges dans toute cette verdure. À environ trois cents mètres de la case, deux cascades coulaient abondamment à l’à-pic d’une des falaises du cratère, raide et droite sur une bonne cinquantaine de mètres. Rustique et paumé, cet endroit était un vrai paradis.
- On sera vraiment bien ici. Et même si on reste le temps de vider les réserves, on crèvera ni de faim ni de soif !
- Et on va se faire bouffer par les moustiques.
Léon tourna la tête de biais vers Julie. Pour une fois qu’il disait un truc positif, c’était elle qui marronnait.
- Léon sort de ce corps ! Lui lança-t-il. Et puis tu sais, il n’y a pas beaucoup, voire pas du tout de moustiques dans les hauts, il fait trop frais. Mais peut-être qu’ils feront une exception pour une appétissante zorey…
La descente avait duré une bonne heure, l’ascension, plus raide, une heure et demie. Il leur fallut toute l’après-midi pour descendre leur matériel du 4x4 à l’enclos du cratère. Il devait rester deux heures avant la nuit, mais la case était déjà dans l’ombre, et la fraîcheur s’installa. Crevés et luisants de transpiration, ils se motivèrent après une courte pause pour aller voir la cascade. Léon n’aimant toujours pas l’eau, surtout froide, dut vraiment se faire violence pour y entrer. La température de la cascade ne dépassait pas les quinze degrés. L’eau froide leur coupa les jambes, ils en rirent. Julie, la plus courageuse des deux, plongea la première, puis Léon la suivit, pour ressortir au bout de quelques brasses et un peu de nettoyage.
- C’est bon, j’suis propre !
- Tu parles, autant tu puais la transpi’, mais maintenant tu vas sentir la grenouille !
Ils se marrèrent, ça leur fit du bien. Pendant un instant, ils oublièrent tous leurs problèmes. Il n’y avait plus qu’eux, le monde autour n’existait plus.
Sleen et Lucie s’étaient montrés vraiment généreux ! Ils avaient de la viande et des légumes à profusion, ils leur avaient même donné du rhum et trois bouteilles de vin, du Château Ferrande, un Graves, très bonne bouteille ! Au coucher du soleil, Léon cuisina un rougail saucisses dans une marmite créole qu’il prépara sur le feu. Sachant que Julie n’aimait pas ce qui était épicé, il prit soin de ne mettre que du curcuma dedans, et se prépara un rougail avec une mangue verte qu’il alla cueillir à l’aide d’une perche qu’il trouva derrière la case. Julie elle, peu amatrice et éduquée à la cuisine créole, prépara une salade verte avec des tomates. Les deux plats, accompagnés d’une bouteille de vin, se complétèrent à merveille. Le repas fini, ils s’installèrent dans deux hamacs disposés sous la terrasse, face à face, un verre à la main, fumant et riant comme des cochons heureux. Léon avait placé sa lampe derrière un bidon d’eau pour leur faire une lumière d’appoint, le feu mourait tranquillement à quelques mètres. Julie, elle, s’était pris un drap léger pour protéger ses jambes nues des quelques moustiques après lesquels elle se faisait une joie de râler. C’est vrai qu’ils attaquaient fort, le tortillon vert du répulsif allumé entre les deux hamacs les éloignant à peine. Malgré la fraîcheur des hauts, ils étaient finalement là, se délectant du sang des zorey ! Les deux fugitifs parlèrent de choses et d’autres, mais en restant sur des sujets légers, comme le partage de leurs goûts musicaux, ou de culture générale et d’actualités. Léon lui raconta un peu l’histoire de l’île et la signification de quelques expressions créoles. Il aimait bien cette langue très imagée. Aucun des deux n’avait envie de gâcher ce moment en évoquant ces derniers jours, même si dans la tête de chacun, cela revenait parfois comme des vagues violentes et lourdes frappant une falaise de cristal. La complicité était là, évidente, légère et douce comme la fraîcheur de la nuit, et ça leur suffisait. Il était évident qu’ils se plaisaient, leurs cœurs et leurs besoins de douceur ne demandaient qu’à s’emmêler. Mais, sans en parler, chacun résista à cette envie, préférant la tranquillité, bercés par le balancement des hamacs, le chant des grenouilles et des margouillats. Puis ils s’endormirent paisiblement. Leur première nuit de paix depuis longtemps.
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