Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 13 sur 46

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Les écorchés

11 – L’homme qui ne voulait pas mourir

 

« Un homme digne de ce nom ne fuit jamais,

fuir, c’est bon pour les robinets »

Boris Vian.

 

L’homme qui ne voulait pas mourir était en route pour rentrer chez lui. Il avait fini tard ce soir. La période des fêtes de fin d’année était toujours un moment où les gens consommaient jusqu’à tard. Sur la route, il vit deux jeunes hommes faire du stop. Il s’arrêta à leur portée :

- Oté ! Oussa ou ça va ?

- En ville, vers l’port.

- Montez.

La rue marchande était bondée, même à cette heure tardive. Noël. Après trois ans passés ici, ça faisait toujours drôle à Léon, ce décalage entre l’été et les guirlandes sur les enseignes. Ici, ça rimait avec litchi, chaleur tropicale, période cyclonique et repas, typiquement du carry camarons ou langoustes, bichiques pour les moins pauvres, au bord de la piscine ou sur la plage. Rien à voir avec la neige, le froid et les nuits courtes. Il se sentait complètement détaché de tout ça. Il se souvint de son premier boulot sur l’île : caissier dans un supermarché. La même période. Le magasin ouvrait parfois jusqu’à onze heures du soir et proposait « des ventes flash ». Un cassage de prix sur tel produit durant un laps de temps très court. Généralement, les gens avaient autour d’une minute pour prendre le produit et traverser tout le magasin pour le faire étiqueter ! Courir à fond de cale en renversant et bousculant tout sur son passage pour un ventilateur vendu 5 euros moins cher ou une bouteille de bière moitié prix… pour Léon c’était, comment dire, instructif. Les gens sont vraiment tarés dans leur genre s’était-il dit. Il ne savait pas quoi penser de tout ça. C’était super bizarre à observer, presque effrayant.

Avec Julie, ils passèrent devant le Tabac Presse. Léon y entra pour faire son plein de cancer. Il y avait des cartes postales en vente. Il aurait pu penser à son fils, ou à ses amis mais non, il pensa à elle. Dans à peine plus de deux semaines elle aurait trente ans. Il regarda les cartes où étaient prises des photos de l’île, des plages à touristes avec des cocotiers, des cases de riches, pas son genre. Il en trouva une chouette, une prise de vue en hélicoptère de la forêt primaire. Il l’a pris, pourquoi pas après tout, juste un petit mot genre « changement de décimale, j’espère que tu vas marquer le coup. Prends soin de toi ». Léon regarda le dos de la carte. Il y était écrit une recette : rougail morue. Non, ça risque de pas le faire. Il reposa la carte. À quoi bon lui écrire de toute façon, elle ne répondrait pas. Sûrement même qu’elle jetterait l’enveloppe sans y jeter un œil.

- No Hell…

- Quoi ?

- Rien, je pensais à voix haute.

Depuis qu’ils étaient sortis de l’hôtel, Léon avait pris sur lui de se montrer plus agréable avec Julie. Les quelques lattes qu’il avait tirées sur le joint lui avaient permis de dormir un peu dans le bus qui l’avait ramené en ville. Ça l’avait aussi un peu détendu mais cependant, il avait maintenant une sacrée pâte dans la bouche en guise de salive. La première chose qu’il ferait quand ils arriveraient à la crêperie serait de vider un pichet entier d’eau.

- Et alors, tu aimes l’île ?

- J’peux pas vraiment dire depuis quelques jours non !

- Désolé, j’aurais voulu faire exprès de mettre les pieds dans le plat, je n’aurais pas fait mieux je crois.

Julie sourit. Elle voyait un Léon radicalement différent depuis une heure. Il était sympathique, cultivé, employait un humour corrosif très particulier qui lui plaisait beaucoup et se montrait très charmeur, sans même s’en apercevoir. Elle appréciait beaucoup la compagnie de ce Léon-ci. Ils s’entendaient bien et n’avaient aucun mal à discuter de tout et de rien.

- Ce n’est pas grave, t’en fais pas. En fait, je ne suis pas très ambiance plage et cocotier.

- Tiens donc.

- Ouais. Mais avec Marc on a pris le temps de se balader un peu. Surtout sur les reliefs. On s’est fait trois jours de rando bivouac dans la forêt en passant par quelques pointes et le volcan au passage. Le kiff. Il est juste hallucinant ce pays, tu marches trois jours, t’as changé trois ou quatre fois de pays tellement c’est varié !

Mentionner Marc la replongea dans ses tracas et son inquiétude. Elle venait de remarquer qu’elle n’avait quasiment pas pensé à lui depuis qu’elle se baladait avec Léon. À l’inquiétude se mêla une sorte de culpabilité. Léon le remarqua vite et attira son attention sur autre chose, le métissage de la population et la richesse culturelle que cela occasionnait, les graffitis, l’architecture des vieilles cases branlantes, tout à fait au goût de Julie… Léon ne manquait pas de sujets de conversation pour la distraire et l’intéresser. Il était en terrain connu. Ils arrivèrent bientôt à la crêperie.

L’homme qui ne voulait pas mourir déposa les deux jeunes hommes près du port. Ils étaient vraiment très sympathiques et polis. L’homme venait de passer un bien agréable moment en leur compagnie.

Julie mangeait sa crêpe au sucre. Léon la regardait en souriant.

- Ça y est, t’as repris des forces avec tes biberons ?

- Mes biberons ? Qu’est-ce que tu racontes ?

Léon hésita un bref instant, sujet délicat. Oh, et puis après tout…

- Chaque fois que t’es en boule, que t’es triste ou que tout simplement tu ne vas pas bien, tu as une forte envie de crêpe, de tarte, ou d’un truc dans le genre. Bref, du lait, de la farine et du sucre. Un biberon quoi.

Julie n’en croyait pas ses oreilles. En deux phrases, cet homme qu’elle ne connaissait qu’à peine l’avait fait sortir une part d’elle qu’elle n’avait jamais vue ni analysé sous cet angle. Là, Léon l’avait scotché.

- Comment tu ?

- Écoute Julie, pour que les choses soient plus simples pour toi comme pour moi on va partir du principe – assez étrange je te l’accorde - que je te connais plus ou moins par cœur ok ?

Elle fit la moue.

- Même si tu as tapé dans le mille, j’avoue, dire que tu me connais par cœur me paraît bien prétentieux et…

- Pour continuer avec la bouffe, tu détestes le fromage de chèvre, l’ail, la viande d’agneau et tout ce qui est épicé d’une façon générale. Tu aimes bricoler, surtout le bois, mais aussi faire de la couture et fabriquer des bijoux. Le romantisme, tout comme les phrases gnangnan et les fêtes surprises te mettent hyper mal à l’aise. Tu aimes écouter du rock et du blues, as un faible pour les acteurs Javier Barben et Garpard Ulliel entre autres. Tu es souvent de mauvais poil de matin, et ne déjeunes jamais, ou très rarement. Tu te laves les oreilles avec une poire parce qu’il n’y a pas la place pour y passer un coton-tige. Plus intimement, t’as un grain de beauté sur le sein gauche, plusieurs taches blanches sur ta peau, crains énormément que l’on t’embrasse ou que l’on te touche le nombril, et tu t’es jamais marré au pieu. Je continue ?

Le temps se figea et plus rien n’existait. La gorge de Julie se serra, son regard se perdait dans celui de Léon. Elle le regardait peut-être vraiment pour la première fois. Il n’avait pas dit ça pour se la péter, lui en mettre plein la vue ou même montrer qu’il avait un quelconque pouvoir sur elle. Ses yeux bleus la regardaient avec une sorte de bienveillance triste d’où se dégageait une certaine tension. Mais elle ne voyait aucune animosité envers elle, bien au contraire. Il y avait là la tendresse, l’affection, l’assurance et la curiosité que l’on porte sur les gens que l’on connaît bien, qui ne cessent de nous étonner, et dont on est toujours avide d’en savoir plus. Léon, c’est certain, attendait patiemment sa réaction. Elle, ne savait pas comment prendre tout ça. Toutes ses pensées et ses ressentis partaient dans tous les sens. Était-elle énervée, intriguée, apeurée de savoir que cet étranger semblait si bien la connaître ? Sans doute tout cela à la fois. Sa bouche trembla. Elle ne put que détourner son regard dans un souffle sec, cherchant ses mots sur le graffiti du mur d’en face : un enfant fait au pochoir.

- Tu m’espionnes ou quoi ?

Elle avait choisi la colère et la provocation, les plus simples défenses de l’orgueil. Léon lui répondit « non » d’un lent signe de tête. Il commençait à regretter, il aurait dû la fermer et garder tout ça pour lui. Il n’y tenait plus. Il voulait savoir. Maintenant il savait.

- T’es une sorte de gros malade mental ?

Léger hochement d’épaule face aux éclairs que lui lançaient les yeux verts de Julie. À ça pour sûr il avait quelques séquelles et pas mal d’actes irrationnels à son actif.

- J’me casse.

Il s’avança vers elle, voulu lui saisir le poignet. Julie tu devrais…

- Me touche pas putain !

Elle s’était levée déjà. Mouvement de recul pour ne pas en remettre une couche. Soupir, tristesse, désarroi.

- Ok, ok.

Un murmure à peine audible.

- Mais t’es qui putain ? ! T’es qui ? !

Bonne question, qui suis-je ? Comment lui dire, lui expliquer, lui faire comprendre ou ressentir ? Peine perdue mon pote, tu sais déjà ce que ça va donner, tu l’as déjà expérimenté. Ce que je suis…

- Un dommage collatéral ? Ou un type qui cherche à comprendre pour avancer peut-être ? Je ne sais pas.

Il y avait dans ce « je ne sais pas » là le plus noir et le plus profond des abîmes. Julie vit qu’il était autant perdu qu’elle par cette situation, voire même plus. Elle voulait partir mais elle restait pour en savoir plus, elle voulait se calmer mais criait toujours.

- Mais qu’est-ce qu’il se passe ?

- J’EN SAIS RIEN ! PUTAIN ! J’EN-SAIS-RIEN !

Il criait aussi. Tout le monde les regardait. Des bêtes curieuses et étranges qui semblent se déchirer, se donner en public pour le plus grand bonheur des gens avides de ragots. Léon cacha son visage dans ses mains. Ne pas perdre le contrôle de soi. Ne plus jamais le perdre. Il souffla plusieurs fois fortement, tentant d’évacuer tout cet amas de sentiments trop puissants pour son corps fatigué. Il posa sa voix et dit, avec le ton le plus doux et le plus rassurant qu’il puisse sortir.

- Assieds-toi s’il te plaît Julie. Prenons le temps de nous calmer.

Elle n’avait pas envie de rester, ou de se calmer. Mais la situation avait changé. Il n’y avait que quelques heures encore, c’est elle qui lui demandait de rester pour l’aider. Pourquoi ce changement soudain ? Pourquoi ses yeux bleus la touchaient-elle à ce point ? Julie posa son regard sévère sur Léon, puis sur le pochoir, puis revint sur lui. Son masque de colère et de distance était intact, mais à l’intérieur tout se chamboulait aussi. Après un souffle, toujours les sourcils froncés, les défenses enclenchées, elle saisit sa chaise et se rassit.

L’homme qui ne voulait pas mourir se rendit compte qu’il n’avait plus son portefeuille. Après l’avoir cherché dans la voiture, il fit demi-tour, certain que les auto-stoppeurs l’avaient volé. Il les aperçut près des restaurants et courut pour les rattraper.

- Alors, si je ne peux pas savoir comment ça se fait que tu me connaisses si bien, tu peux me dire au moins d’où tu viens ?

- De métropole, tu l’auras deviné. Du sud-est exactement. J’habitais un bled coincé quelque part entre le Luberon et les gorges du Verdon.

- T’es venu ici y’a combien de temps ?

- Ça fait un peu plus de trois ans maintenant.

- Pourquoi?

Bonne question. Pour « tourner la page » comme on dit, ou « prendre du recul ». À la vérité, il y avait bien trop de malheurs et d’enfermement pour moi là-bas. Je m’y sentais coincé. Venir ici était un bon moyen de couper avec tout ça, pour me mettre au vert et me fabriquer une nouvelle vie. Et pour laisser une personne vivre en paix, même si elle ne le mérite peut-être pas.

- Tu sembles avoir particulièrement réussi.

- Haha, et elle chambre en plus.

Léon était content, la tension s’était désamorcée et ils avaient repris là où ils s’étaient arrêtés avant que la conversation ne parte en steak. Julie avait dû accepter l’idée de ne pas avoir de réponse, ou à défaut, de ne pas en avoir tout de suite. Il en était agréablement surpris, il savait qu’elle était plutôt du genre à faire monter la pression jusqu’à ce que le couvercle saute et que tout soit éclaboussé. Mais pas cette fois, pour une fois…

- Désolée.

Il sourit, puis s’alluma une clope.

- Y’a pas de mal, et puis tu as tort. Regarde-moi, un homme élégant, raffiné, délicat et cultivé qui vit constamment sur son yacht miniature dans un pays qui ne connaît pas l’hiver…

- Et qui file des cadavres à bouffer à des requins.

- Et qui file des cadavres à bouffer à des requins. Avant je faisais pâturer des chèvres dans les collines, là je pars en mer, mais finalement, je suis resté un peu dans l’élevage.

Julie fit une moue, cette pointe d’humour noir grinçant ne lui déplaisait pas, même si c’était extrêmement cynique. Son regard brillait quand elle le posait sur lui. Cet homme lui plaisait, et elle avait pour lui une certaine attraction, une sorte d’admiration même, mais elle n’aurait pas su dire exactement d’où cela venait. Elle se trouvait bien avec lui, voilà tout. Léon lui se sentit assez fier, l’espace d’un instant, il rallumait sa clope, de la malice plein les yeux, mais, au fond de lui, il savait où cette fascination et cette attraction allaient mener.

Ils parlèrent musique. Léon en connaissait des caisses. Il racontait un rock et une chanson française bourrés d’anecdotes. À un moment, sans trop savoir pourquoi, il lui chanta « Jean Louis, ou le monologue du client » d’Yves Jamait. C’était avec cette chanson qu’il avait eu Aurélie à l’époque, sans trop vraiment le savoir. Au passage sur les pachydermes roses elle s’était dit « pourvu que je n’en devienne pas un ». Et bien si, elle en deviendrait un de plus, et le pire, mais s’en foutrait royal. Probablement qu’à un moment donné, elle avait préféré sauver ses propres niches quitte à le couler, ou à le laisser couler. En tout cas, la bouée s’était barrée dans la nuit… sans prévenir. Léon sentit soudain monter en lui une profonde et vive mélancolie. Quel connard de se gratter à ce point les cicatrices ! Ne pouvait-il pas simplement profiter du moment présent sans se laisser happer par les anciennes douleurs ?

Julie elle était sous le charme, on ne l’avait pas séduite comme ça depuis longtemps. Mais ce regard-là, Léon le connaissait, et, au lieu de lui flatter l’ego, il s’en méfiait désormais. Qu’il vienne d’elle où d’autres, il savait ce qu’il pouvait y avoir derrière, et ne voulait plus jamais vivre ça. Pour ne plus ressentir la peine, il avait choisi de ne plus s’abandonner, ne plus oser s’ouvrir pour ne plus risquer de devenir vulnérable, et d’être blessé. Tout était plus fade, mais au moins il survivait, c’est en tout cas l’illusion qu’il s’était donnée.

- T’es un sacré numéro dans ton genre tu le sais ça Léon ?

Il fit une mine à la Robert De Niro. Cassant légèrement sa voix. Il faisait le clown et ça marchait.

- Tu le sais ça ? Alors, tu me récites une chanson et tu crois que je vais te payer une crêpe comme ça ? C’est pas bien ça, y’a pas de respect !

Ils éclatèrent de rire, heureux d’être là, dans une complicité simple et évidente.

- Pas mal ton interprétation de De Niro. Mais ça faisait plus Léon qui refait Jean Dujardin qui refait De Niro.

- Pas faux.

- T’en connais encore beaucoup des comme ça ?

- Un tas, même si ça commence à s’effacer un peu avec le manque de mises à jour.

- T’es quand même bluffant. Je me rappelle qu’à l’école c’était une galère pas possible pour moi d’apprendre par cœur, surtout les poèmes. Tout ce blablabla entouré de dentelles c’était vraiment pas mon tr…

Soudain Julie s’aperçut que Léon ne l’écoutait plus. Il observait quelque chose derrière elle. Les traits de son visage avaient complètement changé d’expression. Il s’y lisait quelque chose de sauvage, de décontracté et de glaçant en même temps. Elle pensa à la concentration du prédateur prêt à bondir sur sa proie. C’était la première fois qu’elle lui voyait une expression pareille. Pas tendu, peut-être même le contraire, mais extrêmement alerte. Décidément cet homme avait bien des facettes… Elle se retourna et vit sur le trottoir deux jeunes hommes qui parlaient avec un troisième, bien plus âgé. Ils se disputaient. L’homme semblait vouloir récupérer quelque chose dans la main d’un des jeunes, il le poussa contre une voiture. Puis tout est allé très vite. Elle vit à peine la lame sortir pour aller se planter dans le ventre de l’homme. Une fois, puis deux, puis trois. Elle ne s’entendit pas crier.

L’homme qui ne voulait pas mourir n’avait pas vu le couteau, jusqu’à ce qu’il entre en lui, lui déchirant les entrailles. La douleur immense qui lui emplit le corps le fit hurler. Il se sentit tomber.

Léon se leva d’un bond, attrapa sa chaise en plastique et la balança de toutes ses forces dans la direction des deux jeunes. Elle en shoota un dans les pieds et alla finir sa course contre une voiture. Il fonça droit sur eux, prêt, rugissant de rage. Les deux jeunes prirent la fuite avant que le blanc hurlant aux yeux de fou n’arrive à leur portée. Léon se précipita sur l’homme à terre. Sa chemise était trempée de rouge écarlate. Les plaies étaient profondes, l’homme respirait de façon irrégulière et très rapide. Léon arracha les boutons de la chemise de l’homme, puis, avec son t-shirt qu’il venait d’enlever, il appuya du mieux qu’il put sur la plaie la plus ouverte.

- Calmez-vous. Je suis là, on va vous aider.

Il se retourna en criant : « Julie !! ». Le téléphone collé à son oreille, elle faisait déjà ce qu’il fallait. C’est bien, elle assurait. Autour, personne à part eux deux ne bougeaient. On se contentait de regarder le spectacle. Léon retourna la tête vers la victime. Il blanchissait à vue d’œil. Il respirait n’importe comment.

- Allez mec, déconne pas, tiens le coup ! On a appelé les secours, ils arrivent.

Julie avait accouru près de lui. Léon s’était écarté pour lui laisser faire son boulot. Il suivait ses instructions. Mais l’homme perdait trop de sang, en état de choc, il partait. Julie les mains et les vêtements dans le même état que ceux de Léon commençait à jurer. Sa façon à elle de se tenir concentrée et d’évacuer la pression. Ils appuyaient comme des fous sur les plaies, avaient fait un garrot avec la ceinture de Léon mais rien n’y faisait. Ça pissait toujours, trop, sans qu’ils parviennent à colmater la fuite.

- Le foie semble touché.

- J’ai vu Julie, c’est noir.

- Putain mais ils arrivent quand les secours. Bordel de merde !!

L’homme tendait le bras avec le peu de force qu’il lui restait. Il voulait dire quelque chose, c’était à peine audible.

- Mes… mes.

- Calme-toi mec, économise-toi.

- Mes… mon.

Léon tourna la tête dans la direction que lui montrait le bras. Il vit un portefeuille de cuir marron à un mètre de lui. Il le prit et le donna à l’homme.

- Mes filles.

Léon ouvrit le portefeuille, le fouilla, il vit la photo de deux adolescentes, créoles, le visage souriant au bord d’une cascade.

- Tu vas les retrouver tes filles, tiens le coup, pour elles.

On entendait les sirènes arriver, mais elles étaient encore trop loin.

- Pour… pourquoi ?

- Chut, calme-toi, calme-toi. Regarde tes filles, concentre-toi sur elles.

- Mes… mes…

Il ne put aller plus loin. Sa machine s’arrêta dans un dernier souffle. Son regard perdu dévisageait Léon dans une expression de souffrance vide. Julie hurlait.

- Merde ! Merde ! Bordel et putain de merde !

Elle l’allongea et tenta de le réanimer, en vain. Les pompiers arrivèrent en trombe, les écartèrent et prirent le relais. C’était trop tard de toute façon. Le torse nu et couvert de sang, Léon regarda dans le portefeuille de l’homme, dix euros. Cet homme était mort pour dix euros. Il sentit monter en lui cette rage à peine contrôlable qu’il connaissait par cœur. L’injustice. Léon avait toujours détesté l’injustice. Il regarda les spectateurs, aucun n’avait bougé, certains même continuaient de manger. D’autres prenaient la scène en photo ou la filmaient avec leurs smartphones. Ça ferait peut-être un buzz sur internet, une concurrence directe avec la vidéo du chat péteur et celle de la dernière gaffe d’une star quelconque de télé réalité. Le spectacle était fini, tout redevenait normal. Léon se surprit à haïr chacune de ces personnes. C’était comme ça, apparemment, que ça marchait. On avait tué un homme dans la rue pour rien et tout le monde s’en foutait. Comme la merde qui entre dans le ventilateur et qui fait que l’on s’habitue à l’air puant, poignarder quelqu’un dans la rue semblait être devenu normal.

Il s’aperçut qu’il serrait Julie dans ses bras. Elle s’y était réfugiée. Les gyrophares et les uniformes des flics se mêlèrent à ceux des pompiers. Ces derniers avaient recouvert l’homme d’un drap blanc, l’avaient mis sur une civière, commençant à le hisser dans le camion, les pieds devant. Direction la morgue. Il se recentra sur Julie, sa poitrine généreuse et lourde soudée à la sienne, elle soufflait dans son cou. Leurs corps entiers semblaient fusionner dans cette épreuve. Plaisir et excitation montèrent. Il s’en voulut et essaya de couper court. Léon se demanda s’il reverrait cet homme sur son bateau dans un ou deux jours. Dans les deux cas, Julie ou l’homme, un seul mot d’ordre lui venait :

- N’espère pas.

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