Les écorchés
22 - À trop vouloir connaître, on ne connaît plus rien
« Et chaque meuble se souvient
dans cette chambre sans berceau
des éclats des vieilles tempêtes »
Jacques Brel
Le soleil tapait sévèrement. Sur le chemin sableux du retour, le manque de sommeil commençait à se faire cruellement sentir aussi. Parfois, tout en marchant, Léon ne pouvait s’empêcher de fermer les yeux. Julie elle, le visage fermé, l’allure fière et droite, avançait d’un pas rapide. Elle avait l’air de tenir le coup, ne lui décrochant que de rares mots depuis leur départ de l’hôtel. Faut dire, les répliques de son compagnon d’infortunes ne prêtaient pas vraiment à la discussion non plus. Ils marchèrent en silence pendant un moment, chacun piégé par ses pensées. Léon, à son habitude, était coincé dans son passé, Dieu seul savait à quoi pensait Julie. Tout d’un coup, elle se tourna nerveusement vers Léon.
- Au fait, c’était quoi ça ? Tout à l’heure dans la chambre ?
Léon, tiré brutalement de ses cauchemars, ne voyait pas du tout de quoi elle parlait.
- Ça quoi ?
- Ton pétage de plombs de tout à l’heure.
Il se doutait que ça allait sortir à un moment donné. Pourquoi d’ailleurs elle ne lui en avait pas parlé plus tôt ?
- De quoi tu parles ?
- Te fous pas de moi ! Tu trouves ça normal de tirer dans la jambe de quelqu’un toi ? C’était de la torture putain !
- Et t’aurais fait comment pour avoir des résultats toi ? Tu crois qu’elle aurait craché le morceau comme ça ? C’est elle qui a sorti le flingue j’te rappelle, le mur de ta chambre et mon crâne s’en souviennent encore.
- Ok, ok, mais c’est pas une raison Léon. Je veux dire, t’étais comme un fou. Tu étais flippant. Tu m’as fait flipper !
Voilà, on y était ! Le passé faisait une nouvelle fois des siennes dans le présent. Il la faisait flipper elle aussi. Que répondre à cela ? Qu’il s’en voulait ? Qu’il savait qu’elle détesterait ça ? Que c’était plus fort que lui ? Par défaut, se détacher de tout, refuser de se rendre à l’évidence, faire mine de s’en foutre même si elle venait de lui tirer en plein cœur. Comment expliquer que c’était ça façon à lui de rester en vie ? De ne plus être mutilé ? Ne rien dire, verrouiller et, par-dessus tout, se montrer arrogant et désagréable. Il s’alluma une clope, et garda le silence. Julie commençait à sentir la pression monter en elle.
- Et cette façon de se battre, t’as appris ça où, t’es un militaire ou quoi ?
- Je savais que ça ne te plairait pas, mais ça nous a sauvé les miches non ?
- Tu parles ! Je passe mon temps à arrêter des hémorragies ces derniers jours. Et je commence à en avoir plein le cul.
C’était exactement ça. Arrêter des hémorragies. Aurélie avait fait de même, jusqu’au ras-le-bol, enfin peut-être… Seul son putain de psy le savait.
- Écoute chérie, si t’es pas contente, c’est la même. Et puis ne t’inquiète pas va, dès que tu auras trouvé ce que tu cherches, et que je ne te servirai plus à rien pour aller de l’avant, tu te casseras de toute façon.
- Ça c’est clair. Mais tu devrais arrêter de me répéter ça en boucle, ça en devient lassant !
- Alors continue de m’utiliser comme outil pour arriver à tes fins et laisse-moi en paix.
- Si tu trouves que je t’utilise si bien, pourquoi tu restes ?
- Bonne question, sans doute parce que je n’ai rien de mieux à faire.
Nouveau silence, encore plus lourd et brûlant. Le silence tendu de deux êtres qui cherchent absolument à avoir le dernier mot. Julie ne put s’empêcher d’en remettre une couche.
- T’es un vrai bunker à l’intérieur Léon, sauf que le seul coincé dedans c’est toi. Et personne ne peut te délivrer de là où tu t’es enfermé. J’aimerais pouvoir t’aider mais…
- Merci pour cette minute de psychologie très intéressante. Maintenant ferme-la Julie, surtout ferme la ! S’il te plaît.
Léon était sur le point d’exploser. Encore un mot et il ne pourrait plus se contrôler. À force d’avoir pété les plombs, inévitablement, il avait fini par chier tout le compteur électrique. Il n’y avait plus aucun disjoncteur vraiment fonctionnel pour tout éteindre avant que ça ne pète. Julie commençait à le détester vraiment, et en même temps, elle savait, elle avait vu qu’il y avait quelque chose d’autre, de plus beau derrière tout ça. Comme elle ne pouvait s’en empêcher, elle souffla.
- Ok, surtout ne change rien, tu es parfait. On va finir par croire que c’est ta nature de te comporter comme une ordure.
Les fusibles étaient à deux doigts de fondre là ! Tout devint rouge, la ville était en flammes autour de lui. Il lui fallut une énergie considérable pour ne pas passer à l’acte, mais il fallait vraiment qu’elle se taise sinon… Ces deux-là, comme par le passé, auraient pu obtenir le plus haut diplôme en paradoxe, fait d’incohérence et de conflits. Ils étaient capables de s’aimer, tout en détestant ce que chacun était en train de faire.
C’est toujours délicat à gérer lorsque l’on s’attend à une chose et qu’il en arrive une autre. Quand vos potes vous font un anniversaire surprise, ou que votre petite amie débarque dans la salle de bains d’un air un peu timide en portant un ensemble string et porte-jarretelles noir, encore, ça peut passer, voire même être agréable. En revanche, quand vous franchissez la porte d’une chambre d’hôtel en pensant y retrouver une fille que vous avez attachée au lit, et qu’à la place il n’y a rien d’autre qu’un gros bordel sans personne dedans, là c’est une autre histoire. Ça froisse un peu l’ego, vous cloue sur le pas de la porte et allume le cerveau en mode « vigilance ».
- Je t’avais dit de me laisser faire les nœuds.
- Écrase Julie s’il te plaît, ce n’est pas moment.
Léon entra prudemment, scannant la chambre. Il se dirigea vers le lit, et observa les cordes avec lesquelles il avait attaché la cafrine. Elles avaient été coupées. Impossible qu’elle ait réussi cela toute seule. Alors, qui était venu ? Où se trouvait Mélodie maintenant ? Et surtout, comment avait-il fait pour savoir qu’elle était ici ? Elle ne s’était quand même pas enfilé un GPS dans la chatte ? Quoique, allez savoir… Julie, elle, tournait en rond dans la chambre, encore sur les nerfs de tout à l’heure.
- Bon au moins on sait qu’elle est pas seule dans l’histoire. Donc on va partir du principe qu’elle nous a raconté pas mal de bobards. Faut qu’on se tire d’ici, ta piaule n’est plus sûre.
- Sans blague, quelle surprise dit donc ! Et où on va aller maintenant ?
Léon n’en avait aucune idée. D’ailleurs, plus ça allait, plus il se sentait pédaler dans la choucroute. Il aurait donné tout l’or du monde pour un bon verre et un peu de repos. Si en plus on lui permettait d’avoir toutes les réponses sur un plateau… que demandait le peuple ? Il se frotta les yeux, lourds de fatigue. Soudain, une vibration dans sa poche. Le téléphone. Un message de Marley.
« Salut mon frère, j’ai ce que tu voulais. Viens quand tu peux. Marley »
Ça pouvait pas mieux tomber ! Finalement peut-être qu’il aurait son verre et ses réponses, et un peu de temps pour dormir.
- Prends toutes tes affaires Julie, on va aller prendre un peu l’air frais des hauts. C’est toi qui conduis, tu risques d’avoir mal au cœur si c’est moi qui prends le volant sur quatre cents virages.
- D’accord, et pourquoi on va là-bas ?
- Pour demander un petit coup de main à un ami.
- T’as des amis toi?
- Pas beaucoup. Aller on active, va savoir si les flics ou les emmerdes ne sont pas déjà à la porte de l’hôtel pour nous cueillir. Prenons tout ce qui t’appartient et laissons le reste.
Aurélie était là, devant lui. Elle tenait une ponceuse à la main. Penchée en avant, elle ne l’écoutait même pas, préférant se concentrer sur le meuble à tiroirs qu’elle était en train de construire. Léon, lui, s’emmêlait les pinceaux dans des excuses et des demandes de pardon. Une argumentation qui ne tenait pas la route et dont Aurélie n’avait rien à faire. Ça l’agaçait même, elle voulait qu’il dégage.
- Comment tu veux que je te pardonne Léon, hein ? T’as vu ce que tu m’as fait ?
- Idem pour toi Aurel, sauf que moi tu savais POURQUOI je l’ai fait, à chaque instant tu savais pourquoi. T’avais toutes les cartes en mains pour désamorcer…
- De toute façon, faut toujours que tu aies le dernier mot ! Je n’ai rien à te dire, maintenant dégage !
- Arrête un peu, comme si ça t’avait pas rendu service quelque part hein ? Ça t’a permis de ne te pas remettre trop en cause ta façon d’agir, peut-être juste un peu intellectuellement, et encore. Je me trompe ?
Aurélie souffla un « Pffff ». Puis elle disparut tout doucement, le décor se voyait en transparence derrière elle.
- Attends bordel ! Trop facile de se barrer encore comme ça sans rien dire. Donne-moi la réponse merde ! J’ai BESOIN de savoir Aurel. Aurel ! AUREL !
- Léon, Léon. On arrive à Licaos dans cinq kilomètres, je vais où ensuite ?
Il s’était endormi. Encore un rêve. Merde. Depuis qu’il connaissait Julie ça n’arrêtait pas.
- Je vais où ?
- Attends, laisse-moi réfléchir… Continue encore tout droit pour le moment.
Léon émergea lentement, tentant de faire disparaître ce nœud qui lui nouait le ventre. Il se roula une clope et l’alluma après avoir ouvert la fenêtre. Le ciel était couvert, l’air plus frais, ça lui faisait du bien.
- Tu sais que tu grinces des dents comme un dingue en dormant ? À des moments j’ai dû te tenir les mâchoires tellement je pensais que ta bouche allait se décrocher ! Ça t’a même pas réveillé. Tu devrais voir un dentiste pour qu’il te fasse une protection.
- Je vais y penser. Là, tourne à droite. Et ensuite tu prends la troisième à gauche et tu files vers la sortie de la ville. On est bientôt arrivés.
Il lui indiqua la route sans vraiment s’en rendre compte, sans être là. Piégé dans sa tête, seule lui revenait l’envie de crever.
Lorsque Marley ouvrit la porte sur le visage fracassé de Léon, son menton tomba si bas qu’il faillit toucher ses orteils.
- Bon Dieu mon frère mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
- J’ai voulu faire un plan à trois avec une championne de Karaté, elle n’était pas d’accord.
Marley sourit, sacré Léon, cynique et provocant jusqu’au bout ! Il jeta les yeux sur Julie, la reconnut immédiatement et se présenta en lui serrant la main. Avant que Marley n’ait le temps de poser de mauvaises questions, Léon lui demanda :
- T’as quelque chose pour moi il parait ?
- Oui, entre.
- Ok, Julie toi, tu restes dehors.
Au tour du menton de Julie de défier la gravité.
- Pas question, moi aussi je veux savoir.
- C’est pas négociable Julie.
- En effet, ça l’est pas.
Léon se tourna vers Marley.
- Tu vois la tête de mule que je dois me taper depuis le début ?
Marley hocha la tête.
- En effet, je vois, vous faites un joli couple.
- N’en rajoute pas s’il te plaît tu veux.
- Hé ho les mecs, on entre ou on se prépare un barbecue ?
- Bon, à toi de décider Marley. On est chez toi.
Les yeux de Léon lui suggéraient de la laisser dehors, c’était évident, une supplique presque. Marley fit une moue. Il savait que Léon avait peur de ce qu’il était capable de dire à Julie sur sa ressemblance avec son ex. D’un autre côté, lui n’était pas habitué à faire entrer une inconnue chez lui, mais en même temps c’était l’occasion d’en savoir plus sur le personnage.
- Bon, très bien, entrez, je vais faire chauffer du café. Et toi Léon, va passer un peu de temps à la salle de bains, ta sale gueule fait peur à la demoiselle.
- Trop aimable.
Léon ne préféra pas en rajouter, il avait épuisé son stock de vannes pour la journée. Il obéit sagement tandis que Marley invitait Julie à entrer dans la pièce avec une galanterie qui frisait le ridicule. Le pirate rasta crado, à la vue d’une jolie fille, s’était soudain transformé en gentleman tout ce qu’il y avait de plus raffiné. Le comble, c’est que Julie en souriait. Qu’elle en profite, d’ici quelques minutes elle ferait moins la maline.
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