Les écorchés
8 – Une crotte de mouche au milieu de l’océan
« Ces paroles enfermées que l’on n’a pas su dire
ces regards insistants que l’on n’a pas compris
Ces choses au fond de nous qui nous font veiller tard »
Jean-Jacques Goldman
Le Cale-Bar, son genre de bar. Enfin, à l’époque où il sortait encore un peu, au début, avant la dèche, le bateau, et les soûleries quasi quotidiennes dans sa cabine. C’était l’un des rares endroits à avoir l’autorisation d’ouvrir toute la nuit, tous les jours de la semaine. Sleen, le patron, était allé arracher cette autorisation à la préfecture à coups de battes de baseball, pieds de biche et autres instruments du genre. Faut dire, quand on est accompagné par une cinquantaine de bikers enragés du Club des Corsaires MC, et qu’en plus on en est le président et fondateur, ça aide à faciliter les relations diplomatiques. Sleen était immense, énorme et joyeux. Un type bien, mais un peu rustre. Cinq points étaient tatoués sur son bras gauche : « un homme entre quatre murs ». Ouais, Sleen avait fait de la taule, trafic d’alcool, rien de méchant, mais il avait payé le prix fort. Il tenait le bar avec sa fille, Lucie, une petite brune percée et colorée de partout, toujours à prendre soin des clients et à leur demander s’ils étaient contents des cocktails qu’elle leur servait. Gentille mais collante parfois. Léon se demandait à chaque fois qu’il la voyait si elle ne sonnait pas systématiquement aux portillons des détecteurs de métaux, avec toute la ferraille qu’elle portait sur elle. Peut-être qu’un jour il lui poserait la question…
Léon et Julie s’étaient installés dans le restaurant, normalement interdit à qui ne mangeait pas mais Léon, qui connaissait bien les tauliers avait fait comprendre qu’ils avaient besoin d’être un peu tranquilles. Avant que Sleen ne donne sa réponse, Lucie avait lâché un « bien sûr pas de problème, faites comme chez vous » qui court-circuita immédiatement tout ce qu’aurait pu dire son paternel. Léon se disait qu’il avait peut-être une touche avec Lucie, ou simplement qu’elle l’aimait bien, allez savoir… Il guida Julie sous le tunnel voûté séparant le bar du restaurant. Il était toujours agréablement surpris de la découverte de cette cour intérieure à ciel ouvert où de rustiques mais confortables banquettes se reposaient à l’aise sous la végétation dense des lieux. Fougères, bananiers, manguier, orchidées, pothos, cactus,… ici la nature avait des droits. Elle côtoyait à merveille la décoration type « taverne » des lieux.
Léon commanda un troisième mojito pour lui, et Julie, qui l’avait abandonné dès le premier, le suivait au jus de fruit. Ils avaient pris le temps. Il lui avait laissé le temps. Le temps de se poser, de se mettre en confiance et de ressembler ses idées. Comme elle ne savait trop par où commencer, elle avait attaqué par le début.
- On s’est rencontrés y’a cinq ans, chez les scouts, Marc était mon directeur de camp. J’ai fini mes études d’infirmière puis on s’est mariés. Pour notre voyage de noce on a voulu faire le tour du monde. On a commencé par prendre le transsibérien, puis on a fait Singapour, la Nouvelle-Zélande, quelques endroits de passage et puis on a atterri sur cette île de merde il y a plus d’un mois maintenant. Marc a de nombreuses qualités mais il a un foutu défaut, c’est une putain de tête en l’air. À peine débarqués de l’aéroport, il s’est rendu compte qu’il avait perdu – ou s’était fait voler - tous ses papiers. Je pariais sur le perdu, lui sur le volé, d’où le fait que je lui prenne la tête comme une conne avant qu’il ne disparaisse. Bref, il est allé plusieurs fois à la préfecture et a commencé la galère administrative pour avoir de nouveaux papiers. Tu vois la corvée : essayer de contacter la famille à l’autre bout du monde pour avoir quelques documents, son boulot et autres bureaux susceptibles de pouvoir fournir numéro de sécu, carte d’identité etc, en vue de prouver son identité. Entre le décalage horaire et l’efficacité des secrétaires, ça n’avançait pas. Pendant ce temps moi, j’ai trouvé un boulot de caissière pendant quelques jours puis me suis portée volontaire pour MSF. Il y avait urgence pour eux, ils m’ont prise dans la foulée. Et donc un matin avant que je parte bosser dans une de ces journées marathon, on s’est encore disputés pour cette histoire de papier. C’est moi qui ai attaqué, je m’en rends compte, j’ai toujours été chiante le matin au réveil. Je suis partie en claquant la porte. Une ou deux heures après j’ai reçu un texto où c’est lui qui s’excusait – comme d’habitude – et qu’il allait encore une fois à la préf’. Depuis plus de nouvelles, que dalle. Je suis allée taper à toutes les portes et rien ne bouge. Mon mari est introuvable et moi je commence à péter les plombs putain ! Parce que je ne sais plus quoi faire. Fait chier, la dernière chose que je lui aurais dite aura été « tu m’emmerdes ! »
Sa bouche s’était mise à trembler et elle éclata en sanglots. Léon avala une gorgée de son dernier mojito en fumant sa énième cigarette. Il gardait le silence. Il ne savait vraiment pas quoi penser de tout ça. Est-ce qu’il avait vraiment envie d’aider Julie ? Ou est-ce qu’il la voulait pour lui ? Quelque part, ça lui faisait plaisir que son mari ait disparu, ça lui laissait le champ libre. Il s’en voulut assez d’avoir des pensées pareilles, dans le fond, même lui savait qu’il était un type bien, même si ses actes tendaient à prouver le contraire. Mais qu’y pouvait-il ? Pour d’autres raisons, il était aussi déstabilisé qu’elle. Elle avait perdu son amour, lui retrouvait le sien. Coup de pouce du destin ou possibilité de rachat des erreurs passées ? Allez savoir… Il écrasa sa clope, vida son verre et se pencha vers l’avant. Julie, les deux coudes sur la table, maintenait le poids de sa tête comme elle le pouvait avec ses mains fatiguées. Il lui parla du ton le plus assuré qu’il put, sans vraiment prendre pleinement conscience de ce qu’il disait :
- Ok, je vais t’aider à le retrouver ton mec.
(C’est moi qui ai dit ça ?) Julie leva ses yeux humides, verts comme une jeune feuille que la rosée viendrait caresser le matin.
- Et comment tu vas t’y prendre ?
La voix de Léon se fit plus douce et assurée. Il sourit.
- Hey, cette île est une crotte de mouche au milieu de l’océan Indien. À supposer que ton mec est encore dessus, on va tout faire pour le retrouver. Allez, smile.
La bouche de Julie s’ouvrit en grand et ses yeux se mirent à briller. La technique marchait sur elle également. Ce « smile », il l’avait distribué un nombre incalculable de fois à Aurélie. Il était fier, l’espace d’un instant, puis se jugea l’âme d’un foutu manipulateur. Ce dilemme intérieur, Julie ne le voyait pas. Elle se sentait juste de mieux en mieux en présence de Léon. Et tellement rassurée maintenant d’avoir trouvé un partenaire pour l’aider à retrouver Marc.
- Par quoi on commence ?
- Par prendre un grand café, puis une douche, enfin, pour moi en tout cas. Et j’ai besoin d’un coup de rasoir. Ensuite on ira à la pêche aux infos. Je connais quelques personnes… On verra bien.
- Merci Léon, merci.
- Tu me diras merci quand on l’aura trouvé. T’as pas accès à une tondeuse à barbe et / ou à une douche dans ton hôtel ?
- Si, au deux.
- Parfait, si tu le permets, j’en ai marre de me laver dehors.
Julie sourit de nouveau, Léon s’en roula une autre, l’âme toujours coincée dans son dilemme. Il réussit à le balayer un revers de pensée. Ils se levèrent, traversèrent la voûte en sens inverse, direction le bar. Léon commanda un grand café en plaisantant gentiment avec Lucie et Sleen. Il but sa tasse quasiment d’une traite, sans sucre. Julie paya la première tournée de mojito, le reste était pour lui. Ils remercièrent les tauliers et se tirèrent, direction la rue. Dehors le ciel s’éclaircissait, un nouveau jour naissait, plein de doute, d’espoir et de chaleur tropicale.
Sentir l’eau tiède lui parcourir le corps, donnait la sensation de se faire baptiser, purifier. Un nettoyage clair et limpide, bienveillant et en profondeur. Seule la présence noire, brûlante, vide et torturée dans sa poitrine n’était pas touchée par cette « grâce ». Aucune lumière ne semblait avoir encore trouvé le chemin pour éclairer cet endroit, le démêler un peu, curer tout le lisier émotionnel qui s’y trouvait stocké depuis trop longtemps.
Le regard flouté par le ruissellement de l’eau, Léon regarda ses mains. Ses jointures, enflées et allant du rouge au bleuté lui faisaient mal. Un peu de peau s’était arrachée à quelques endroits… Preuves tangibles et douloureuses d’une réalité dont il avait encore beaucoup de mal à croire l’existence. Comment ne pas penser autrement ? Il repensa à ce qu’il avait fait à ce type. Comment il avait déclenché d’un coup toute son agressivité, si furtivement, si brusquement, sans laisser aucune chance à l’autre, sans le lâcher avant qu’il ne soit mis définitivement hors d’état de nuire. Aurélie détestait ça. Aurélie avait subi ça pendant le couple, et aussi, peut-être surtout, après, lorsque Léon avait pété les plombs. Son silence à elle l’avait rendu d’autant plus furieux.
Il soupira profondément plusieurs fois. Puis il coupa l’eau et sortit de la cabine de douche. L’eau ne purifiait plus rien. Son regard croisa son reflet dans le miroir. Il ne s’était pas regardé depuis longtemps, un an peut-être. Même là, propre, lavé, la barbe tondue à quelques millimètres, il avait du mal à s’aimer. Il se trouvait vieux, fatigué. Ses yeux avaient la couleur de la pluie. Un vieillard aigri de trente ans.
- Bon allez mec, arrête tes conneries ! Sors la tête de ton cul et passe à l’action, ça va te changer les idées.
Léon s’était rendu compte que c’était ça qui l’avait motivé à aider Julie : avoir un passe-temps quelconque. Ça et l’envie d’être avec Elle, encore un peu, encore une fois…
- Arrête tes conneries je t’ai dit !
Il étouffa soudainement, ouvrit furieusement la porte de la pièce pour en sortir. Julie se trouvait juste derrière et faillit se la prendre en pleine face.
- Hey ! Attention !
- Désolé.
- Ouais.
Elle le contempla de l’œil de ceux qui découvrent un nouveau légume. On ne sait pas ce que ça va donner dans l’assiette alors on est un peu méfiant, mais pour le moment on a que ça à se mettre sous la dent, que ce soit bon ou mauvais, on en a besoin pour remplir un manque. Et Julie manquait de réponses.
Elle lui tourna le dos, releva ses cheveux ambrés et les attacha. Léon vit sa nuque. Un instant il tendit la main, presque par réflexe, il pouvait presque la toucher.
Je pourrais l’avoir, pensa Léon, je sais comment faire. Mais tout au fond de lui, Léon savait déjà, d’une façon ou d’une autre, comment ça finirait. Et puis, comment lui faire « à nouveau » confiance ? Il se ravisa. Sa main alla trouver son paquet de tabac.
- Bon, par quoi on commence ?
- Par aller à la pêche aux infos.
- J’espère qu’on va avoir plus de chance…
- Ça vaut le coup de tester des sources différentes non ? Léon alluma sa clope, souffla la fumée âcre dans la pièce. On va commencer par la rouquine.
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