Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 33 sur 46

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Les écorchés

31 – Le monstre caché derrière l’enfant.

 

 

« On vit avec un cœur trop plein

dans un monde trop vide.

Et sans avoir usé de rien,

on est désabusé de tout. »

Chateaubriand.

 

Alors Zougou continua sa leçon. Il lui expliqua que chaque personne, surtout dans les sociétés occidentales, était un enfant que l’on avait cassé, brisé. Les enfants sont des êtres purs, véritablement connectés. Léon le savait bien. Lorsqu’il regardait dans les yeux du sien, il n’y voyait rien d’autre qu’une profonde sagesse.

- Un enfant ne ment pas, ne triche pas, n’émet aucun jugement. Il est dans l’amour et la découverte la plus pure. Ils sont nos plus grands professeurs. Et ils ont cette faculté incroyable de savoir lâcher leurs émotions, au lieu de les retenir. Regarde les faire. Lorsqu’ils sentent une tension à l’extérieur, comme leurs parents qui se disputent, ou en eux, ils absorbent ces émotions négatives, et ils les lâchent, ils crient, ils sautent, ils bougent.

Le drame, c’était qu’autour de l’âge de quatre ans, voire même avant, les parents commençaient à leur dire que ce n’était pas bien, que les enfants ne devaient pas faire de caprices mais au contraire se tenir tranquilles.

- Et voilà nos enfants qui se mettent à retenir leurs émotions, et à devenir des êtres bridés, de moins en moi connectés à leur âme et de plus en plus piégés par leur mental. Tout cela parce que les parents n’ont pas su être de bons parents, ce qui est normal, vu qu’ils ont eux-mêmes oublié leur enfant intérieur.

- Et alors la solution c’est quoi ? Laisser les enfants taper leur crise ?

- La solution c’est redevenir soi-même un enfant, être dans l’émerveillement, l’enthousiasme et la joie constante. Il faut que tu comprennes que cet enfant-là, au fond de toi, ne meurt jamais. Tu l’as juste enfermé dans la cave pour ne plus l’entendre. Mais il est toujours là et il hurle. Prend l’exemple d’un homme d’affaires qui joue continuellement ce personnage-là. On en a tous besoin, l’homme d’affaires sert à construire et à gérer les choses matérielles. Mais, restant constamment dans ce rôle-là, il n’écoute pas l’enfant en lui qui veut jouer. L’homme d’affaire lui répond que le monde des adultes est une chose sérieuse, que les amusements des enfants n’y ont pas leur place. Alors que fait l’enfant ? Il lui fait péter un infarctus pour que l’homme d’affaires comprenne. Chaque émotion que nous retenons, chaque personnage que nous ne laissons pas s’exprimer pleinement et de façon authentique finit par créer des tensions. Ces tensions se transforment avec le temps en malaises, et ces malaises deviennent maladies. Ta dépression par exemple n’est rien d’autre que ta colère qui ne s’est jamais exprimée, ou dans ton cas, très mal exprimée.

Léon eut un rire gêné. Il voyait très bien ce à quoi Zougou faisait allusion. Au lieu de faire comme un enfant, de simplement lâcher cette émotion, lui l’avait gardé, et l’avait projeté sur quelqu’un d’autre.

- Il est illogique de rendre l’autre responsable de son malheur Léon. Le seul responsable de ta colère, de tes peurs, c’est toi. Ce serait comme l’exemple d’une femme qui, laissant s’exprimer son personnage de bonne épouse et de séductrice, mettrait une jolie petite tenue et préparerait un bon repas en attendant que son mari rentre du travail. Le mari, fatigué de sa journée et agacé par ses patrons, franchit le seuil de la porte en personnage de gamin râleur. À ce moment, les différents personnages ne peuvent pas s’entendre, et la dispute est certaine si la femme commence à écouter la frustration qui naît en elle d’avoir attendu son mari et de voir arriver un enfant boudeur pas du tout séduisant. Ça te parle non ce que je viens de dire Léon ?

- Assez. Et la solution alors c’est quoi ?

- Il y en a une multitude. Admettons que la femme soit plus attentive et consciente que son mari. Pendant un instant, elle peut jouer le rôle de l’infirmière ou de la maman qui écoute et console le personnage de l’enfant râleur. Une fois que l’enfant se sera exprimé, le mari refera surface, et alors il pourra demander à sa femme ce qu’elle porte sous sa tenue d’infirmière. Et il n’y a pas eu besoin de dispute, parce qu’aucun des deux n’a eu à décharger ses émotions négatives sur l’autre, ni à les enfermer en soi. Un autre exemple, qui te concerne directement avec Aurélie pour que tu comprennes bien. Je sais que tu culpabilises énormément de ce fameux schéma sauveur sauvé. Comme si tout était de ta faute. C’est faux ! Aurélie n’avait pas à te sauver. Mais par ses actes, t’acheter à manger, résoudre tes problèmes financiers,…, elle l’a fait. Et le pire, c’est qu’en faisant cela, elle t’a rendu dépendant d’elle. Et quand elle est partie, c’est normal que tu te sois retrouvé si mal. Elle t’a drogué et t’a sevré brutalement. Elle n’avait pas à t’aider. Si ça la rendait mal de te voir coincé dans tes problèmes, elle avait, elle, à évacuer ce sentiment d’impuissance. Mais elle aussi avait besoin de ça pour assouvir sa dépendance de vouloir à tout prix sauver des gens. Et les exemples sont encore multiples. Dès le moment où nos parents ont cassé l’enfant en nous, nous avons créé des dépendances. Et ces dépendances après se reproduisent sur notre vie de couple et sociale. Au moment de la recherche de l’âme sœur, à la place de se dire « Oh, voilà une belle femme ! Comme j’aimerais m’accorder avec elle ! » la majorité des gens se disent « Oh, voici une belle maman ! » Et à une maman que lui fait-on ? On lui casse les pieds parce qu’elle nous a brimé pendant notre enfance.

- C’est bien beau tout ça, mais comment on fait ?

- Comme l’a dit Jésus, on tend l’autre joue. Si tu t’es pris une claque sur la joue gauche, essaies autre chose, c’est cela que veut dire « tendre l’autre joue ». C’est comme le marmaille qui a besoin de toucher le four une fois pour comprendre que ça brûle. Toi tu as eu besoin de toucher plusieurs fours. Résultats, au lieu de changer, tu t’es dit que tu ne voulais plus jamais entendre parler ni utiliser un four. Tu n’as pas compris que c’est toi qui avais mal appris à l’utiliser. Maintenant du four, l’amour, les femmes et la vie en général, tu t’en méfies. Toi Léon, pour ne plus avoir à souffrir, tu as verrouillé toutes tes émotions, ta colère, tes peurs, tes envies. Tu ne vis plus, c’est vrai qu’au moins tu es tranquille. Mais c’est la tranquillité de la tombe. Redeviens un enfant, laisse-toi aller à essayer autre chose ! Je te l’ai dit, ils sont les meilleurs professeurs pour montrer comment les émotions doivent passer sans agresser personne. Tiens, lève-toi un instant avec moi, cessons un peu la théorie de côté et passons à la pratique.

Zougou se leva, Léon l’imita.

- Tes parents t’ont appris à garder tes émotions, nous allons les libérer.

- Comment ?

- Fais comme moi, comme ton père aurait dû te montrer.

Zougou fléchit légèrement les jambes et les bras. Il écarta les doigts puis commença à déchirer l’air devant lui comme un chat déchirerait une toile tout en grognant, tirant la langue et faisant une grimace affreuse. Léon était cloué sur place, il n’arrivait pas à bouger.

- C’est ton Bouboule qui te bloque, qui te dit que tu vas être ridicule. Rassure-le. Et lance-toi.

Léon ferma les yeux. Extrêmement gêné, il se mit à imiter Zougou, tout doucement.

- C’est bien Léon, maintenant émet des sons aussi. Des gestes sans sons sont comme un enfant à qui l’on a coupé la parole. Permets à cet enfant de s’exprimer.

Léon se mit à grogner, légèrement d’abord, puis de façon plus intense.

- C’est très bien Léon continue comme ça, mais varie tes gestes et tes sons. Dès que l’on est dans la répétition, on n’est plus dans la vie. La vie c’est la variété.

Mais le verrou avait vraiment du mal à sauter. Zougou le savait bien, il l’encouragea, doucement, faisant en sorte de pousser Léon à s’extraire de sa zone de confort sans pour autant le violenter.

Alors Léon ferma les yeux. Et se mit à bouger, à rugir. Il frappa dans l’air, sauta sur place, courut même. Il hurla de plus en plus fort, un rugissement déchirant, à s’en arracher les cordes vocales. Ça montait. Toute cette colère gardée, cette rage, ces sentiments d’injustices, d’humiliations, tout sortait, il ne contrôlait plus rien. Au milieu de la forêt, Léon hurlait toujours plus fort, frappant et griffant l’air de toute l’intensité de ses émotions trop longtemps enfermées. Tout d’un coup il s’écroula et, pour la première fois depuis des années, des larmes sortirent de ses yeux par flots immenses. Zougou, comme un père bienveillant, prit Léon dans ses bras.

- C’est très bien Léon. C’est très très bien. Laisse-toi aller à pleurer, vas-y, décharge ton corps de tout ça, il en a assez gardé ! Je suis fier de toi, ce que tu viens de faire était très courageux, et très touchant.

Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, le temps pour Léon de se calmer et de permettre à son corps de se recharger. L’apprentissage n’en était qu’au début. Zougou se rassit en face de lui, avec toujours dans les yeux cette lueur souriante et bienveillante. Il inspira profondément et émit le même son sourd que tout à l’heure.

- Oow.

Ça venait de la poitrine, ou du ventre. Dans tous les cas ce son venait de plus loin que de la gorge. Une sorte de salut sincère et authentique.

- Il est bien évident que tu n’étais pas un enfant là… Qu’as-tu laissé s’exprimer à ton avis ?

- Je ne sais pas. Une sorte de monstre.

- Oow, un monstre…

- Oui, comme si je crachais un dragon.

- Très belle image. Mais en réalité plusieurs personnages se sont révélés ici.

- Comment sais-tu tout ça ?

- Parce que je les vois.

- Comment puis-je les voir ?

- Avec de l’attention, de l’entraînement, et en jouant à un petit jeu.

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