Les écorchés
9 – Sandrine la rouquine
« Il a souvent été facile de vous avoir, c’est vrai.
Mais toujours difficile de vous oublier »
Franck Dubosc
Il devait être 8 heures du matin quand ils sortirent de l’hôtel. L’air était déjà brûlant, le ciel impeccable, même dans les Hauts. Ça se couvrirait dans la journée. Ici, durant l’été sous le tropique du capricorne, le ciel se couvrait toujours dans la journée. Léon regarda à gauche, puis à droite, comme s’il cherchait quelque chose, quelque chose que de toute façon il ne connaissait pas. Il se rendit compte qu’il était bien plus fatigué qu’il ne le pensait. Une longue nuit de sommeil paisible lui manquait. Il chassa cette idée en s’allumant une cigarette.
- Où est ta voiture ?
- On n’en a pas.
- Des touristes qui ne louent pas de voiture… une moto peut-être.
- Rien du tout, on se déplaçait sur l’île en bus ou en stop. Et toi, t’en as pas ?
- Pourquoi faire une voiture, j’ai un bateau.
Il se rendit compte de l’incohérence de sa réponse mais la laissa telle qu’elle flotter dans l’air.
- Bon, ben ça sera le bus alors, trancha-t-il, la gare du marché couvert n’est qu’à quelques minutes de marche.
Ils longèrent le maigre trottoir de la rue, puis, au premier croisement, tournèrent à gauche dans une rue descendante, perpendiculaire au front de mer. Les gens se repéraient facilement ici. « Si tu montes, tu vas à la montagne, si tu descends tu vas à la mer ». Aussi simple que ça. Léon et Julie marchèrent côte à côte en silence. Autour d’eux, le ballet des gens et des voitures était à l’image de l’île : intense. Léon n’avait jamais compris cette absence de prise de conscience. Sur cette île, bien plus qu’ailleurs, la préservation de l’environnement était une chose à ne vraiment pas prendre à la légère. Or, tout le monde, ou presque, semblait s’en foutre comme de sa seconde branlette. Les stations-service poussaient comme des champignons, le béton et le bitume recouvraient chaque année de plus en plus une terre malmenée par les cultivateurs de canne à sucre. Dans la nature, près de cascades uniques au monde, des dizaines de mètre cube de bouteilles de soda et de canettes étaient jetées inconsciemment dans les ravines. À chaque forte pluie, toute cette pollution de plastique et d’aluminium voyageait jusqu’à la mer, donnant aux plages à touristes une tout autre image que celle prodiguée par les cartes postales. Un souillage brutal. Léon attendait patiemment le moment où l’on annoncerait que les réserves d’eau potable de l’île seraient polluées par les produits de l’agro-industrie. Que se passerait-il alors ? Mais personne n’avait vraiment ni la volonté ni les couilles d’imposer un changement de style de vie. Un exemple simple : chaque fois qu’une nouvelle ligne de bus supplémentaire était proposée, dans l’espoir d’alléger le trafic, les compagnies de taxi foutaient un bordel de tous les diables, prétextant qu’on leur volait du travail. Ce qui n’était pas forcément faux non plus. L’un dans l’autre, c’était un souk pas possible. La seule finalement qui en pâtissait en fermant sa gueule était la terre. Mais la terre, comme un homme poussé à bout ou un peuple réduit en esclavage, prendrait tôt ou tard une décision : soit elle s’éteindrait – et tout le monde crèverait, soit elle se rebellerait – et tout le monde crèverait aussi.
Ils arrivèrent à la gare des bus roses, qui desservaient la partie sud de l’île. Léon lut tous les panneaux où étaient stipulés les horaires et les trajets suivis, jusqu’à trouver le bon : « Hôpital de la Sainte Terre ».
Julie se tourna vers lui brusquement, elle ne put dissimuler sa colère et son agacement.
- Tu m’emmènes à l’hôpital ? Tu me prends pour une conne ou quoi ? C’est l’un des premiers endroits où je suis allée.
Léon lui lança un regard tendu et froid.
- Eh Miss, si t’es pas contente, je retourne à mon bateau et tu te démerdes. C’est pas moi qui suis venu chialer devant ta porte.
Il regretta aussitôt ses mots, cette façon de les dire. Cette foutue carapace, ce foutu manque d’empathie… Julie elle, prit ces mots de plein fer. Elle révulsa ses yeux dans un soupir.
- Okay…
Elle ne comprenait pas une telle réaction, tellement disproportionnée… L’espace d’un instant, par orgueil sûrement, elle eut l’idée de l’envoyer se faire foutre, et de continuer seule. Mais elle resta, elle allait bien voir ce que Léon allait obtenir comme résultats, elle aviserait ensuite. Après tout elle se servait de lui, il pouvait s’avérer un outil utile. Elle pourrait le jeter en temps voulu si ce n’était pas le cas. Mais pour le moment, elle n’avait pas vraiment le choix.
Le bus rose alimenté au gaz de ville arriva quelques minutes plus tard. Ils montèrent et payèrent leur trajet, s’assirent en silence de part et d’autre de l’allée centrale. Chacun comptait sur le temps du trajet et l’air climatisé pour rafraîchir un peu son humeur.
Sandrine ne put s’empêcher d’afficher un grand sourire lorsqu’elle aperçut la démarche de Léon, reconnaissable entre mille, arpenter le couloir. Elle le héla. Léon tourna la tête vers elle, la vit, lui rendit son large sourire et accéléra le pas pour venir à sa rencontre. Arrivé à sa hauteur, il lui tendit la joue, Sandrine le prit dans ses bras et le serra fortement sur sa petite poitrine vêtue de la blouse blanche des infirmières. Elle n’avait plus eu de nouvelles de lui depuis des mois et, dans le fond, il lui avait manqué. On n’oublie pas Léon, même si on le voudrait parfois.
- Salut beau gosse.
- Salut rouquine, je suis content de te voir.
Léon pensait vraiment ce qu’il disait. Ce petit câlin improvisé, venu de nulle part, était sa première source de tendresse depuis longtemps. Sandrine et lui avaient vécu une petite histoire lorsque Léon était arrivé sur l’île. À l’époque il cherchait le réconfort, à combler le manque et surtout tentait d’imiter ce qu’Aurélie lui avait dit du « Laboratoire des Relations ».
Avec Sandrine, ils s’étaient naturellement croisés sur la plage de Grande Danse, et ça avait collé immédiatement. Après quelques verres partagés au snack, ils s’étaient posés au bord de l’océan, là où l’herbe se mêle au sable, à observer le rouleau des vagues. Elle lui avait confié l’échec de son histoire précédente.
- J’ai fait « la petite chèvre de Monsieur Seguin » avait-elle lancé.
Aussitôt, Léon lui avait récité plus de la moitié de l’histoire de tête. Léon connaissait beaucoup d’histoires et de chansons par cœur. Il l’avait eu comme ça, de façon simple, presque facile et évidente. Ils s’entendaient bien, surtout au lit. Sandrine était incroyable au lit. Léon maintenant n’écoutait plus de musique et ne lisait plus.
Il avait fait des choses avec elle, comme par exemple des bivouacs et des randonnées, qu’il n’avait jamais faits avec Aurélie. Ils avaient souvent joué au jeu des « premières fois » ensemble, et en avaient partagées pas mal. Ils faisaient de l’escalade, se lisaient des poèmes de Charles Bukowski en se saoulant au rhum. Mais cette histoire arrivait trop tôt, et faisait trop d’écho en lui. Il n’était pas prêt, tout simplement. Il avait perdu cette authenticité, cette pure sensation d’enthousiasme que l’on a quand on découvre une nouvelle personne. Léon n’avait plus jamais eu ça. Sandrine voulait le sauver et en tirer les profits. Mais Léon lui avait dit que, de toute façon, ce n’était pas à elle de le sauver, et que peut-être ce serait une autre qui en tirerait les bénéfices. Il s’était toujours forcé à être honnête avec elle. Il savait qu’il était possible de vivre avec Sandrine durant des années, même toute une vie. Elle lui aurait donné tout l’amour et la tendresse dont il avait besoin. Mais Sandrine était trop douce de nature et Léon, au fond de lui, avait besoin d’être avec quelqu’un susceptible de le remettre en cause, quelqu’un qui sache le remuer. Sandrine n’aurait jamais pu faire ça. Au fond, Léon avait besoin d’une fille un peu connasse, comme Aurélie l’était. Aurélie savait le remuer, sauf qu’il avait prêté attention à ses mots trop tard, et surtout, avait tout pris comme étant LA vérité, et pas simplement comme le point de vue d’une personne avec ses propres doutes, ses propres croyances, son propre monde. Sandrine lui avait dit qu’elle l’aimait, et ça l’avait fait chier. Lui ne savait plus au juste ce que ça voulait dire. Comme lui, elle s’était accrochée à un espoir qui n’existait pas. Il n’avait jamais réussi à trouver le courage de le lui dire sans la blesser vraiment, à trouver une façon délicate de le faire. Il n’y a pas de façon délicate pour tuer l’amour. Il l’avait quittée comme il aurait aimé avoir été quitté, en face-à-face et avec de vraies réponses, d’une honnêteté parfois tranchante mais toujours remplie d’affection et de tendresse. Ensuite, pour le bien des deux, et pour éviter que Sandrine ne se torture un peu trop, Léon avait pris la fuite, même s’il avait répondu à ses messages, ne voulant pas lui renvoyer ce violent silence dont il avait été victime, mais dont il avait compris aussi la fonction avec le temps. Un jour, Sandrine avait cessé de lui écrire, elle avait rencontré un autre homme et tourné la page. C’était mieux comme ça. Là, après des mois, ils étaient vraiment heureux de se revoir.
- T’as l’air en forme rouquine.
- Merci c’est gentil. Tu sais ce que c’est, des bas des hauts. Et toi qu’est-ce que tu deviens ? T’as l’air fatigué.
- M’en parle pas !
- Qu’est-ce que tu viens faire ici ?
- Je cherche quelqu’un.
- Tu cherches quelqu’un ? Il a du souci à se faire alors.
Léon ne put s’empêcher de rire.
- Non, pas vraiment, c’est pour elle.
Il s’écarta un peu pour laisser apparaître Julie, cachée derrière son dos, dans le champ de vision de Sandrine. Un nœud se forma dans l’estomac de la rouquine, son sourire disparut. Léon sentit la gêne et fit les présentations.
- Sandrine Julie, Julie Sandrine.
Sandrine lança un salut qui se voulait poli mais qui sonnait sans conviction. Le cou dans les épaules et les mains dans les poches, Julie le lui rendit, elle aussi vraisemblablement mal à l’aise. Elle fuyait son regard et se dandinait avec une certaine raideur, faisant basculer son centre de gravité d’un pied à l’autre.
- Elle ressemble à…
- Je sais, je t’expliquerai plus tard.
- Je ressemble à qui ?
Léon qui n’avait vraiment aucune envie d’aller plus loin tendit la photo que lui avait montrée Julie la veille. La photo de son couple.
- T’as vu ce type ici ? C’est son mari. Il a disparu depuis presque une semaine.
- Oh ! Désolée.
Sandrine regarda Julie avec un regard rempli de compassion. Julie, hocha la tête. Son signe de remerciement pour cette attention soudaine, elle en témoigna par un sourire pincé. Son cou était toujours caché dans ses épaules. Sandrine examina attentivement l’homme sur la photo.
- Il a eu un accident ?
- Possible répond Léon, c’est ce qu’on aimerait savoir. Tu le reconnais ?
- À première vue non. Mais je peux essayer de me renseigner dans les autres services si tu veux.
- Ce serait gentil oui.
Julie donna le nom et le prénom de son mari, ainsi que d’autres informations utiles à sa collègue. Sandrine alla faire une photocopie couleur de la photo puis la rendit à Léon. Julie la remercia et partit d’où elle était venue, laissant les anciens amants un peu seuls. Son cou avait retrouvé un peu de sa liberté. Quand elle fut assez loin pour ne plus entendre, Sandrine tourna un œil inquiet et curieux vers Léon.
- Du peu que je m’en souvienne elle lui ressemble vraiment.
Léon se passa la main sur son visage. Il enfonçait presque ses doigts dans ses yeux. Il semblait visiblement très fatigué, et soucieux aussi.
- S’il n’y avait que la ressemblance physique… encore, je crois que ça irait. Mais y’a tout le reste…
- Comment ça ?
- J’en sais rien… C’est trop dingue pour être vrai, est pourtant ça l’est.
- Tu m’inquiètes Léon.
Il lui sourit, se voulant rassurant.
- T’en fais pas rouquine, je gère. Tiens-moi au courant si tu trouves un truc sur son mari ok ? N’importe quoi fera l’affaire. Bon, j’y vais. J’ai été content de te revoir.
- Moi aussi Léon, moi aussi. Prends soin de toi surtout. D’accord ?
- Tu me connais.
- Justement.
Ils se sourirent et échangèrent un regard qui en disait long. Ils s’embrassèrent encore une fois tendrement puis Léon suivit les traces de Julie dans le couloir éclairé par les néons froids. Sandrine le regarda jusqu’à ce qu’il disparaisse. Elle eut beaucoup de mal à enlever ce nœud qu’elle avait dans le ventre. Même profondément enfouis, certains sentiments ne disparaissent jamais vraiment.
- Fais gaffe à tes fesses Léon…
OceanofPDF.com