Les écorchés
25 - Quelque part entre les ombres
« À force de sacrifices, fier aurait été ton fils
C’était ton dernier acte
Parti en souriant, histoire de noyer ton trac »
Trust
Léon s’habitua le premier à l’obscurité. L’habitude du sombre. Il récupéra son arme, chargée et chambrée. Marley dans la foulée courut prendre son coupe-coupe et récupéra un couteau à émincer dans le bac à vaisselle qu’il passa à Julie. Léon les amena dans la salle de bains, pièce la plus proche et la plus sûre. Il verrouilla la porte derrière eux et dit à Julie de se recroqueviller dans le coin derrière la baignoire, lui et Marley se planquèrent de part et d’autre de la porte, au cas où, chacun d’entre eux évitant de se mettre dans une ligne de trajectoire directe s’ils venaient à essuyer des tirs. Une règle simple que Léon avait apprise. En cas d’invasion du domicile, ne pas faire comme dans les films et fouiller toutes les pièces, c’était le meilleur moyen d’aggraver la situation. Au contraire, se trouver une pièce, s’y enfermer et appeler les autorités, en espérant qu’elles arrivent avant que ça ne dégénère. Léon saisit son portable et composa le numéro des flics. Aucun signal. Tant pis pour le système de support, fallait être prêt à se débrouiller seuls. Mais contre quoi ? Combien étaient-ils là dehors, et surtout, que voulaient-ils ? Plusieurs minutes passèrent, tout demeura silencieux, un silence Lourd, violent, nerveux. Dans le noir, Léon devinait à peine la silhouette de ses amis. Un instant il se demanda si ce n’était pas juste une vulgaire coupure de courant. Peut-être qu’après tout, ils s’étaient juste tapés un gros coup de parano ? Dans un murmure à peine audible, Léon dit à ses amis qu’ils allaient attendre encore quelques minutes, si rien ne se passait d’ici là, il tenterait une sortie. Il eut à peine le temps de finir sa phrase qu’ils entendirent la porte d’entrée s’ouvrir en grinçant. Était-ce le vent ou, définitivement, quelqu’un était là ? Difficile à dire car de nouveau, ils n’eurent que le silence comme écho. Ce silence obsédant dura encore, et encore, il jouait avec leurs nerfs. Puis, de nouveau quelque chose. Un bruit de pas de l’autre côté de la porte. Un seul bruit de chaussures. Lourd et assuré. Un homme, au moins, cette fois c’était sûr ! Les pas arpentaient la case, puis se rapprochèrent de plus en plus. L’homme était tout près d’eux, juste derrière la porte de la salle de bains. Les pas s’arrêtèrent, nouveau silence. Léon tendit l’oreille. À travers la porte, un souffle rauque et graveleux se fit entendre. Marley prit position devant la porte, attendant que Léon pose la main sur la poignée. Ils étaient prêts à l’ouvrir et à attaquer.
La porte vola soudainement en éclats. Et sous le souffle, les deux hommes furent propulsés de l’autre côté de la pièce. Un fracas et une violence terribles. Un bref instant Léon, la vue brouillée, aperçut une silhouette sombre se tenir dans l’encadrement de la porte. Puis ce fut le noir, rien que le noir.
- Léon, hé ho Léon, t’as fini de faire la sieste ?
Vision floue d’abord, puis plus nette. C’était lui. Même costume, même sourire en coin, même visage. Penché juste au-dessus de sa tête, il était là en train de le regarder, une cigarette à bout doré entre les lèvres. Léon avait du mal à parler.
- Qu’est-ce que tu fous là ?
- Je veille sur ton sommeil pardi ! Tu veux que j’aille chercher une couverture en laine et que je te borde peut-être ? T’as l’air à ton aise le cul posé au fond de cette baignoire.
- La fille, Julie, elle va bien ?
- On s’en fout ! Elle t’attire que des emmerdes de toute façon, comme l’autre pouliche d’ailleurs.
- T’es qui toi au fait ?
- T’es con ou quoi ? Alors tu reconnais même plus ta gueule quand tu la vois en face ?
- C’est vrai que tu me ressembles…
- Pour sûr trou duc ! Tu sais que t’es le champion des devinettes toi !
- J’t’emmerde !
Léon tourna un peu la tête, aperçut le corps de Julie à côté de lui, inconsciente. Il tenta de se redresser. Il avait le dos en morceaux. La peau de son crâne semblait soudée au rebord de la baignoire.
- Qu’est-ce que j’ai ?
- T’as la tempe explosée abruti, t’es couvert de sang. Tu veux que je te fasse couler un bain d’eau tiède pour te détendre ? Et avec un petit massage ayurvédique en prime !
- Va chier, t’existe même pas ! Marley, il est où ?
- Juste à côté de toi, mais plus pour longtemps.
- Ça veut dire quoi ?
- T’as qu’à te lever pour le découvrir. Tu vas rester là à barboter dans ton sang comme une vieille muqueuse d’utérus pendant les règles ou tu vas enfin bouger ton cul de grosse feignasse ?
- J’vais me lever, et pour te péter la gueule !
- Ben voilà, c’est ça ! Allez debout, montre-moi ce que t’as dans les tripes, allez viens j’t’attends !
Lumière, douleur, réveil. Léon décolla la tête du rebord de la baignoire. Il crut laisser la moitié de son visage sur la fonte froide. Il n’arrivait à ouvrir qu’un seul œil, l’autre étant collé par le sang. Toujours dans la baignoire, il balaya son regard de gauche à droite. Le jour entrait par la porte fracassée donnant sur le salon. Il secoua Julie. Sa poitrine montait et descendait. Elle était vivante ! Il la secoua encore plusieurs fois.
- Julie ! Julie !
Elle finit par remuer.
- Putain de merde !
C’est bon, elle allait bien. Il appela Marley.
Un murmure se fit entendre tout près de lui.
- Je… suis là… mon frère.
Léon se redressa douloureusement. Ce qu’il vit lui fit oublier instantanément sa propre douleur.
- Oh putain Marley ! Non !
Marley, avachi contre l’extérieur de la baignoire, avait sa machette plantée profondément dans son abdomen. Léon bondit pour se retrouver à ses côtés, il voulut lui enlever la lame.
- Non, non, mon frère, laisse là où elle est.
- D’accord, bouge pas, je reviens avec des secours.
Marley le retint par le poignet.
- Je t’en prie, non, reste avec moi. Ne me laisse pas.
Julie, consciente à son tour, bondit hors de la baignoire. Elle examina la blessure de Marley. D’un signe de tête, elle fit comprendre à Léon qu’il n’y avait plus rien à faire. D’accord. Léon, s’installa près de Marley, prit sa tête dans ses bras. Sans s’en rendre compte il le berça doucement. - Ça va aller, je n’ai même plus mal, je suis tout engourdi. Mieux qu’un joint mon frère.
- Tu veux que je t’en roule un ?
- Non non, cette merde va finir pas me tuer !
Ils rirent. Marley étouffa un râle de douleur.
- Putain si même rire me fait du mal, c’est que je suis vraiment foutu !
- Je me suis toujours demandé, Marley c’est ton vrai nom ?
Marley sourit, un rire d’enfant innocent.
- Non, mon vrai nom c’est Charles-Ulysse.
- Charles-Ulysse, sérieux ?
- Ouais, le répète à personne surtout.
- Promis.
Ils observèrent un court silence, mélange de rires et de gravité.
- Pour ton code tu vas faire comment ?
- Ne t’en fais pas pour ça.
Léon vit que son ami était en train de partir. Il n’en avait plus pour très longtemps.
- Ça n’a pas très bien marché hein ? J’n’aurais jamais dû te mêler à tout ça.
- Hey ! Monsieur « je me culpabilise avec plaisir », ne te donne pas cette joie ! Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour moi, en toute âme et conscience, et j’en suis fier. Ne m’enlève pas ça, s’il te plaît.
- D’accord, excuse-moi Marley.
Marley plongea ses yeux noirs dans ceux de Léon. Il lui agrippa le bras.
- Aurélie, elle a fait ce qu’elle a pu Léon. Elle a tout sacrifié pour toi, même si tu penses qu’elle t’a trahi. Il faut que tu lui pardonnes mon frère. Et plus important encore, il faut que tu te pardonnes à toi. S’il te plaît pardonne-toi Léon, et deviens celui que tu mérites de devenir. Et méfie-toi de…
La pression de l’étreinte disparut peu à peu. Marley ferma doucement les yeux. Sa dernière bouffée d’air sortit de son corps avec sérénité, son visage se détendit. Léon le secoua.
- Marley, Marley !
Marley n’était plus. Abandon, rage, colère, injustice. Un flot d’émotion immense submergea Léon. Sa respiration devint forte et rapide. Il s’hyper ventilait, son cœur brûlait.
- Léon…
Julie, sa main posée sur son bras, tenta de le calmer. Léon s’accrocha à ses yeux comme un homme suspendu dans le vide s’accroche à une ficelle. Sa respiration se calmait. Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, son regard n’était plus tout à fait le même.
Les ordinateurs. Marley était mort pour des ordinateurs. Ils avaient tout embarqué. Les unités centrales, les écrans, les claviers, même les souris et le fauteuil n’étaient plus là. Pour garder cachés ou au contraire dévoiler les précieux dossiers de Marley. Le pouvoir et l’argent, voilà pourquoi on tuait les hommes.
- Qu’est-ce qu’on va faire maintenant Léon ?
Énorme question. Son premier désir était de retrouver les coupables et de les éviscérer à main nue ! Mais quelque chose de différent commençait à germer au fond de Léon. Il était en colère, en rage même, mais pour une fois il n’avait pas complètement envie d’écouter cette voix-là. Depuis le début il n’avait fait qu’obéir à cet instinct primal de rancœur et de haine, et voilà où ça l’avait mené, ou ça avait conduit Marley.
- Léon ?
- J’ai entendu Julie, je réfléchissais… On ne va rien faire.
- Quoi ?
- Depuis le début, « les autres » ont toujours un temps d’avance sur nous. Il est temps de changer la donne, d’essayer quelque chose de différent.
- Comme ?
- J’en sais rien. Une nouvelle stratégie. On va faire ce qu’ils attendent le moins de nous. On va jouer au « plus violent des silences ».
- Qu’est-ce que tu racontes ? C’est quoi ce non de jeu à la con ?
- C’est pas un jeu. On va disparaître, jouer aux touristes et aux ermites quelque temps. J’ai besoin de poser un peu les choses. J’arrête tout.
- Tu ARRÊTES tout ? Et Marc, tu l’oublies ? Et Marley, faut retrouver ceux qui lui ont fait ça ?
- Ça ne le ramènera pas.
Une partie de Léon se mit à hurler quand il prononça ces mots, même lui n’en revenait pas d’avoir dit ça. Au fond de lui sa rage viscérale n’y croyait pas et cognait fortement contre les parois de son ventre pour sortir. Elle réclamait le sang. Léon tenta de la contrôler et poursuivit sa réflexion.
- De toute façon, ils ont gagné. On n’a plus rien. Je lâche l’affaire.
- Co…
- Écoute Julie, j’en ai marre de courir à droite et à gauche pour du vent. J’en ai marre de me faire péter la gueule et de perdre des êtres qui me sont chers. Là y’a AUCUNE idée vraiment intelligente qui me vient pour retrouver ton cher mari. Et puis, au fond de moi, je me dis qu’il n’est pas complètement étranger à l’attaque de cette nuit. Si t’as une meilleure idée, je suis preneur.
-…
- Bien. Alors moi personnellement je vais me mettre au vert quelques jours. Tu me suis ?
Julie prit un long moment pour peser le pour et le contre. Elle en avait des choix possibles. Continuer seule, rentrer chez elle, ou bien suivre Léon. Elle décida de suivre Léon.
- Très bien. On va s’occuper de Marley puis on va voir si on trouve quelques objets utiles dans la case. Et après on se tire.
Après avoir trouvé les clefs du 4x4 de Marley, Julie y transféra ses affaires. Puis, enroulé dans un drap, ils déposèrent le corps de Marley dans le coffre. Retournant dans la case pour y faire un dernier tour, Léon chercha son pistolet dans la salle de bains, mais ne le trouva pas. Il resta posté là un moment, à regarder la pièce où son ami était mort. Il repensa aux dernières paroles de Marley. Le pardon… Ça attendrait encore un peu… Cette case était tellement isolée que personne n’avait rien entendu du carnage de la nuit. Marley était mort et le monde entier s’en foutait.
Léon expliqua à Julie les objets à prendre. C’était simple et basique, Léon appelait ça les 5C de la survie : Contenir, combustion, cordage, couper, couvrir. Ils trouvèrent un gros jerrican pour l’eau, prirent des draps et des couvertures, quelques couteaux de cuisine et la machette de Marley, de l’essence et des marmites pour préparer à manger. Pas de cordes, ils verraient plus tard. Julie trouvait l’idée curieuse, même si elle avait un certain sens. Après tout elle avait fait les scouts et ce genre de théorie lui était plus ou moins familier, même si pour le moment elle ne voyait pas du tout à quoi s’attendre. Léon sentait son regard empli de questions se poser sur lui. Ça se présentait comme ça dans sa tête, voilà tout. Une fois fini leur petit tour, ils mirent tout en vrac dans le 4x4 et prirent la route, direction l’océan.
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