Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 41 sur 46

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Les écorchés

39 – Sur la route

 

« Ce temps est différent

Ce n’est plus comme les fois d’avant

Je transpercerai mon cœur

pour ne pas le tuer davantage

Je ne retournerai pas en ville »

The White Buffalo

 

Léon retrouva Johann en haut du chemin, près du pick-up de son oncle. Celui-ci ne portait plus son gilet à l’effigie des Corsaires.

- T’as enlevé tes couleurs ?

- Ouais, j’agis contre le vote, ce que je fais ce soir n’est donc pas dans l’intérêt du club. Même si je pense l’inverse, on est suffisamment fragiles en ce moment, pas la peine qu’une autre merde nous retombe dessus.

- Ouais, j’te comprends. Tu prends ta bécane ?

- Non, trop bruyante, et trop risqué à deux si ça venait à foirer. On va prendre le pick-up. J’ai mis tout le matos dedans.

- Le matos ?

Le biker s’alluma une clope et esquissa un sourire empreint de malice arrogante. Ça plaisait bien à Léon. Johann souleva la bâche placée à l’arrière du fourgon. Dessous, il avait les armes de poing, des mitrailleuses automatiques et des fusils de chasse, plus quelques bombes lacrymogènes et incendiaires. Ainsi que des détonateurs. Le cœur de Léon fit un bon.

- Tu comptes aller à la guerre Corsaire ?

- Si j’ai bien pigé, on est déjà en guerre. Sauf qu’on ne connaît pas l’ennemi. Alors autant assurer nos arrières non ?

- Tu sais te servir de tout ça ?

- Ouais, un de mes frangins de club est artificier en montagne. Tu sais le truc pour déclencher les avalanches… Il m’a montré deux, trois trucs.

- Mouais… Tu connais la devise « La réflexion avant les balles ? »

- Hahaha ! Tu regardes trop de films mec. Allez grimpe, on en parlera en route. Au fait, on passe par l’est ?

- Non, toute la route du sud sauvage risque d’être bloquée à cause de la coulée du volcan. Elle a l’air importante. Il faut qu’on passe par la route de la Plaine des Cafres. C’est la seule envisageable jusqu’à un certain temps, et faut espérer qu’elle soit dégagée.

- Espérons-le ! Tu sais mon oncle m’a un peu parlé de toi. Apparemment t’as des couilles, t’es réglo mais t’es un peu timbré aussi. Le genre qui réfléchit trop et tout ça… Je peux te faire confiance sur ce coup-là ?

- Y’a qu’une seule façon de le savoir. Mais on philosophera dans la voiture si tu veux. Il est temps d’y aller non ?

Johann le regarda fixement, il le jaugeait. Léon soutint son regard, sans agressivité, ni crainte. Pourtant, au fond de lui, Léon avait la trouille, il ne pouvait le nier. Au bout d’un instant, Johann hocha la tête, c’était bon. Ils grimpèrent dans le fourgon et prirent la route.

La Plaine des Cafres devait son nom à l’histoire de l’esclavagisme. Dans le temps, lorsque les esclaves noirs, les cafres qui parvenaient à s’échapper des plantations de cannes à sucre tenues par les « gros blancs », montaient trouver refuge dans les hauteurs de l’ile, dans cette plaine où l’air était plus frais, les pluies plus fréquentes et la végétation assez dense et variée pour les cacher. Aujourd’hui, on y élevait des vaches, ou l’on emmenait une femme, une « tantine », pour y passer un moment tranquille dans l’herbe grasse à l’ombre des tamarins. Si les arbres de la plaine pouvaient parler, ils en auraient des choses à raconter…

Le pick-up fendait la nuit sur la chaussée humide et grasse. Johann conduisait vite, à chaque virage en épingle, Léon se tenait à la poignée pour ne pas se retrouver sur les genoux du conducteur. Il pensa à Julie, elle y aurait sûrement laissé tout son repas.

- Conduis moins fort mec, j’aimerais arriver en bas vivant.

- T’inquiète !

Johann lâcha un peu la pédale, ils en profitèrent pour fumer.

- Au fait, Julie, c’est ta régulière ?

- Tu poses la question de but en blanc, ça me fait marrer ! Non. On l’était, mais dans une autre vie.

- Donc ça ne te gêne pas si… ?

- Vas-y ! Mais depuis quand les motards demandent la permission pour se farcir une nana ?

Johann en rit.

- C’est vrai, t’as raison gars. Elle a l’air cool. Un peu raide mais cool.

- Crois-moi sur parole, elle est loin d’être innocente…

- La dépravation a soif d’innocence.

- J’suis pas certain que ce soit vrai dans son cas.

Johann le considéra un moment en silence. Ce type-là était vraiment spécial dans son genre, un cynisme à toute épreuve ! De son côté, Léon sentait ses organes brûler de plus en plus. Les souvenirs des trahisons et des injustices du passé l’empêchaient de se concentrer, d’être présent à ce qu’il faisait. Et là il avait besoin plus que tout d’être concentré. Il s’était posé en spectateur, en victime de sa vie et des autres depuis toujours. Cette fois, il avait besoin de changer de camp, même s’il se sentait constamment tiré dans l’autre sens.

- Tu veux la jouer comment une fois arrivé en bas ?

- J’avoue que je ne sais pas trop. Vu l’arsenal que tu as pris, on dirait que toi t’aimerais la jouer Jack Bauer, et je suis pas certain qu’on s’en sorte indemnes dans ce cas. J’ai envie d’essayer autre chose.

- Quoi ?

- Honnêtement, j’en sais rien. Quelque chose de différent que du « rentre dedans », ça me changerait…

- Hey mec, j’en ai rien à foutre que ça te change ou pas ! On a besoin d’un plan là !

- Eh Gary Boy, je le sais ! Seulement suivant ce qui nous attend, je suis pas certain que jouer les cow-boys nous en fasse sortir vivants. On va aller voir, on va observer et on agira en conséquence. La défaite n’est pas envisageable ce soir.

- Et ça veut dire quoi ça ?

- Qu’on fera ce qu’il y a à faire.

De la façon dont il prononça sa dernière phrase, Johann n’eut plus aucun doute sur les facultés de Léon à envisager le pire, même s’il espérait le meilleur. Au fond, les deux hommes, malgré leurs différences, avaient énormément de points en communs. Ils avaient conscience qu’une action potentiellement mauvaise pouvait être considérée comme bonne, si la cause qu’elle servait était juste. Ils étaient prêts à aller jusqu’au bout, et même transgresser leurs valeurs pour le bien de leurs proches ou pour ce qu’ils estimaient être leur devoir. Dans ce pick-up ce n’était pas deux hommes qu’il y avait, mais deux guerriers. La seule différence, c’est que chacun n’envisageait pas de mener cette guerre de la même façon.

Ils discutèrent encore un peu de la manière d’entreprendre les choses une fois sur place. Puis ils passèrent à autre chose. Johann lui raconta l’histoire de son club de motard. Son père et Sleen, son oncle, l’avaient fondé au début des années 1980 dans le sud de l’ile. Puis, un autre chapitre avait été ouvert dans le nord. Dans les années quatre-vingt-dix, le père de Johann partit avec sa famille et quelques membres pour s’installer et ouvrir un chapitre dans le sud de la France. Au début, tout se passait bien, puis les emmerdes avaient commencé, entre les autres clubs et avec les gangs des cités banlieusardes. Ce qui n’était qu’au départ qu’un simple club de motards avec pour philosophie de profiter de la vie s’était transformé en une organisation forcée d’entrer dans la criminalité et différentes affaires illégales pour devoir survivre. Membre depuis ses vingt ans, Johann était devenu vice-président des Corsaires de Marseille, le bras droit de son père. Cette histoire passionna Léon. Et ce qu’il enviait par-dessus tout, c’était cet esprit de fraternité qui semblait unir chacun des membres du club. Chacun était prêt à mourir ou à faire n’importe quoi pour aider un « frère » portant les mêmes couleurs. Enfin cette passion commune pour la moto, cette soif de liberté. L’écorché enviait ce côté famille, lui qui avait toujours rêvé de planter ses racines, avait cru le faire, s’était retrouvé déraciné. Trouver quelqu’un pour qui compter, sur qui compter, pour lui ce n’était plus qu’un rêve étouffé par le câble dur et acéré de la réalité.

- J’compte crever sur la route mec, la cinquième à fond avec un guidon dans les mains. Et toi ?

- Je vais essayer de vivre déjà, on verra pour la mort. Pour le moment je crois qu’elle ne veut pas de moi.

- T’es quand même un mec bizarre toi !

- Je sais. Mais au fait là, tout ce que tu viens de me raconter, c’est pas un coup à finir en tôle ?

- T’es flic ?

- Manquerait plus que ça !

- Et je ne crois pas que tu sois une balance. Disons que je te fais confiance. Petite confidence entre deux inconnus qui ne savent pas comment ils vont s’en sortir ce soir.

- Tu sais Johann, pour être franc, l’idée de ne pas m’en sortir me préoccupe moins que celle de ne pas réussir à… comprendre comment tout ça a pu arriver. Et surtout ne pas réussir à rétablir un certain équilibre dans tout ce chaos.

Johann ne put s’empêcher d’éclater de rire.

- Tu te prends trop la tête mec. On va y arriver. Le pourquoi du comment du truc, au final, personnellement j’en ai rien à foutre. Tout ce qui m’intéresse, c’est que le territoire tenu par mon club redevienne plus calme. C’est tout ce qui importe. C’est pour ça que je t’ai accompagné, parce que tu sembles savoir d’où vient le problème.

- Et si on le trouve le problème ?

- Comme tu l’as dit, on fera ce qui doit être fait pour le résoudre. Le but c’est de faire partie de la solution pas vrai ? Pas du problème. J’aime ce club, cette vie, et je ferai tout pour la préserver et la protéger, peu importent les moyens. Je sais pas si tu peux piger… t’as déjà aimé quelque chose de façon aussi… intense et forte ?

- Ouais, autrefois.

Les deux hommes redevinrent silencieux. Plus le pick-up descendait la route, plus la chaleur moite de la nuit grandissait. Une chaleur noire et épaisse de celle qui pousse le sang à bouillir et l’homme à perdre ses moyens.

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