Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 37 sur 46

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Les écorchés

35 – Seul en soi

 

« Elle avait toujours cette petite goutte de poison

Est-ce que le Diable a créé le monde pendant que Dieu

Était en train de dormir ? »

Tom Waits

 

Durant encore quelques minutes Léon continua à voir le monde à travers les yeux d’un enfant. Il sentit le vent, la puissance des arbres, leur mémoire, l’amour qui en rayonnait. Puis tout ceci s’atténua, et finit par disparaître complètement. La mise en alerte de ce message avait réussi à tout bousiller. Son armure à grand renfort de Bouboule avait repris le dessus. Léon souffla, davantage exténué mentalement et spirituellement que dans son corps. Au contraire, bizarrement, il se sentait péter la forme. Il fouilla dans la poche de son jean pour y trouver son tabac. La fumée, familière, avait quelque chose de rassurant et de dégueulasse à la fois. Tout était pareil, mais tout semblait différent. Il ne pouvait plus se voiler la face désormais.

- Tu as reçu un message n’est-ce pas ?

Perdu dans ses pensées, Léon en avait oublié que Zougou était toujours là. Il acquiesça. Oui, il avait reçu un message, et qu’en penser ? Rien. Laisser faire, pour une fois, laisser faire…

- Quelque chose de grave se prépare sur l’ile, n’est-ce pas Zougou ?

Le sorcier huma l’air lourd et humide de la forêt.

- Oui. La terre et les hommes de notre chère ile Bourbon se préparent à vivre de dures épreuves.

- Ce n’est pas mon ile Zougou.

- Ça y est. Léon Bouboule est revenu.

- Mouais, possible… Qu’est-ce qu’il va se passer ?

Le sorcier esquissa un demi-sourire mystérieux. Vraisemblablement, soit il n’en savait rien, soit il ne voulait pas en dire plus. Léon recommença à se méfier de lui.

- Qui a tué Marley Zougou ?

- Tu le sais Léon, au fond de toi, tu le sais très bien.

- Pourquoi ? Surtout, pourquoi TOI tu ne l’arrêtes pas. Après tout, il est un peu comme ton élève non ? Celui du côté obscur ?

- Tout n’est jamais tout gris ou tout noir Léon. C’est à toi de l’arrêter, et de limiter les dégâts sur la population de cette ile. Je sais que tu en es capable, même si au fond de toi tu en doutes encore. C’est dans ce but que je t’ai formé. Je t’ai montré une voie différente de celle que tu connaissais. À toi de voir si tu veux la suivre. Mais ne t’y trompe pas, tu seras mis à l’épreuve très bientôt. Et c’est suite à cela que toi et toi seul devras prendre la décision et choisir. Choisir ce que tu voudras faire de toi. Il ne s’agit que d’un simple choix.

- J’ai déjà rêvé que l’on me disait ça… Mais tu le sais j’imagine. Tout cela n’est qu’un mystère entouré de jolies paroles Zougou. Quoi qu’il en soit, une part de toi est toujours mon ennemie.

Le sorcier, l’expression toujours aussi bienveillante, sembla quelque peu touché et même déçu des mots de Léon. N’avait-il donc rien retenu ? Tout ce temps passé à l’enseigner ne donnerait-il rien ? Peu importait désormais, les choix revenaient à son élève.

- Il est temps pour moi d’y aller Léon. Moi aussi quelque chose m’attend. J’espère que je t’ai apporté.

Le sage le salua poliment et s’en fut dans la nuit tropicale. Léon termina sa clope, il était nerveux. Pas la peine de demander pour la tumeur, il savait ce que le sorcier en dirait. Lorsque Zougou disparut, il s’en retourna vers la Moch’Case. Malgré ses résistances internes, Léon se força à évacuer ses émotions comme il venait de l’apprendre. Avant l’ile, il avait l’humeur d’une femme à affronter.

Sur le chemin du retour, toute sa vie défila, et il en comprit énormément sur lui et sur le monde qui l’entourait. Toute la peur sur laquelle bon nombre de sociétés étaient construites. Les journaux télévisés diffusaient en continu de mauvaises nouvelles, la guerre en Afrique, un attentat meurtrier sur des journalistes à Paris, des catastrophes naturelles, des épidémies, des crises financières. Ça n’arrêtait pas. Tout cela, agrémenté d’une précarité de plus en plus extrême du travail, d’un jugement trop hâtif des gens les uns en envers les autres, augmentait les angoisses de toute une population, des enfants jusqu’aux ancêtres. Et au point culminant de cette angoisse : la publicité. Les industriels, avec en toile de fond la santé et le bien-être, annonçaient avoir créé des produits dont la population avait besoin. Écrans plats, voiture confortable, croquettes pour le chien, gel minceur, boisson énergisante… Tout cela pour « aider » les gens à aller mieux. Et les gens, devenus eux-mêmes des produits, avalaient tout en bloc, rongés par ces émotions qu’ils enfermaient en eux au lieu de les extérioriser, au lieu d’écouter leur enfant intérieur ou leurs autres personnages, parce que c’est mal, parce que ça ne se fait pas. Le terme de monoculture s’appliquait également aux esprits. Certains alors, comme Léon l’avait fait, explosaient. Ils rejetaient leurs peurs et leurs colères sur le dos des autres, sur la faute des autres. Une aberration largement consentie et inhérente à ces sociétés. Certains devenaient fous, d’autres des criminels. Prisons et hôpitaux psychiatriques étaient devenus les plus forts symboles d’une mauvaise gestion émotionnelle. Les gens ne se défoulaient pas de façon positive et, curieusement, ils allaient au théâtre pour voir des acteurs exprimer leurs émotions, pour faire ce qu’ils n’arrivaient pas à faire. Tout le sens du Haka Néo-Zélandais. Les spectateurs croient que c’est pour intimider l’adversaire. En réalité, les joueurs évacuent leur propre peur, parce qu’ils savent que sans peur ils joueront mieux ensemble.

L’autre grande réussite de la peur avait été de dresser les gens les uns contre les autres. De les diviser, comme chaque individu est divisé en lui-même. Cultures, religions, statut social, sexe, tranche d’âge, au lieu de les rapprocher, comme chaque facette d’une identité, comme chaque pétale a besoin de l’autre pour donner à la marguerite tout son éclat, sa beauté et sa force, la règle d’or était devenu l’individualisme. Certes, certaines choses devaient s’accomplir seul, mais l’on avait toujours besoin des autres pour se réaliser pleinement. Le plombier avait besoin du paysan pour se nourrir, qui avait besoin de l’enseignant pour éduquer ses enfants, qui avait besoin du docteur et eux tous avaient besoin de l’artiste pour les distraire. De nos jours, ces interactions-là en avaient été réduites à un usage commercial, les rapports humains n’existaient plus. Il n’y avait que cupidité et méfiance, l’amour et la fraternité n’étaient plus que de jolis mots à placer dans des poèmes et des bouquins de développement personnel. La force de ces idéaux-là avait disparu. L’amour, c’est ce qui manquait le plus sur cette terre, la capacité d’aimer, de savoir aimer.

Continuant sa route à travers la forêt, Léon sentit la pression revenir dans sa poitrine. La précision des évidences. Combien de fois, pour une excuse, une peur ou un prétexte, avait-il refusé une opportunité qui s’offrait à lui, une proposition, un boulot ou une formation ? Combien de fois, sous prétexte de la distance, de son fils, ou d’une faible paye avait-il repoussé en bloc les idées d’Aurélie et de ses proches ? Combien de fois avait-il freiné des quatre fers dans un projet parce qu’il manquait toujours un accessoire ? Résultats, il n’avait plus ni fils, ni femme, et venait de perdre un boulot et un logement minables. Depuis toujours il s’était refusé le bonheur, comment aurait-il pu la rendre heureuse?

Aurélie… Aurélie avait toujours été plus forte que lui, c’est pour cela que Léon l’aimait tant. Mais tandis qu’il se perdait en route, elle avait fini par trouver la sienne. Elle devenait de plus en plus la femme qu’il avait aimée et lui de moins en moins l’homme qu’elle avait aimé. Léon en avait conscience, la mort de leur amour, c’était de sa faute, pas de celle d’Aurélie.. Du moins c’est ce qu’il en avait conclu, mais où se trouvait vraiment la vérité ? C’est ce qu’il n’a jamais su. C’est ce qui l’avait tué. La mère s’était barrée, laissant place à la séductrice aventurière. Cette aventurière qu’il n’avait pas su stimuler. Ils avaient joué différents rôles, mais jamais ne s’étaient accordés pour raisonner au même son, sauf au début. Le père n’avait pas su consoler la petite fille, l’enfant et la mère. L’homme avait cassé la séductrice en la narguant sur son physique. Le séducteur et l’enfant avaient été écrasés par le bulldozer enseignant et la femme, l’homme avait été anéanti par la trahison de son amante. Les enseignants, trop têtus, ne souhaitaient devenir élèves que lorsque la classe avait brûlé. Léon avait toujours brimé son homme d’affaires au lieu d’apprendre de celui de sa compagne. Tellement d’exemples encore. Tout cela avait été trop lourd pour elle. Tant que c’était léger et qu’il n’y avait rien de sérieux, ça allait. Dès que ça devenait sérieux, réel, elle faisait demi-tour et s’en allait, elle évitait le problème. Ou bien était-ce lui ? Tout cela à grand renfort de tyrannie et de caprice d’enfant. Et, pour s’avouer la vérité, sous d’autres formes, Léon était bien pareil. Il avait abandonné la partie. Pour se secouer l’asticot devant des pornos et se morfondre, là il était fort ! Quand tout devenait sombre, il se laissait happer pas ses mauvais côtés. C’est toute l’ironie, lorsqu’il était dans la merde jusqu’au cou, l’esprit sain semblait être hors de portée. Aurélie, elle, avait su davantage se saisir de sa soif de survie, qu’elle mêlait à un égoïsme et à une indifférence – feinte ou non - des plus radicales.

Léon se rendit compte qu’une fois cependant il l’avait bien joué. Quand il était retourné chez elle, la seconde fois. Elle avait endossé un visage de colère et, juste avec son sourire et son côté clown, il avait désamorcé sa colère, cassé ce schéma. Juste parce qu’à ce moment-là, il s’était montré bienveillant envers elle. Même si ça n’avait pas duré.

- Est-ce que l’on peut parfois oublier le passé ?

Apparemment oui, cela semblait si évident pour les autres. Mais voulait-il vraiment le laisser s’endormir ce passé ? Il avait fait le choix de ne pas oublier, et ça le tuait, le rongeait lentement de l’intérieur. Jusqu’alors, émerveillement et abandon rimaient avec souffrance et désillusions. Comme Zougou l’avait dit, il avait la tranquillité de la tombe. Toutes ces filles… Combien de fois, dans le lit de superbes métisses, ne s’était-il pas senti l’homme le plus seul et le plus vide du monde ? C’était toujours le même visage sous ses yeux, le même corps et la même odeur qu’il recherchait. À quoi bon pourtant ? Même si cela était possible, se remettre avec une ex est délicat. On sait que l’on va retrouver quelque chose de bon et que l’on aime mais, en même temps, on sait que d’autres y sont passés dessus et y ont goûté. Ça ne pourra plus jamais avoir le même goût. Les hommes aiment se sentir propriétaire de leur chatte. Quand elle part voir ailleurs, la chatte est souillée. Et pourtant, il en avait tellement appris, ça pourrait être possible…

Léon souffla dans l’air, ses pensées ne le menaient nulle part. En tout cas, pas dans un endroit où il voulait retourner. Il planta ses yeux vers le ciel, il sourit.

- Je suis incapable de t’oublier Aurel. Mais je suis incapable de te reconquérir.

Il traversa la nuit en grognant et en tentant de se libérer. Il voulait être d’une tout autre humeur en face de Julie. Tel qu’il connaissait le phénomène, son Bouboule à elle allait avoir besoin de se calmer.

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