Les écorchés
5 – Zougou Le Sorcier
« Je peux vous aider, ce sera long
ce sera difficile et ce sera onéreux »
M. V.
« Graver les Corses, jusqu’à ces niais. Clouez Desportes, sans prises au nez »
Ouais, quelle arme brise l’indifférence ? L’indifférence elle-même peut-être ? Si le silence est le meilleur des mépris, il est aussi une arme qui peut tuer. Et c’est bien ce qui régissait le monde, un je-m’en-foutisme individuel mis en exergue au détriment de la raison collective, du bien-être du clan. Même les gens, surtout les gens, étaient devenus jetables à l’heure actuelle. On n’avait pas encore inventé l’écologie relationnelle. Dans le temps, les couples se formaient et avançaient dans la vie, même secoués, même ébréchés, parfois même brisés. Maintenant ce principe marchait avec des canettes, les enfants et les artistes - des adultes restés enfants ou devenus timbrés – leur donnaient une nouvelle vie sous forme de cendriers ou de modèles réduits de 2 CV. Ça se vendait à prix d’or sur les marchés, pour les touristes blancs surtout, qui ramenaient à leur famille un souvenir de « vacances intelligentes », une preuve d’un simili engagement social venu des tropiques. Les gens étaient devenus des objets de consommation, et la matière un organisme à part entière. Les vedettes déchues de la chanson – pardon, du show-business - tournaient en rond dans une boîte plasma haute définition dans une course à la performance pour une quelconque action de charité. Personne n’était dupe, mais tout le monde regardait. On achetait des livres sur le bien être que l’on n’ouvrirait jamais. La mode était à montrer sa reconnaissance au soleil de se réveiller en vie. On faisait planer sur tout ça une espèce de bonne conscience morale. Mais au fond c’était là, les gens consommaient et jetaient les gens. Le bonheur devait être immédiat, sinon on passait à autre chose, on zappait. Tout le monde le savait.
Pourquoi est-ce que Léon pensait à ça soudain ? Sans doute parce qu’il s’en sentait la victime, et que ce sentiment d’injustice était encore hurlant dans sa poitrine. Mais il ne fallait pas se leurrer, lui aussi avait consommé. Oh oui, de la culture, de l’enivrement, de l’amour, du sexe et de l’affection, il en avait pris et jeté, surtout après elle. Il avait fait ce qu’on lui avait fait. À chaque fois c’était la même, dès qu’il repensait à tout ça, son gouffre intérieur lui nouait le bide, en haut, au niveau du plexus, le chakra cœur, et il se mettait à roter. Comme un refus corporel à vouloir avaler une réalité, à l’accepter. Tout avait un prix, celui qu’on encaissait comme celui qu’on payait.
Le jour s’était enfui laissant place à une pénombre opaque que seuls les néons de la ville parvenaient à pénétrer. Coupe Gorge, la nuit tombée, était plus vivant que jamais. Les poules et les canards étaient rentrés, les enfants couchés, et tout le reste s’éveillait et sortait prendre un peu d’air dans la chaleur suffocante et moite. Léon passa devant un snack. Il se rendit compte qu’il n’avait rien mangé et prit trois croquants au poulet, deux gros piments farcis et quelques samoussas au thon et au combava. Il s’assit sur un banc d’arrêt de bus, engouffrant son repas sans même le savourer. Juste de quoi atténuer un peu le vide et reprendre des forces. Une fois terminé, il lécha un à un ses doigts gras et ressortit le morceau de nappe en papier de sa poche. Ce qu’il y avait écrit dessus, il le connaissait par cœur. Mais comme un mauvais joueur de poker qui regarde sans arrêt ses cartes, il relut une dernière fois ce qu’avait écrit Chérif :
Maison Blanche Tortue, Coupe Gorge
Demande Zougou, le sorcier
Ça ne lui fut pas difficile à trouver. La baraque en question se trouvait être un grand hôtel immaculé, style colonial, dressé au milieu des cases en tôle de la rue principale. Impossible de le rater, pourtant Léon, bien que connaissant assez bien Coupe Gorge, n’avait jamais remarqué ce bâtiment auparavant. Ce quartier lui ressemblait. Brûlant, sauvage, cherchant une certaine sérénité tout en n’utilisant aucun moyen pour la trouver. Il respira profondément et se dirigea vers l’entrée.
Le froid de la climatisation faillit lui couper la respiration. La sensation de rentrer dans un frigo. C’est ce qui se passait à l’intérieur qui le surprit le plus. Inconsciemment, il s’était attendu à entrer dans un hôtel grand luxe, avec groom, clientèle grand standing et tout le tralala. Il y avait de ça, mais noyé au milieu de la faune de Coupe Gorge. Des tables de jeux, des combats de coqs, des putes, des types en costards côtoyant des clodos, un melting-pot hallucinant.
- Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Qu’est-ce que je fous là ?
Léon resta figé sur place un moment, le temps de se rouler une clope et d’observer deux trois trucs, sorties de secours en priorité. Coupe Gorge ne portait pas mieux son nom que dans cet endroit. Il se dirigea vers un comptoir qu’il devinait à peine au fond de l’immense hall. Arrivé au bar il s’adressa au barman.
- Salut, je cherche…
- Tu cherches Zougou Le Sorcier, c’est le gentil Malien qui t’envoie.
La voix, chaude et assurée venait de sa gauche. Léon tourna la tête. Un homme, la quarantaine bien tassée, peut-être cinquante, vêtu d’un costard trois pièces gris de belle manufacture, le regardait avec des yeux malins d’une grande intensité. Ses doigts cerclés de chevalières tenaient un verre à cognac, le liquide ambré à l’intérieur jouait au derviche.
Surpris, Léon se retint de poser une question bête.
- C’est ça.
Il attendit la suite, observant calmement cet homme élégant. Mieux valait ne pas trop en dire, ni faire trop le malin. Cet homme-là puait la puissance à plein nez. Et il savait de quoi étaient capables les hommes qui ont un tantinet de pouvoir. Il en avait fait les frais. Ne plus jamais baisser sa garde ni se dévoiler, au risque de morfler. Règle délicate à suivre. Les deux hommes se dévisagèrent un moment, semblant s’évaluer. Costard trois pièces plongea le nez à l’intérieur de son verre puis porta le liquide ambré à ses lèvres. Il fit rouler l’élixir sous sa langue de façon sonore quelques instants, l’avala puis, dans un moment d’extase, claqua ses lèvres pour en évacuer la part des anges. Ça devait être du bon.
- Et qu’est-ce que tu lui veux à Zougou ?
- Ça, c’est entre lui et moi.
- Tu es de nature trop méfiante Léon, on te l’a déjà dit rappelle-toi : « Tout le monde n’est pas un ennemi potentiel ».
Léon fut saisi de surprise. C’était les mots d’Aurélie qui sortait de la bouche d’un étranger. Il ne lui fallut pas longtemps pour percuter.
- Zougou.
L’homme eut un sourire de satisfaction. Ses yeux brillaient d’un plaisir arrogant. Un loup en train d’évaluer une brebis.
- Exact, tu as l’esprit toujours vif malgré tout le rhum que tu bois, cela me fait plaisir. Tu t’attendais davantage à un vieux malbar avec des dreadlocks dans une simple case de tôle n’est-ce pas ?
- Est-ce que…
- Il est hors de question que je réponde à une de tes questions sans t’avoir mis à l’épreuve Léon. Je sais que ta journée a été longue mais tu n’es pas encore couché. De toute façon tu dormiras peu. Et ta semaine s’annonce très longue… Tu as bien fait de manger avant de venir, tu vas avoir besoin de tes forces.
- Okay… Léon commençait à s’impatienter. Zougou en savait beaucoup trop ! Talent certain de sorcier ou réseau de renseignements prodigieux ? Étant du genre agnostique, Léon ne voulait pas trop se prononcer pour le moment. Mais la seconde option était plus rassurante, et elle avait le mérite de pouvoir être contrecarrée.
- Tu veux quoi ?
- Une partie de billard, si tu gagnes je réponds à toutes tes questions, si tu perds, tu travailles pour moi.
- C’est ça ouais ! Léon était une quiche au billard.
Zougou éclata de rire. Il caressa ses lèvres avec une de ses bagues. Il était évident qu’il s’amusait beaucoup.
- Bien, petit insolent… Voyons autre chose… Un combat ça te dirait ?
- Un combat ?
- À mains nues. C’est davantage ton domaine non ? Même si tu manques un peu d’entraînement… et de muscles. Tu manges bien en ce moment ?
- Et contre qui je dois combattre ?
- Contre moi.
Ces deux mots venaient de lui être soufflés dans le dos par une grosse voix sourde. Décidément, dans la famille « je suis interpellé par surprise », il commençait à piocher pas mal de cartes… Léon se retourna brusquement. Un crâne rasé et luisant, blanc comme le cul d’un vampire, le défiait d’un regard bleu perçant. Tout autour, il n’y avait que des muscles gravés, des soulèvements d’haltères réguliers, un entraînement technique et cardiaque quotidien, un sourire arrogant et quelques têtes de mort en guise de tatouages. À la loyale, Léon n’avait aucune chance. Il sourit en biais.
- C’est contre toi que je dois combattre ?
- Si t’as les couilles…
- D’accord. Laisse-moi juste quelques minu…
Le premier coup de poing de Léon partit du comptoir pour frapper sous le menton, le second suivit en rafale, coup de poing direct. Cul de vampire recula de deux pas. Léon cassa la distance, enchaîna avec un coup de tibia entre les jambes suivi de quatre coups de poing « marteau » avant de saisir une des chaises du bar. Il l’abattit violemment sur le dos de son adversaire, déjà au sol. Un coup de chaise, puis deux, puis trois. Il finit le travail en écrasa la tête luisante avec son talon. Le combat était terminé. Ça n’avait pas duré plus que quelques secondes, peut-être huit.
Léon peina à reprendre son souffle. Il n’était plus habitué à déclencher de façon aussi soudaine et explosive. Ses poumons étaient en feu. Au bout d’un moment, il leva les yeux, tout le monde le regardait fixement. Il n’y avait plus un bruit dans le hall.
Trois claquements de mains, assez distants pour laisser chacun d’eux résonner dans l’espace, vinrent rompre le silence. Zougou, en maître des lieux et arbitre, applaudissait le vainqueur. Chacun retourna à ses petites affaires et le brouhaha général reprit, comme s’il ne s’était rien passé. Zougou observa Léon d’un air concentré.
- Bien joué. Comment tu te sens ?
Léon regarda ses mains, puis l’homme au sol, puis revint sur ses mains. Ses jointures lui faisaient mal.
- Je me sens…
- Tu te sens coupable parce qu’Aurélie aurait détesté ça, et que c’est une partie de toi que tu as complètement renié depuis qu’elle est partie. Et en même temps tu as trouvé un certain plaisir dans tes sensations. Tu es doué et tu aimes combattre, mais comme tu as perdu toute identité et tout ancrage, tu ne sais plus quoi penser de ce plaisir-là.
Léon fixa Zougou longuement. Ses yeux ne pouvaient cacher le fait qu’à ce moment précis, il se sentait perdu, découvert, à nu face à un homme qu’il ne connaissait pas et qui semblait le connaître par cœur. Un talent certain de sorcier, choix numéro un. À moins que quelqu’un ait tout balancé. Mais personne n’en savait autant sur lui sinon…
Comme s’il avait lu dans ses pensées, Zougou acquiesça d’un signe de tête. Il saisit son verre à cognac et se leva de sa chaise.
- Suis-moi Léon, tu as mérité tes réponses. »
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