Les écorchés
23 – Avec un petit coup de main des amis
« Papa pourquoi tu joues
Les mêmes vieilles chansons
Pourquoi tu chantes
Avec la mélodie »
Joe Cocker
Déjà que Léon n’aimait pas beaucoup sa gueule… Là, dans le miroir crado de la salle de bains, ça tournait au dégoût. Le sang séché avait pris une mauvaise couleur marronâtre, et craquelait quand il le frottait. Il en avait partout, dans les cheveux, et surtout sur tout le côté droit du visage, là où sa tempe s’était fendue sur un bon petit centimètre. Ses joues et son œil étaient gonflés, avaient viré au rouge et au violet à des endroits. Léon marquait vite. Il se mit torse nu en faisant la grimace. De s’être refroidi dans la voiture, il se rendit compte que son corps entier n’était que douleur. Au niveau de ses flancs, entre autres parties du corps, on pouvait discerner très nettement là où Mélodie l’avait fortement martelé. Quelle frappe elle avait mine de rien cette gosse ! Il en était presque admiratif. Commença le douloureux nettoyage. L’eau tiède raviva les plaies. Se mêlant au sang séché, le liquide ruisselant sur son torse et dans l’évier avait une couleur rosée. C’en était presque beau. Léon réfléchit un instant à se mettre à poil et à prendre une douche. Non, trop douloureux. Son nouveau jean blanc était foutu, mais il le trouvait presque beau comme ça. Mélange de poussière, de sueur et de sang. Ça racontait une histoire. Le genre d’histoire qu’il aimait voir au cinéma avant de perdre ses goûts. Il contempla ses yeux fatigués dans le miroir. Il cherchait des réponses. Mais à quoi ? Au fond, il n’avait qu’une seule question en tête :
- Qu’est-ce que tu fous Léon ?
Surpris il se retourna. C’était Julie qui le regardait, un sourire en coin et un air bienveillant sur le visage. Léon ne l’avait pas entendue entrer.
- Rien, je méditais.
- Ça va ? Comment tu te sens ?
Perdu, paumé, en vrac. Mais autant ne pas le dire.
- Ça va, j’arrive.
Léon se rinça le visage à grande eau et se sécha avec une serviette tellement sale et grasse qu’elle tenait droite presque toute seule. Il n’eut pas la force de se rhabiller. Tant pis. Il traîna son corps mince et douloureux à demi-nu jusque dans le salon. Il s’écroula instantanément dans le canapé. Julie lui tendit dans la foulée un mug rempli à ras bord de café.
- Merci Julie.
- De rien.
Elle s’assit à côté de lui, serrant entre ses mains une tasse de thé. De la sentir si proche, Léon résista de toutes ses forces à l’attraction magnétique qui le poussait malgré lui à vouloir poser sa tête douloureuse sur Julie. La sentir lui caresser les cheveux… Prendre juste un instant ses seins lourds et chauds, ou ses cuisses, pour des oreillers. Il se secoua la tête violemment à s’en craquer les cervicales. Julie le vit faire et lui jeta un regard interrogateur et amusé. Léon lui esquissa un sourire du coin de l’œil et prit son parquet de tabac. Marley entra dans la pièce au bon moment. Il était le seul à tenir une forme olympique.
- Bon, puisque tout le monde est confortablement installé, on va pouvoir s’y mettre. Au fait Léon, tu savais que Joe Cocker était mort aujourd’hui ?
- Non, j’savais pas. Dommage, j’aurais préféré que Demis Roussos y passe avant. Dans l’ensemble, je préférais la voix du vieux Joe à ses musiques. Mais il a fait quelques morceaux pas dégueu.
Ils en parlèrent tous les trois quelques minutes, puis Léon recadra la discussion.
- Si on en revenait à la raison de notre venue ?
- Quelqu’un est pressé ?
Marley avait dit ça en prenant Julie à partie, ce qui ne manqua pas de la faire sourire.
- On commence par quoi mon frère ?
- Son mari. Cause-moi de son putain de mari.
- Hey !!
- Ça va, pardon Julie, c’est la fatigue. Je t’en prie Marley.
Marley les observa un bref instant sans rien dire. Puis il se tourna vers ses écrans, affichant plusieurs photos et documents officiels.
- Ok, alors, voici Marc Raquet, 27 ans, marié à la miss que voilà. Sa famille, catholique, tient un gîte dans les Basses Alpes, une grande bâtisse luxueuse du douzième siècle entièrement restaurée. Un chouette endroit. À fait des études agricoles dans la chèvre mohair, aime bricoler pour se défouler. Scout depuis l’enfance il a fini par devenir moniteur puis directeur de camps pendant les vacances scolaires. C’est là où vous vous êtes rencontrés si je ne m’abuse ?
Julie se contenta de hocher la tête. Concentrée et assez admirative de tout ce que Marley avait trouvé, elle attendait la suite.
- Et vous aviez comme projet de faire un camping autonome et bio avec des yourtes et tout le tralala écolo avec un de ses amis, qui te ressemble un peu Léon d’ailleurs.
- Comment tu sais ça ? On en a juste parlé entre nous ?
Là, Marley était flatté.
- C’est mon boulot de tout savoir ma jolie.
- Arrête de te faire mousser l’ego Marley, revient sur notre sujet.
- Quel rabat joie tu fais mon frère ! Ok. Bon, sur le papier, le gendre parfait, poli, courtois, bienveillant et attentionné bref, le contraire de Léon ici présent. Puis j’ai trouvé ça.
Marley pianota sur son clavier et fit apparaître à l’écran plusieurs documents, des relevés bancaires et téléphoniques.
- Plusieurs appels suivis de rentrées d’argents, rarement plus que quelques milliers d’euros, localisés à Singapour, la Nouvelle-Zélande, et puis ici, sur l’île.
- Normal, intervint Julie, on était en voyage de noces. Ses parents nous ont envoyé de l’argent pour poursuivre notre périple et pour qu’on leur envoie des souvenirs.
- Il y a trois ans?
Le visage de Julie marqua un arrêt. Elle n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles.
- Impossible, on a choisi justement ces destinations parce que l’on n’y était jamais allé.
Sans plus de compassion que ça, Léon, concentré, lui répondit.
- Ben il t’a menti et dissimulé la vérité. Continue Marley.
Nouveau temps de pose du rasta. Contrairement à Léon, il éprouvait de l’empathie, et il allait vraiment toucher les points délicats. Il hésita un instant puis se retourna vers ses claviers pour afficher une photo. On y voyait un couple avec un jeune enfant. L’enfant serrait la main à un homme approchant la cinquantaine, très élégamment vêtu. Léon le reconnut immédiatement, mais laissa Marley parler.
- Ce que vous voyez sur cette photo, c’est le jeune Marc, alors âgé de sept ans, en vacances sur notre belle île Bourbon avec ses parents. L’homme à qui il serre la main est un proche de la famille, son nom est…
Léon termina la phrase.
- Zougou.
- Ça même…
- Il a exactement la même allure et la même apparence que lorsque je l’ai rencontré y’a quelques jours, je sais même plus combien maintenant, tellement je suis déphasé ! C’est hallucinant, en vingt ans il n’a pas pris une ride.
- En plus que ça mon frère, regarde, c’est ce que je cherchais depuis des années.
Marley afficha toute une série de photos, jusqu’à une vieille en noir et blanc datant des années 1850 sur laquelle on voyait un homme au milieu d’une tribu d’Indiens. Chaque fois c’était le même, avec la même allure élégante. Marley poursuivit.
- Vietnam, France, Grand Ouest Américain, Italie, Union Soviétique, San Francisco dans les années soixante-dix, Amérique du Sud, Cuba, Chine, différentes époques, différents lieux et toujours Zougou, là, comme si le temps n’avait aucune prise sur lui. J’ai analysé chacun de ces visages avec un logiciel de reconnaissance faciale, c’est lui à chaque fois.
Marley s’arrêta, sa voix s’était mise à trembler. Léon lui, les mâchoires serrées, fixait les écrans d’un air sévère et décidé. Julie de son côté, découvrait enfin le visage de celui dont Mélodie avait parlé et qui semblait tant l’effrayer. Cartésienne jusqu’au bout des ongles, elle avait du mal à croire que tout ça était réel. C’est Léon qui rompit le silence le premier, après avoir fini sa tasse de café et écrasé sa clope, dans le cendrier posé à sa gauche sur un échiquier en verre.
- Mais hormis le fait qu’ils se connaissent depuis que Marc est petit, le lien entre lui et Zougou ? Ou entre sa famille et Zougou ?
- Là je n’ai rien trouvé mon frère, ça demeure un mystère total pour moi.
- J’ai entendu parler de trafic d’âmes, ça te dit quelque chose.
- Vaguement. Mais c’est des « on dit ». Des enlèvements de personnes à qui on déroberait l’âme pour quelque raison occulte. Vieilles superstitions malbaraises si tu veux mon avis.
- Peut-être pas tant que ça.
Léon raconta ce que Mélodie lui avait dit, du changement de son frère Joey en homme de main, à sa dette envers Zougou. Puis la disparition de Mélodie à leur retour de l’hôtel. Marley l’écouta attentivement en se roulant un joint de zamal.
- C’est donc la jolie petite Mélodie qui t’as mis dans cet état ?
- Ouais… Elle se débrouille mieux que son frère…
Léon désigna Julie de la tête, puis il prit le pistolet qu’il avait posé à côté de lui et le pointa sur elle. Marley et Julie eurent un geste recul.
- Et sur elle, t’as trouvé quelque chose ?
Marley eut un hoquet.
- Décidément tu ne fais plus confiance à personne hein ? Tu crois que je l’aurais faite entrer chez moi si elle était louche ? Non, rien que tu ne saches déjà, son histoire tu la connais par cœur, à quelques petits détails près, comme tu t’en doutais. Aussi troublant que cela puisse être, ce sont les mêmes.
- OK. Bon, on va dire que jusqu’à ce qu’elle se manque, elle a droit à un joker. J’espère pas me tromper, mais ça serait bien la première fois…
Léon reposa son arme sur le côté. Julie, durant un instant faillit lui sauter dessus de colère. Après tout ce qu’ils avaient traversé, comment pouvait-il encore douter d’elle ? Mais, piquée au vif de sa curiosité sur ce qui venait de se dire, elle préféra se contrôler. Cependant elle n’était pas en reste et se promit de rester sur ses gardes désormais.
- Comment les mêmes ? Les mêmes de quoi ?
Les deux hommes restèrent silencieux. Léon jeta un regard incendiaire à Marley qui s’en voulut aussitôt de ne pas avoir tenu la langue. Changement de sujet.
- Ceci dit toute cette histoire n’explique pas pourquoi le mari de Julie a disparu.
Marley regarda fixement Julie.
- Tu ne lui as rien dit ?
Julie sembla surprise.
- Dire quoi ?
Marley afficha une photo. On y voyait Julie au bras d’un autre homme. Léon se tourna vers elle.
- Tu m’expliques ?
Julie était médusée.
- Je… Heu… Il s’appelle Sébastien. On a eu une aventure peu après que je ne me marie avec Marc. Mais je lui ai tout dit. Et il m’a pardonné, c’est pour ça qu’on est partis en voyage de noces si loin, pour se reconstruire !
- Quel homme parfait ! Donc il s’agit d’une vengeance.
Julie se leva brutalement, elle était hors d’elle.
- Non ! Il m’a pardonné je te dis. Et puis pourquoi il me le ferait payer ? Vous ne le connaissez pas ! Marc est doux, intelligent, gentil et attentionné. C’est pour ça que je suis restée. Toute cette histoire de sorcier immortel et de trafic de je ne sais pas trop quoi c’est des conneries ! Bordel de merde les gars, ouvrez les yeux deux secondes, y’a rien qui tient debout dans cette histoire !
- T’es dans le déni ma grande. Y’a rien de plus dangereux qu’un petit animal blessé. Tu l’as trompé et il est en train de te le faire payer. Et comme il est intelligent, il a pris son temps. Point barre.
- C’est vrai ce que raconte Léon ma belle, intervint Marley, cette photo je l’ai volée dans le cabinet d’un avocat, il monte un sacré dossier contre toi. Et ce n’est pas tout. Il a vidé tes comptes bancaires hier au soir. Tu te retrouves endettée de près de dix mille euros. Je peux arranger ça. Mais tu n’es pas la seule à l’avoir trompé, regarde.
Marley afficha des dizaines de photos de Marc. Sur toutes, on le voyait flirter et être accompagné de jeunes femmes, plus ou moins vêtues, plus ou moins nombreuses, de différentes nationalités.
- Quel chaud lapin ton mari ! J’espère que t’es à jour niveau MST ! En tout cas pas étonnant que la police ne cherche pas le retrouver s’il est de mèche avec Zougou. On a mis le pied sur un beau paquet de merde. Et en plus elle a l’air mystique.
C’en était trop. Julie s’écroula. Tout ça faisait vraiment trop. Elle se mit à tousser, à se pencher en avant de douleur et à débiter toutes sortes d’injures pour évacuer. Pendant ce temps Marley tendit son joint à Léon.
- Si tu le veux bien Marley, j’aimerais bien que l’on passe la nuit ici. On a besoin de repos et d’y voir plus clair.
- C’est sans souci mon frère, vous êtes les bienvenus.
- Merci. Julie ? Ça va ? T’es ok avec ça ?
- Je veux retrouver Marc.
- Tu te voiles la face je t’ai dit. Ton mari est une belle ordure qui s’est servi de toi. Il est en train de te farcir le cul avec du verre pilé, et comme il est intelligent, il a pris son temps pour que t’en chies des soucoupes en cristal bien comme il faut !
Julie releva la tête et fixa Léon droit dans les yeux. Son regard avait changé. Sous le voile de larmes, il était dur et rempli de colère.
- Tu ne m’as pas compris Léon, je VEUX le retrouver, et je vais lui faire payer !
Tient, ça c’était nouveau ! Trop nouveau pour que Léon ne tique pas sur ce qu’il venait d’entendre. Il se roula une clope et prit le temps de bien analyser si les mots qui étaient sortis de la bouche de Julie étaient ceux qui étaient entrés dans son oreille. Il avait du mal à y croire, cherchant vérification dans les yeux décidés de Julie. L’idée lui plaisait assez. L’envie de vengeance, cette soif, cet appétit jamais rassasié, ça animait Léon depuis des années. Il alluma sa cigarette, soufflant la fumée âcre dans l’atmosphère lourde et moite de l’été tropical, il pesa chacune de ses pensées avant de se décider. Lui aussi avait envie d’en découdre.
- Ok, de toute façon je crois que j’ai jamais cru ni été fabriqué pour la paix.
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