Les écorchés
18 – Un samedi soir au Cale Bar
« Je suis ta vérité qui dit des mensonges
Je suis tes alibis raisonnés
Triste mais vrai »
Metallica
Toc Toc Toc !
Porte qui s’ouvre. Julie. Regard froid et tendu.
- Qu’est-ce que tu fais là ? T’as vu l’heure ?
- Hum… Je…
- Hum… Je… C’est pas une réponse ça !
- Je suis venu m’excuser. Mon comportement à ton égard était disproportionné la nuit dernière.
- Ça c’est le moins qu’on puisse dire.
D’instinct, il voulut lui rentrer dans le lard. Non mais elle se prenait pour qui là ? Ok il s’était murgé la ganache et tout était sorti n’importe comment, mais ce n’était pas une raison pour qu’elle le prenne de si haut !
- Effectivement c’est le moins que l’on puisse dire. Disons que les derniers événements et l’accumulation de la fatigue ont eu raison de ma sympathie légendaire. On fait la paix, on repart sur de nouvelles bases ?
Il lui tendit la main. Symbolique à la con. Julie regarda froidement la main tendue.
- Rien à foutre de ta paix, de ta vie ou de tes bases. Casse-toi.
Ça sonnait comme des redites tout ça. Léon tenta de ne pas s’énerver mais toutes les fibres de son corps vibraient.
- Ok, je me débrouillerai seul pour la cafrine.
Julie grimaça.
- Quelle cafrine, de quoi tu me parles encore là ?
Arrogance et mépris, voilà pourquoi les hommes se butent.
- Je te parle de la dernière fille qui ait vu Marc en vie.
Julie eue un hoquet. Cette pilule-là, ce que Léon venait de lui dire, ce que ça lui apportait, ça l’obligeait tout d’un coup à revoir son comportement vis-à-vis de Léon. Le pour, le contre, les mécanismes de défense, l’ego. Elle répliqua sèchement.
- Je ne t’ai rien demandé. Fous-moi la paix et va chier Léon, j’ai plus envie de te voir ni de te parler !
Ces deux phrases-là, elle venait d’ouvrir une tombe sans le savoir. Mais cette fois-ci il ne tomberait pas dans l’abîme. Il montra les crocs, mais pas trop, juste la dose qu’il fallait pour arrêter de se faire marcher dessus sans marcher sur l’autre. Léon ne put s’empêcher d’avoir un sourire amer.
- Ok, c’est entendu ma grande, je te fous la paix. Mais tu te plantes, on demande toujours quelque chose à quelqu’un, même sans le savoir. On se sert toujours des gens pour se servir soi. Commence à le piger sinon la vie s’en chargera. Il n’est pas dans mes habitudes de larguer les gens pour des excuses bidon, quand j’ai fini de les utiliser, sans leur donner de véritables raisons. Mais ceci ne t’est peut-être pas destiné, pas encore en tout cas. Quoi qu’il en soit, je vais le retrouver ton putain de mari. Avec ou sans ton aide, j’irai au bout de cette histoire. J’ai pris un engagement vis-à-vis de toi, et quand je m’engage, je m’engage.
Léon fit demi-tour puis revint sur ses pas. Il farfouilla dans sa poche et en sortit un petit emballage de papier vert. Il le lança à Julie qui l’attrapa de justesse en plein vol.
- Tiens, cadeau, même si tu ne le mérites pas. Les petites princesses capricieuses ne méritent pas de cadeaux, pourtant c’est à elles qu’on en fait. Va savoir pourquoi ? Salut et bon chemin à toi.
Léon fonça dans la cage d’escalier. En moins de deux il était dans la rue en train de s’en allumer une. Il se força à ne pas regarder en arrière. Ça lui était plus difficile qu’il ne le croyait.
Julie, sur le pas de la porte, était divisée entre son sentiment premier d’agacement et de colère et ce que venait de lui balancer Léon. Une nouvelle fois, il avait tapé dans le mille sur beaucoup de choses, ce qui l’irrita encore plus. Elle contempla un peu le papier d’emballage, ce qu’il y avait dedans était très léger. Elle le déchira, plus par curiosité que par envie. Et alors elle y découvrit le « cadeau ». Parfaitement dans le mille, même jusque dans la façon de l’offrir. Elle se sentit très merdeuse tout d’un coup. Ses mâchoires se mirent à trembler et des fourmis lui parcoururent le corps.
- Le putain d’enfoiré ! Merde !
Elle dévala les escaliers, sans trop savoir vraiment ce qui la guidait. Arrivée dans la rue, elle aperçut Léon qui tournait à un angle. Elle se lança à sa poursuite, au grand galop. Quand elle ne fut plus qu’à quelques mètres derrière lui, elle le héla. Léon se retourna, elle arrêta sa course. Clope au bec il la dévisageait calmement. Elle s’avança vers lui, le cou rentré dans les épaules. Elle lui fit une moue qui voulait tout dire. Léon lui rendit son sourire. Il secoua lentement sa tête. Sacrée toi va ! Ils se retrouvaient de plus en plus proches. L’attraction était revenue. Ils n’avaient qu’une envie, tomber dans les bras l’un de l’autre.
- Léon je…
- Chhhh. Ne dis rien s’il te plaît. Laisse ce moment comme il est.
Léon remit légèrement de la distance entre leurs deux corps. Il lui prit doucement la main. Il avait l’allure d’un enfant espiègle soudain.
- Viens, on va faire une partie de fléchettes et je vais t’expliquer un peu tout ça.
Des types buvaient, fumaient, d’autres étaient en couple tranquillement en train de manger des tapas et boire un cocktail. Ça sentait la vie normale d’un samedi soir. Ici, même tard, la nuit ne fait que commencer. Léon et Julie étaient au fond de la pièce, lançant des fléchettes sur la cible en liège. Julie se débrouillait pas trop mal, Léon lui, pas du tout. Aucune finesse, tout en force. Il lançait les aiguilles comme on lance des couteaux. Léon n’avait jamais appris à lancer des couteaux.
- T’es vraiment pas doué avec des fléchettes !
- Et encore, tu m’as pas vu au billard, je joue comme une queue !
- Haha, très classe !
Ils étaient bien, ils se sentaient bien. C’était simple et évident. Pas besoin de se forcer pour parler. Ils buvaient des mojitos préparés avec soin par Lucie. Toutes les cinq minutes, comme à son habitude, elle venait s’assurer que le cocktail était vraiment bon. Il l’était. Sans doute le meilleur de la ville. Le problème, c’est qu’avec la chaleur, dès qu’ils buvaient une gorgée, elle ressortait inévitablement sous forme de transpiration. Il avait eu sa première conquête dans ce bar, une esthéticienne au caractère bien trempé qui lui rappelait sur bon nombre de points son amour défunt. Ils avaient joué au billard, Léon avait gagné, l’avait pris par la taille et l’avait embrassé en disant « Le vainqueur mérite un baiser ». Elle lui avait refusé dans un premier temps, lui donnant sa joue. Puis la seconde d’après sa bouche, puis le reste de son corps. Ils s’entendaient bien, mais ce n’était pas le moment. Et puis elle était vraiment trop large du bas - ou lui trop étroit - et pas assez de la poitrine, comparée à Aurélie. C’était son problème, il les comparait toutes à Aurélie.
Léon et Julie passaient vraiment un bon moment, prenant soin de parler de choses légères. Les enceintes crachaient du Rolling Stones. « Paint In black » puis « Rain Fall Down » dans la foulée. Léon avait envie de bouger. Lui un grand passionné de musique n’en écoutait plus depuis la séparation. Trop de morceaux chargés de souvenirs. Pour la première fois depuis des années, il se sentait à l’aise. Ses épaules se laissaient aller au rythme de la musique, il aimait le rock, son premier amour, et peut-être son plus fidèle.
- C’est le genre d’endroit que t’aime ?
- Ouais. Et le genre de musique aussi.
Léon jetait en force les fléchettes sur la cible, bien loin du triple vingt, même du vingt tout court. Julie se marrait, elle gagnait. Elle aussi aimait cet endroit. Les murs salis, les objets qui pendaient, sans rapport l’un avec l’autre au-dessus du bar : des chaussures, un téléphone, un fer à cheval, des cordes, des cartes, des photos jaunies pleines de crottes de mouches, etc, oui, le Cale-Bar lui plaisait. Après avoir lancé ses fléchettes, dont une dans le double vingt, elle alla les décrocher de la cible. Léon savoura ce déhanchement qu’il pensait ne plus jamais revoir et qu’il connaissait par cœur. En contradiction avec ses pas lents mais assurés, les fesses de Julie lui offraient une danse nerveuse, balançant de part et d’autre sans fioriture et sans discuter. Quelque chose de vif et de radical qu’il connaissait bien. Il soupira profondément avant d’avaler une bonne gorgée. Julie pigea immédiatement qu’un truc n’allait pas.
- Tu bois beaucoup hein ? Pourquoi ?
- Bonne question… Pour noyer la colère je suppose.
Il avait dit ça avec le rire enfantin et timide des marmailles qui se sentent démasqués après avoir fait une bourde. Julie, elle, faisait une moue ennuyée.
- La colère ça va finir par te ronger.
Léon lança les fléchettes avec encore plus de force et d’indécision.
- La femme que j’aime ne m’aime pas, au fond de moi il n’y a plus rien à ronger. Tu sais, tout le monde est un ennemi potentiel, et ton pire ennemi se trouve là où tu n’aurais jamais pensé à chercher : au plus près de toi.
Julie ne sut pas trop si Léon parlait d’elle ou d’une autre. Dans le doute, elle s’abstint de poser la question. Ou du moins elle la détourna.
- Des femmes il y en a d’autres…
- Encore faut-il avoir confiance. Ce qui s’avère être un pari très risqué de nos jours, surtout dans les relations intimes.
- T’es vraiment aigri hein ? C’est triste. Ce qui est dommage, c’est que tu n’as pas non plus confiance en toi.
- Ouais, mais disons que sur le long terme, je trouve maintenant qu’il est davantage préférable d’investir sur un arbre fruitier que sur une femme.
- Rarement entendu un truc aussi débile ! Va essayer de faire l’amour à un arbre fruitier !
Ils éclatèrent de rire.
- Au fond Léon, t’es un grand romantique.
- Pas faux ma grande. Un romantique désespéré, et insatiable.
- Un type avec des cicatrices quoi !
- L’avantage des cicatrices, c’est que seuls les survivants en portent. Elles sont un peu comme les tatouages, sauf qu’elles ont plus de choses à raconter. Le problème c’est surtout les regrets, ils s’entassent comme ces piles de livres, tu sais, ceux qu’on ne lira jamais.
Il la regardait droit dans les yeux. Pendant un instant, de nouveau, il n’y avait plus qu’eux sur la terre. Puis il lui tendit les fléchettes avant de se diriger vers son verre et son paquet de tabac. Julie sentit que tout d’un coup l’ambiance avait changé, l’intimité et la complicité d’il y a quelques secondes venaient de s’évaporer, elle en profita pour lui poser la question qui lui démangeait les lèvres depuis un moment.
- Au fait, tu devais m’expliquer quoi ?
Léon prit son temps. Il lui raconta ce que Marley avait découvert sur les bandes-vidéo, sans forcément rentrer dans les détails, et sa première approche de Mélodie avant d’aller la voir. Puis il lui expliqua comment il voyait les choses pour la suite. Julie acquiesça.
- D’accord, pourquoi pas après tout. Au fait, j’ai pensé à quelque chose. Je pourrais faire imprimer des affiches d’avis de recherche.
- Si tu penses que ça peut donner quelque chose Julie, why not, mais vu ce qu’a donné l’expérience Radio Freeland…
- J’ai quand même envie d’essayer.
- Ben alors essaie. Mais moi j’ai bien envie de m’attraper la cafrine, ça peut être marrant. Et puis elle est plutôt pas mal…
Julie sourit.
- Malgré ton taux d’alcoolémie et ta dégaine de type qui dort dans ses fringues, enfin d’habitude - là c’est vrai que t’es plutôt beau gosse ce soir et que tu pètes assez la classe - tu sais que t’es moins con que t’en as l’air ?
- Disons que je vais décider de prendre ça bien. Ok, je suis moins con que ce que j’en ai l’air. Mais ne t’y fies pas, je suis quand même très con, surtout quand on me fait du mal.
Leurs regards se croisèrent un instant et la tension ordinaire émanant de Léon pénétra en Julie. Elle se promit de se méfier de lui. Ils burent. Puis, au bout d’un instant, ils décidèrent de reprendre leur partie et leur conversation légère. Les Stones jouaient toujours. « Sympathy for the Devil ».
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