Les écorchés
6 – Rhum de contrebande
« On a aucun moyen de comprendre ce monde
on est pas plus avancé qu’un corbeau qui vole dans le ciel
y’a un paquet de trucs que ce corbeau sait pas c’est certain
mais n’empêche que le monde a quand même une influence sur lui »
Des Hommes sans loi
Le bureau se trouvait à l’étage, il était immense, richement décoré. Malgré une partie à ciel ouvert, il y faisait aussi frais que dans le hall.
- Voilà mon antre dit Zougou en se dirigeant vers le fond de la pièce, s’il te plaît ne vomis pas sur le tapis, je viens de le faire nettoyer.
Léon préféra ne pas relever, ni poser de question à ce sujet. Si ça devait se passer ainsi… Il préféra maintenir son attention à inspecter les lieux. La décoration était faite avec goût, c’était certain. Et tout était impeccable, même trop, tout comme Zougou. Il pouvait même sembler suspect que des canapés en cuir et un mobilier de bois noble, tout comme le plancher, soient en aussi bon état avec un climat aussi humide. D’une façon générale ça sentait moins la magie que le fric et le pouvoir. Deux choses par lesquelles Léon n’avait jamais su être touché. La cause à un père communiste sans doute…
- Oh, tu exagères. Il n’y a pas si longtemps, tu aimais les lignes épurées et les mobiliers design.
- Va falloir que tu arrêtes de lire dans ma tête. Ça en devient gênant.
Zougou se mit à sourire. Il se dirigea vers son comptoir, près de l’aquarium, et y remplit deux verres à cognac. Il en tendit un à Léon.
- Tiens, goutte-moi ça.
- Rhum de contrebande ?
- Cinquante ans d’âge !
Léon plongea son nez à l’arrière du verre, pour en sentir tout l’arôme. Il eut un mouvement de recul quand les vapeurs lui piquèrent le nez. Quel bouquet ! Zougou, confortablement installé derrière son bureau dans un fauteuil en cuir, le regardait d’un air amusé. Lui aussi appréciait l’arôme du vieux rhum. Ils portèrent leur verre à la bouche quasiment en même temps. Une petite gorgée. Léon sentit tout l’alcool se distiller et se disperser dans chacune de ses papilles. Un vrai régal ! La part des anges était tellement importante qu’il n’avait quasiment plus de liquide à avaler. Une agréable brûlure parfumée envahit sa bouche et sa gorge. Un vrai délice. Léon ne put s’empêcher de sourire.
- J’imagine que tu ne fais pas boire ce genre de nectar à tout le monde.
Zougou, finissant d’avaler, fit claquer sa langue – ou ses lèvres – comme il l’avait fait tout à l’heure au bar.
- Non, mais ne te sens pas pour autant privilégié.
Léon comprit l’essentiel. Malgré une certaine proximité de départ, il y avait une limite à ne pas franchir. Il réalisa pleinement ce qu’il avait perçu dès le premier regard : Zougou était un homme dangereux.
- Bien, si on parlait de ce qui t’amène Léon.
Le visage de Léon reprit définitivement son sérieux. Il se déplaça vers l’aquarium, tapotant la vitre. Il ne savait trop par où commencer.
- Comment est-ce qu’elle va ?
- Elle va bien. Cela dépend des jours. Elle continue son chemin, avec les outils dont elle dispose. Mais son orgueil, son égoïsme et sa perversité n’ont guère changé, tout comme son cher thérapeute. Elle aura un enfant d’ici quelques années. Puis un autre. Des garçons. Elle a tourné la page depuis longtemps. Elle ne veut plus jamais te voir ni entendre parler de toi ; mais ça tu le sais, même si elle n’éprouve aucune colère envers toi. Ça t’arrivera aussi, bientôt. La dernière nuit que vous avez passée ensemble, assez glauque il faut bien le dire, a été la touche finale d’une décision qu’elle mûrissait depuis longtemps. Cette nuit-là, si dans le fait que vous vous endormiez dans les bras l’un de l’autre en cuillère, pour toi il y avait encore de la tendresse, pour elle, c’était surtout un moyen de te tourner le dos, pour éviter de te faire face, et ainsi te cacher ce que de toute façon, au fond de toi, tu savais déjà. Cependant tout n’est pas ta faute comme tu te plais à le croire. Elle avait un grave problème d’engagement cette petite, entre autres.
- Est-ce qu’elle pense encore à…
- Non Léon. Et quand elle y pense, c’est rarement de façon positive. Ne te fais pas d’illusions, tu ne lui parleras plus jamais. Et il faut dire que tu y as contribué avec tes bêtises… Mais c’est toute la grande supercherie tragi-comique des relations hommes-femmes vois-tu. Au début d’une relation, l’homme veut encore garder le contrôle de sa vie : sortir avec ses amis, aller à sa salle de sport, garder son petit confort intérieur et ses habitudes, ce genre de choses. La femme, elle, tient à rentrer le plus vite possible dans le cercle intime de l’homme, devenir sa priorité, passer le plus de temps possible avec lui afin de créer un couple solide et uni dans le but de fonder une famille. L’homme, dans sa génétique de mâle coureur de jupons, a quelques difficultés avec cet attachement rapide. De fait, il y a une sorte de « conflit d’intérêts » si je peux m’exprimer de la sorte. La femme se sent frustrée, et de la frustration naît davantage de plaisir. « Suis moi je te fuis, fuis-moi je te suis en quelque sorte ». Mais la femme est tenace et, au bout d’un moment, arrive à rentrer dans le centre du cercle affectif de l’homme. Ils se marient, ont des enfants, l’homme arrête de voir ses amis, se consacre à sa belle qui elle, s’occupe du cocon. Puis, passé un certain laps de temps, les rôles s’inversent. La femme commence à se sentir « étouffée » par son couple. Ils sont tout le temps collés, sortent tout le temps ensemble, ne font rien l’un sans l’autre. Elle a envie de bouger seule, de sortir avec ses copines, de prendre sa vie de femme en main. Et elle commence à éloigner, lentement mais inévitablement, l’homme de son centre affectif à elle. Je te la fais courte. Un jour, elle s’en va, ayant fait son chemin et ayant envie d’une seconde liberté. L’homme lui, se retrouve tout d’un coup sans son centre, et souvent sans réponses – comment obtenir des réponses de quelqu’un qui est déjà beaucoup plus loin que vous sur le chemin, et qui vous a caché la plus grande partie de son raisonnement ? Voilà pourquoi, de façon générale, les hommes se remettent plus difficilement d’une rupture que les femmes. C’est injuste, au fond, les femmes ont juste fait ce qu’elles reprochaient à leurs hommes au début de la relation. C’est injuste mais…
- Mais la vie est une pute.
- Parfois. Cependant ton problème c’est que tu as pris tout ce que t’a dit Aurélie pour argent comptant. Toi qui refusais de l’écouter avant, notamment sur certains points où elle avait raison, en partie du moins, te voilà devenu depuis la séparation l’apôtre de sa bonne parole. Or cette fille était loin d’avoir toujours raison. Loin de là…
Léon se but une gorgée de rhum.
- Mouais. Jolie théorie ceci dit. Mais elle correspond davantage à celle d’un pilier de comptoir qu’à un homme de ton… « standing ».
- Ah ah ! Que veux-tu que je te dise ? Dans la vie il faut parfois laisser sa pensée divaguer dans quelques frivolités. Comme certains le disent ici, « mi transpir sous la langue ». Parler à ses bons et ses mauvais côtés, tout dépend de ce qu’il en sort, et pour qui.
- Mais dans mon cas ça s’est pas vraiment passé comme ça je trouve.
- Bien sûr que si. Bon, effectivement il y a quelques variantes en ce qui vous concerne tous les deux mais, même si tu as l’impression de ne pas lui avoir donné assez d’attention, ce qui n’est pas faux, tu l’as placée au centre de ta vie. La preuve, quelle place occupe-t-elle encore en toi ? En partant, tu lui as donné ce qu’elle avait toujours voulu : la priorité sur ton enfant. Mais il faut que tu arrêtes de la mettre dans ton centre maintenant. Retrouve-toi, et redonne à ton enfant la place qu’il mérite. Lui n’y est pour rien et à besoin de son père. Pas du charlatan qui se fait passer pour. Non, ton fils a besoin de toi, mais de toi en forme. De plus, tu as trop voulu lui montrer ton centre, tu t’es rendu trop vulnérable, car trop ouvert, c’est bien… quand c’est à double sens, et dans l’échange. L’amour n’est pas dans la découverte de la périphérie, cela s’appelle une rencontre, ou une relation, rien à voir avec l’amour.
Ils laissèrent passer un blanc. Léon se roula une cigarette, Zougou, lui, prit un cigare dans une boîte prévue à cet effet sur son bureau. Ils tirèrent quelques bouffées en silence, laissant à Léon le temps de digérer et de passer à la suite.
- Cette fille, Julie, c’est qui ?
- Son double, enfin on pourrait appeler ça comme ça. Rares sont les personnes qui n’en ont pas.
- Moi j’en ai un ?
- Le tien est mort dans le ventre de ta mère, ton jumeau. C’est la raison pour laquelle toute ta vie il t’a manqué quelque chose. Pourquoi crois-tu te sentir aussi vide, et abandonné ?
Léon en resta saisi d’effroi. En trois phrases cet inconnu venait de déballer toute sa vie. Zougou esquissa un sourire.
- Mais laissons cela pour le moment. Reste concentré sur un seul sujet à la fois Léon, ne te disperse pas.
- Ok, alors qu’est-ce que c’est que cette m…
- Alors c’est son double, point final. Elle, mais en plus jeune et avec quelques nuances. Elle a été mise sur ta route dans un but précis. Comme le disait Drake : « s’excuser ne suffit pas toujours Léon, c’est ce que tu fais après qui compte vraiment ». Voilà peut-être ta chance de te racheter, de trouver ta rédemption.
- Ma rédemption… Son mari il est où ?
- Cette question, c’est à toi de la résoudre, si tu veux lui venir en aide. Si tu veux TE venir en aide.
- Ouais tu parles Charles!
- Ah Léon… je ne t’envie pas tu sais. Non seulement tu tombes sur le double de cet ancien amour que tu n’arrives pas à oublier, mais en plus voilà que tu vas l’aider à chercher son mari.
- Ou pas.
- Ou pas. Mais n’oublie pas une chose TRÈS importante. Votre histoire a échoué. Même avec toute la meilleure volonté et toute la bonne intention du monde, elle échouera encore Léon. Julie est plus jeune et a un chemin à faire. À toi de voir ce que tu veux en faire. Mais il est plus facile de créer une relation neuve que de rabibocher une ancienne. Pour toi Julie est une ancienne relation, et tu sais pertinemment que tu ne pourras jamais lui faire confiance.
- Je pourrais essayer…
- À toi de voir. Tu peux soit « laisser s’endormir cette histoire et aller vers autre chose » comme Aurélie te l’a dit à l’époque, soit revivre inlassablement le passé. Mais le passé est mort, et toi tu l’es aussi tant que tu restes sur cette voie. Un conseil et ce sera le dernier que je te donnerai : cherche plutôt la paix, pardonne-toi et trouve les moyens d’avancer.
Un nouveau silence se présenta. Léon ne décollait pas les yeux de son verre. Que dire, que faire ? Il tira encore une bouffée sur sa clope puis s’avança vers le bureau pour écraser le mégot dans le cendrier.
- La fille, Julie, comment je la retrouve ?
- Débrouille a ou. Zougou fit claquer ses doigts, la porte par laquelle ils étaient entrés s’ouvrit en grand. Ce sera tout pour ce soir.
Léon regarda avec insistance cet homme élégant qui lui avait mis les nerfs à rude épreuve depuis la seconde où il l’avait rencontré. Il était partagé entre l’envie de lui sauter à la gorge et celle de s’effondrer en pleurs à ses pieds. Les extrêmes Léon, toujours les extrêmes. Il avala la dernière gorgée de rhum et posa bruyamment le récipient sur le bureau.
- Merci pour le verre.
Zougou lui rendit un hochement de tête pour toute réponse, le cigare dans une main, le verre de vieux rhum dans l’autre. Léon se dirigea vers la sortie.
Presque arrivé au bateau. Marcher dans la chaleur étouffante de la nuit l’avait ramené à un semblant de normalité. En montant sur le pont, éclairé par un des néons du port, il remarqua un morceau de papier rouge coincé dans l’entrebâillement de la porte. Une carte de visite qu’il connaissait bien et n’avait pas vu depuis longtemps. Entièrement rouge, avec une infirmière en tenue blanche et croix rouge sur le bonnet. Seuls les noms, les adresses, les numéros de téléphone et de SIREN avaient changé. Aucun ne correspondait à ceux de l’île. Il retourna la carte. Il y avait une adresse écrite à la main, suivie de trois points de suspension.
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