Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 16 sur 46

Pages du PDF

Les écorchés

14 - Lendemain difficile

 

« Toute vérité est généralement l’alliée de la vertu

une demi vérité est toujours l’alliée du vice »

Gilbert Keith Chesterton

 

- Ok Marley, j’t’écoute.

- Bon, pour le moment je n’ai pas encore trouvé autant d’informations que ça sur le disparu et sur sa femme, ton « amie », je t’en dirai plus d’ici deux ou trois jours.

- J’ai bien fait de venir pour entendre ça.

- Attends mon frère, tu es trop pressé. Ce que la tête ne sait pas, les yeux le voient.

- C’est pas l’inverse, et avec un cœur plutôt ?

- Peu importe.

Nouvelle grosse bouffée de zamal. Marley pianotait sur son clavier, jouait de la souris, ouvrait des dossiers, en fermait d’autres. Plusieurs images apparurent à l’écran, de plus ou moins bonnes qualités, prises de plusieurs angles de vue, et à côté le scan de la photo de Julie et Marc que Léon lui avait donné.

- Je n’ai pas réussi à avoir des images des caméras de la préfecture, système fermé, trop compliqué sans quelqu’un à l’intérieur. Mais, j’ai réussi à m’introduire sur celles de la rue et de quelques magasins suivant le tracé entre l’hôtel où réside ta « copine »…

- Arrête avec tes sarcasmes Marley, j’ai compris.

- Haha ! Fallait pas me prendre pour un imbécile mon frère. Donc, je reprends, j’ai suivi le tracé entre l’hôtel et la préfecture. Voici qui j’ai trouvé. C’est l’homme que tu cherches non ?

Sur cinq photos on voyait un homme, pantalon clair, chemise à fleurs, grand brun mal rasé. Ce n’était pas de la haute définition mais Marc était reconnaissable.

- Ça y ressemble en tout cas. On dirait bien ouais. Il était où ?

- Pour les trois premières photos, sur le chemin de la préfecture. La quatrième est prise en y en sortant, une demi-heure plus tard.

Pourquoi Léon était surpris, même déçu ? Marc était effectivement allé à la préfecture. Un mari qui dit la vérité à sa jeune femme, quoi de plus naturel au fond ? Pourtant Léon, au fond de lui, avait toujours eu le sentiment qu’il n’y était jamais allé. Dans toute cette improbable histoire, cette normalité-là faisait suspecte. Grande rasade de café.

- Bon ok Marley, alors il est passé où le bonhomme ?

- C’est là que ça devient intéressant mon frère, regarde la dernière photo.

Marley mit en grand écran une image de Marc, une femme était près de lui. Ils semblaient se parler. Marley poursuivit.

- Celle-là a été prise sur le front de mer, vers là où se trouve le marché forain, rien à voir avec…

-… le trajet de retour à l’hôtel. Même plutôt éloigné. T’as quoi là, une demi-heure de marche entre les deux non ?

- À peu près oui.

Léon examina attentivement la photo, et la femme surtout. Grande, fine mais bien en forme, très élégante, trop élégante même pour se balader sur la plage. Très belle, des traits fins, une peau caramel mais pas noire - difficile à dire sur du noir et blanc – des cheveux longs bouclés sans être crépus.

- Une malbaraise ?

- Non, une cafrine, avec un peu de sang blanc ajouté à la grande époque de l’esclavage. Le métissage dans toute sa splendeur !

- Comment tu peux être si sûr de toi Marley ?

- Parce que je la connais bien sûr !

Arrêt sur image, regard dirigé vers le rasta, visiblement aux anges d’avoir fait grimper la curiosité de Léon à son paroxysme. Il se délecta de cet instant, savourant ses dernières gouttes de café et son joint. Léon, le voyant jubiler d’avoir créé un tel suspens, ne put s’empêcher d’esquisser un sourire. Marley était définitivement plein de surprises ! Il s’avachit sur un mauvais fauteuil de bureau et se roula une cigarette, son troisième mug de café terminé, il était maintenant réveillé.

- Je suis tout ouïe.

- D’accord mon frère. Cette ravissante créature que voilà s’appelle Mélodie. Ça lui va bien hein ? Pour faire court, 22 ans, étudiante en droit, orpheline de parents commerçants. Elle a un grand frère, Joseph, mais tout le monde l’appelle Joey. Il a dû s’occuper de sa sœur à la mort de leurs parents. Il donne dans le petit trafic, rhum, vêtements, zamal, petits vols et racket, ce genre de choses. Mais il a disparu de la circulation et des écrans radars – dont les miens – depuis presque un an maintenant. Je me demande où il peut être. Joey est une grande gueule, un air de bad boy mais au fond un gentil bonhomme qui a dû mal tourner et s’endurcir pour survivre. Intelligent aussi. Un peu comme toi au fond l’zorey.

- Ouais, ouais, je vois le film.

Léon commençait à s’impatienter un peu.

- J’y arrive, j’y arrive mon frère. Ce que Joey ne sait pas, c’est que pour financer ses études sa sœur s’est mise à jouer les rabatteuses à touristes friqués pour de plus gros poissons. Des requins, des méchants, des vrais. Avec en haut de la pyramide…

- Avec en haut de la pyramide…

Marley était devenu très sérieux d’un coup, on ne rigolait plus là. Il hésita à dire le nom. L’œil impatient de Léon l’en obligea.

- Un homme blanc en costard qui vit à Coupe Gorge. Tout le monde l’appelle Le Sorcier.

Ok, une inconnue de plus dans tout ce bordel. Pourquoi rien ne pouvait être simple ?

- Je croyais que tu n’avais rien sur Zougou.

- Je n’ai rien. Mais je le sais. Crois-moi, je le sais.

- Très bien Marley, j’te crois. Ceci dit, c’est quoi le rapport ? Marc là, le mari, il n’a rien d’un mec friqué.

- Ça fait partie des choses que je te dirai dans quelques jours, quand j’en saurai plus.

- Très bien. Bon, et il est allé où après avoir vu la jolie cafrine aux yeux longani ?

- Nulle part, c’est la dernière image que j’ai trouvée de lui dans tout le secteur. Pourtant il y a des banques et le casino dans le coin, ça filme pas mal… Mais rien mon frère. Ton zorey il a disparu là.

- C’est pas possible y’a même pas de bateau à cet endroit-là. Y’a que des kites surfeurs. Il s’est pas barré de l’île avec un cerf-volant et une planche bordel !

- J’en sais rien mon frère, je vais encore chercher. Mais apparemment Mélodie est la dernière personne à l’avoir vue vivant.

- Où je la trouve ta petite ?

Marley hésita. Il connaissait le passé de Léon et lui donner Mélodie n’était pas sans risque. Léon lui promit de ne pas lui faire de mal, il voulait juste discuter un peu et voir ce qu’elle pouvait bien lui apprendre. Marley n’en crut pas un mot mais il s’y résigna.

- Quand elle n’étudie pas, comme en ce moment vu que c’est les vacances, elle traîne souvent du côté du casino et du « Six » la boîte de nuit sur la plage. Sinon elle a un appartement en ville, voici l’adresse.

- Merci Marley. Bon, essaie de me trouver le lien entre tout ce bordel. Le Marc et la cafrine, Zougou, tout ça tout ça. Sans oublier l’historique des deux amoureux.

- Je le ferai mon frère, maintenant elle m’intéresse aussi cette histoire.

- Je sais, merci mon pote.

- Une dernière chose, attends, j’ai trouvé ça aussi.

Marley pianota sur son ordinateur. La photo de Julie apparut en grand à côté de la photo d’une autre femme, un brin plus âgée, souriante, en train de jouer avec un chien blanc dans la neige. Les deux photos mises côte à côte, la ressemblance entre les deux femmes était encore plus flagrante. Léon sentit le sol se dérober sous ses pieds. Ses viscères se verrouillèrent instantanément et il se mit à roter.

La photo était récente, il ne l’avait jamais vue. Ça lui faisait plaisir, et ça lui faisait mal. Plaisir de la voir. Mal de la voir heureuse, sans lui. Sacrée preuve d’amour ! « Salut Bichette ». Ce « Bichette » là, il l’avait tellement distillé à tour de bras pour le désacraliser. Mais c’était revenu naturellement. Elle seule avait le droit à une majuscule, à ce titre, même si, au fond, c’était encore lui faire bien trop d’honneur.

- Tu veux bien m’expliquer mon frère ?

Il n’y avait rien à expliquer. Expliquer quoi d’ailleurs ? Qu’il avait l’impression de devenir dingue ? Qu’il se sentait perdu ? Que comme l’aurait dit Bashung, il n’avait pas su faire, il n’avait pas suffi. Sa meilleure vengeance sur cette époque aurait été de changer, de devenir l’exact contraire de celui qu’elle avait quitté. Mais il en était toujours au même point, peut-être même encore plus bas. Il prit une grande respiration, revêtit l’armure. Pas le choix. Pas le choix. Montrer que l’on est froid alors que c’est l’anarchie dans le bide. C’était ça ou chialer et tout déballer. Marley savait tout. À quoi bon chialer ?

- Beau travail Marley, tiens-moi au courant. Salut.

Il partit avant que Marley n’insiste, lui prenant un peu d’herbe au passage. Direction le bateau, ou la plage, ou n’importe quel endroit pour se déchirer la tête.

OceanofPDF.com