Les écorchés
20 – Féroces
« On ne mesure pas la valeur d’un homme à sa violence.
Ce qui fait sa force c’est jusqu’où cet homme est prêt à aller ».
Forest Bondurant
Julie bouillonnait d’impatience et d’inquiétude. Elle ne savait plus quoi faire pour se calmer. Est-ce que Léon allait bien ? Pourquoi il mettait autant de temps ? Est-ce qu’il allait vraiment revenir accompagné comme il l’avait dit ? Ou seul ? Sûrement seul. Il avait l’air bien trop sûr de lui sur ce coup. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Mais quoi ? Et pourquoi ? Et peut-être qu’il avait déjà retrouvé Marc. Alors dans ce cas pourquoi il n’appelait pas ? Non, quelque chose clochait !
Tout d’un coup elle poussa un énorme soupir. Ses pensées la soûlaient elle-même !
- Allez, Léon dépêche-toi. Je te laisse encore une heure et puis après…
Et après quoi ? Elle n’avait pas d’autre choix que de l’attendre de toute façon. Tout était prêt, elle avait soigneusement enlevé toutes ses affaires de la chambre pour les mettre dans la salle de bains. Il ne restait que des affaires d’homme, celle de Marc. Le plan était simple. Mais est-ce que c’était un bon plan ? Jusqu’où tout ça irait ? Comment ça allait finir ? Et à quoi ça servait après tout ? Elle souffla encore un grand coup, passant nerveusement ses mains dans ses cheveux attachés.
Du bruit se fit entendre dans le couloir. Un homme et une femme. Ils se rapprochaient de la porte. Julie reconnut la voix de Léon et se cacha précipitamment dans la salle de bains. La clé était déjà dans la serrure.
Jusque devant la porte de la chambre d’hôtel, ils n’avaient pas cessé de rire, de s’embrasser, de se coller. Léon, pendant un instant, oublia son projet et profita pleinement de la compagnie de Mélodie. Vraiment dommage pensa-t-il. Vraiment dommage… Il passa la clef dans la serrure, ouvrit la porte et jeta un rapide coup d’œil à l’intérieur. C’était clean. Bien, Julie avait assuré. Il prit Mélodie par la taille l’entraîna à l’intérieur.
- Hey doucement beau mec !
- Bienvenue dans l’antre du loup petit chaperon.
Mélodie lui mordilla légèrement le cou, elle montra les dents et passa ses ongles soignés sur le bras de Léon, juste assez pour y laisser la trace blanche de légères griffures.
- Attention zorey, tu ne sais pas à qui tu t’adresses.
- Oh si, je le sais très bien.
Léon la poussa sur le lit et s’allongea sur elle. Il voulait encore en profiter un peu. Profiter de ces baisers, de cette tendresse, de ces jambes douces et parfaites, de ce regard qui dans un instant lui jetterait des éclairs. Il avait envie d’elle. Une envie qu’il n’avait pas ressentie depuis longtemps. Ils s’excitèrent mutuellement pendant un moment, puis Léon n’y tint plus.
- Attends-moi ici, je reviens.
Mélodie murmura, frustrée de désir et d’envie :
- Tu vas où ?
- À la salle de bains, j’en ai pour une minute. You are so très très belle tu sais ?
Il se leva après l’avoir embrassé une dernière fois. Il se dirigea vers la porte, tapa une fois puis revint vers Mélodie. Changement d’ambiance. La cafrine lui lança un regard qui en disait long. Mais la question n’eut pas le temps de faire trois fois le tour de ses neurones. La porte de la salle de bains s’ouvrit derrière Léon qui ne la quittait pas des yeux, une jeune femme blanche apparut.
Tout se passa très vite. La cafrine se leva d’un bond et se rua pour prendre un objet dans son sac à main. Léon lui fonça dessus. Mélodie sortit l’arme et la pointa sur Léon. Il était déjà sur elle. Il dévia l’arme in extremis avant que le coup de feu parte, juste à côté de son oreille. Ça lui explosa le tympan, un cri strident remplaça le son du monde. Il tenait toujours l’arme, le poids de son corps sur Mélodie. Il lui envoya un coup de tête, puis un coup de poing qu’elle dévia. Elle, le tirant par les cheveux, lui enfonça le front contre le mur, puis lui planta un coup de coude derrière la nuque, heureusement peu précis. L’entraînement, mêlé à la douleur subite, se réveilla pleinement. Léon lâcha les chiens, tout ce qu’il y avait en lui de rage et d’agressivité. Mais la cafrine avait de l’expérience, elle bloquait bien, encaissait et avait une sacrée frappe. Elle lui décrocha un bon coup de poing, Léon crut que sa mâchoire allait partir ! En se dégageant, il perdit l’arme des mains. Mélodie lui donna un coup de pied bas qu’il bloqua avec le tibia. Il la frappa au visage. Poing, coude. Léon saisit la lampe de chevet et lui cassa sur la tête, Mélodie vacilla dans un râle puis revint à la charge, levant de nouveau le bras pour braquer l’arme sur Léon. Avant qu’elle ne soit en position, il entra dans sa garde brutalement, instinctivement, saisissant le bras armé de l’engin de mort. Ils se trouvaient collés l’un contre l’autre à nouveau, pour se détruire cette fois. Nouveau coup de tête de Léon, puis deux coups de genoux dans les parties génitales de la belle. Cette fois elle lâcha du lest, se pliant de douleur. Il en remit un, ça fit son effet, la tigresse s’était ramollie. Il se concentra sur l’arme, la récupérant comme à l’entraînement, en la prenant par le canon. Mais tout était beaucoup plus bordélique et douloureux qu’avec les copains du club dans une salle ou dans les films. Il n’y avait rien de propre. Mélodie martela par deux fois les côtes flottantes de Léon avec des crochets extrêmement puissants. Quelle frappe putain ! Léon la raisonna comme il put. Enfin le pistolet était dans sa main ! Coup de crosse derrière la tête de Mélodie, elle tomba à genoux. Coup de pied dans la tronche ! Léon se recula, mit la distance de sécurité nécessaire entre lui et cette furieuse, vérifia que le chargeur était bien rentré, sortit la balle de la chambre et en remit une autre en actionnant la culasse. Puis il la tint en joue.
- Bouge plus morue !
Léon ne savait pas s’il avait crié ou murmuré, ni même s’il s’était exprimé de façon compréhensible. Il n’y avait qu’un sifflement dans son crâne. Il envoya un coup d’œil rapide sur Julie. Elle faisait une tronche indéfinissable mais paraissait aller bien. Quelque chose de chaud et de liquide perla près de son œil. Il y passa la main, du sang. Son arcade ou sa tempe peut-être. Son tympan ? Allez savoir où se trouvaient les parties de son visage après un bordel pareil ! Il vérifia sa mâchoire, douloureuse mais elle semblait à sa place. Du revers de la main, il s’essuya négligemment le sang qu’il avait dans la bouche.
- Putain, t’es vraiment la femme idéale toi !
Mélodie, à genoux, reprenait lentement ses esprits.
- Va te faire enculer fils de pute !
- Ah mais elle parle ! Sois polie tu veux, sinon j’te fous les hormones à l’envers.
Les insultes de Mélodie n’étaient qu’un murmure au milieu de tout ce qui sifflait dans sa tête. Mais au moins Léon n’était pas complètement sourd, ça l’avait rassuré.
- Ou lé mort moukate ! Oué MORT !
- Je préférais quand tu me disais que j’étais beau gosse. Moin lé pa la ek sa ! Coz francé !
- C’est ça fais le malin ! Tu sais pas qui je suis, ni avec qui je travaille.
- Qu’est-ce que tu crois ? C’est pour ça que t’es ici ma beauté. Pour me raconter tout ça dans les moindres détails. Alors accouche, et me fais pas attendre, j’ai la patience rétroactive quand j’ai la gueule en vrac.
Léon jouait les mecs pleins d’assurance mais au fond de lui il bouillait. Il avait peur, était assailli par le doute. Il n’était pas, dans le fond, un homme dur. Il donnait plutôt dans le fragile et le fissuré. Même s’il aurait bien aimé être fabriqué plus solide. Ses entrailles brûlantes le dévoraient. La carapace avait été construite pour le protéger de la violence du monde. Là, elle commençait à s’effriter et risquait de tomber. La situation ne le permettait pas. Il respira un grand coup, la machine reprit le dessus sur ses émotions qui partaient dans tous les sens.
- Dernière chance cafrine.
- Je t’ai dit d’aller te faire f…
Il visa le genou et pressa la détente dans la foulée. C’était la première fois qu’il se retrouvait avec une arme à feu dans les mains. Même s’il avait passé des centaines d’heures à s’entraîner avec des armes factices, en théorie, le poids et le recul l’avaient surpris. Sans parler du bordel terrible que ça faisait. Son oreille sifflait toujours.
Une gerbe de sang sorti de la cuisse de Mélodie. Elle se tordit de douleur dans un hurlement animal. Julie bondit dans le champ de vision de Léon, il l’avait presque oubliée. Elle s’était précipitée sur la blessure de la cafrine.
- Mais t’es complètement malade !! Léon, c’est quoi ton problème putain ?
- J’aime pas les gens grossiers.
Il venait d’en pondre une plus grosse que lui et il le savait. Les éclairs jaillissant des yeux de Julie, c’était la réponse attendue. Elle le pourrit d’injures. C’était sa façon à elle de se calmer, ou de peut-être avoir une réaction plus positive de Léon, une parole, un geste qui montrerait qu’il n’était pas si monstrueux et indifférent que ça. Allez savoir ? Léon lui était déjà parti. Il avait mal au crâne, à la gueule et à l’âme. Il se revoyait trois ans plus tôt. Même chose. La violence comme moyen pour avoir des réponses. Non, là c’était différent. Ou pas. Bordel, quelle vie de merde ! Il sentit ses tripes se nouer, mais pas comme d’habitude. Il pensa aux paroles de la chanson d’Eminem, « I puke », et tapa un sprint jusqu’à la cuvette des chiottes. Il y laissa du sang, de la bile, et un truc qui ressemblait vaguement à son repas du soir mêlé de vin. Dire qu’il y a même pas dix minutes il était sur le point de baiser avec un véritable avion de chasse… Quelle vie de con ! Mais bon on y était, quitte à tout foutre en l’air, comme d’hab’, autant faire en sorte d’obtenir ce que l’on veut, pour une fois.
Léon, la tronche toujours dans la cuvette, s’essuya la bouche. Il avait fini de se vider, pour le moment. Il repensa aux mauvais souvenirs, l’abandon, l’injustice, la honte. Ça fit remonter ce dont il avait besoin : une rage incontrôlable, aveugle, une brûlure dans son plexus, comme si l’on y avait déposé de la lave en fusion. Il n’avait plus le même visage, il avait fait ressurgir ce qu’il s’était promis de terrer en lui à jamais.
Il sortit brutalement des chiottes, arme à la main, l’air mauvais et le pas rapide. Il se précipita sur les deux filles, écarta violemment Julie - toujours en train de comprimer la plaie – et posa sa chaussure sur la blessure de la cafrine. Il appuya de toutes ses forces. Un cri de douleur déchira la pièce. Léon le mit en sourdine d’un coup de crosse dans la mâchoire. Julie se leva d’un bond.
- Putain Léon mais…
Il pointa son arme sur elle. Ses yeux étaient ceux d’un fou.
- Bouge pas toi. Ferme ta gueule et bouge pas.
Il revint sur Mélodie.
- À nous deux Miss.
La tenant en joue, il alla fouiller son sac. Mouvements saccadés, instinctifs et nerveux. Il n’y trouva rien d’intéressant, un sac de fille. Ah, si, y’avait un parquet de clope. Des blondes. Léon prit le parquet, alla s’adosser contre le mur d’en face et s’en alluma une. Il savoura tout le passage de la fumée dans sa gorge. Le sifflement dans sa tête se dissipa un peu. Sa conscience revenait, il la chassa d’un mouvement de tête rapide.
- Y’a que deux types de personnes qui, pour moi, se baladent avec un flingue sur eux. Les personnes potentiellement menaçantes, et les potentiellement menacées. Tu fais partie desquelles Mélodie ?
Mélodie serrait les dents pour ne pas hurler. Une de ses mains serrait sa jambe ensanglantée.
De sa bouche, malgré elle, ne sortaient que les gémissements, si caractéristiques, de la douleur. Léon prit ça comme une réponse et y répondit.
- J’en ai rien à foutre que tu aies mal. Réponds à la question. Tu t’es précipitée sur ton sac quand tu as vu la miss ici présente – il désigna Julie du bout de son arme – sortir de la salle de bains avec son air supérieur, ses gros seins et ses bourrelés qui se télescopent. Donc tu la connais.
Léon ne se rendait même pas compte du ton de sa voix, ni de ses paroles. L’apanage des fous furieux. Julie, collée par ce qu’elle venait d’entendre était incapable de réagir. Son regard alternait constamment entre Léon et cette fille qui avait sorti un pistolet qui s’était retourné contre elle. Mais c’était Léon qui l’inquiétait le plus. Jusqu’où était-il capable d’aller ? Au fond d’elle, elle était terrifiée, mais cette terreur se traduisait par des regards violents et furieux envers Léon. Mélodie elle, n’avait qu’une envie, sortir de là et que la douleur s’arrête.
- Espèce de gros malade !
- Non, le terme exact c’est « névrose obsessionnelle avec excès d’agressivité » si tu veux tout savoir. Maintenant accouche, sinon je te cartouche l’autre jambe, je la coupe et je la fais cuire en charpie comme un mauvais civet.
- Mais tu veux savoir quoi ? C’est quoi tes questions?
Léon, se leva, furieux, il se mit à hurler.
- POURQUOI T’AS UN FLINGUE ? POURQUOI TU L’AS SORTI QUAND TU L’AS VUE ? OÙ EST SON MARI ? RÉPONDS ! RÉPONDS ! J’EN AI MARRE DE NE PAS AVOIR DE RÉPONSE ! POURQUOI T’AS FAIT ÇA ?
Il délirait complètement. Il ne savait même plus de quoi il parlait, ni à qui. Mélodie s’était mise à pleurer, elle se voyait déjà morte.
- Je la connais pas cette fille, ni son mari. Je pensais que vous étiez envoyés par LUI. C’est pour ça que mon frère m’a donné une arme. Pour que je me protège de LUI.
Léon sortit la photo de Marc et Julie et la balança à la figure de la cafrine.
– Te fous pas de ma gueule. Une caméra de surveillance t’as filmé en train de tailler une bavette à ce mec devant la préfecture. C’est son mari et t’es la dernière à être entrée en contact avec lui.
Mélodie regarda la photo, et tout en elle changea. La peau brune de son visage devint aussi blanche que le cul d’un dalmatien agoraphobe. Ses yeux s’exorbitèrent. Plus aucun son ne passait par sa bouche. Léon le remarqua tout de suite, sa fureur se désamorça dans la seconde. Autre chose prit la place. Il était redevenu humain.
- Tu es… terrorisée.
- Lui, c’est lui son mari ? C’est LUI qui m’a dit d’aller le voir. Il voulait lui parler.
- Lui, il, bordel, tu veux pas faire un peu d’effort et être plus claire ?
- Il me tuera si j’en dis plus.
- Pour le moment c’est moi ton souci.
Léon posa le canon de l’arme sur le genou intact de Mélodie.
- D’accord, d’accord, je vais tout dire.
Et alors Mélodie se mit à parler, du peu qu’elle savait. Et plus elle en déballait, moins la vérité semblait vraie. Léon et Julie n’en crurent pas leurs oreilles, surtout Julie. Même si les deux autres s’étaient massacrés quelques minutes avant, c’est peut-être elle à ce moment-là qui prit le plus de coups.
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