Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 43 sur 46

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Les écorchés

41 – Intrusion

 

 

« Comme si rien n’importait vraiment

C’est trop tard, mon heure est venue,

des frissons me parcourent le dos

Mon corps est tout le temps douloureux

Au revoir à tous, je dois y aller »

Queen

 

La façade et les abords de l’hôtel étaient impeccables, comme la première fois où Léon y était entré. À croire qu’il n’apparaissait comme ça que la nuit ! Plus de lianes ni de ruines. Un masque le camouflant aux yeux du monde durant la journée. Finalement ce bâtiment avait quelque chose d’assez humain… Il ne semblait pas gardé. Fusil de chasse en main, les deux hommes traversèrent la cour en longeant la façade est. La pluie couvrait à merveille leurs déplacements. L’énorme inconvénient était qu’ils s’entendaient à peine, et surtout qu’ils s’étaient trouvés trempés jusqu’aux os en l’espace de quelques minutes. La visibilité était très mauvaise. Léon et Johann passèrent à l’arrière du bâtiment, se collant de près. Une fenêtre à barreaux, et une porte en métal, fermée par un cadenas. Sans doute l’arrière des cuisines. Comment faire pour entrer ? S’ils tiraient sur le verrou, l’effet de surprise était raté. Pareil s’ils faisaient céder le cadenas en frappant dessus avec la crosse de leurs fusils. Penser à prendre une scie à métaux ou un coupe boulon dans le pick-up aurait été trop beau ! Les deux hommes s’interrogeaient mutuellement du regard.

- C’est le moment de savoir si la lame de ton couteau est robuste.

- Elle l’est.

Léon sortit la lame du fourreau, la plaça dans le cadenas et commença à faire levier.

- Merde ! Ça donne rien !

- Force un peu plus !

- Désolé, j’ai pas pris ma dose de poudre protéinée ce matin !

Il accentua la pression, exerçant tout son poids sur le manche. Quelque chose céda d’un coup. Emporté par son élan, Léon tomba à la renverse, le cul sur le sol détrempé. Johann l’aida à se relever en lui tendant le bras.

- Bravo, très professionnel !

- Écrase, c’est bon. Ça dit quoi ?

Johann montra le cadenas cassé avec une moue amusée. La lame du couteau n’avait pas bougé, mais la pointe s’était cassée sur trois bons centimètres. Échanges de regards… Ouais bon ça va ! Johann débarrassa la chaîne de la porte et glissa la main dans l’entrebâillement, prêt à l’ouvrir.

- Prêt ?

Signe de tête silencieux. Vas-y ! La porte s’ouvrit en grand. Léon un genou au sol, Johann debout derrière lui. Le bout de leurs fusils ne braquait que les ténèbres. Ils avancèrent lentement.

- Pas de lampe non plus j’imagine…

- Si, attends.

Johann prit dans sa poche une petite lampe tactique. Léon le regarda comme une bête curieuse…

- Le phare de ma bécane déconne, alors des fois je la place à l’avant pour le remplacer…

- Bien entendu, c’est évident.

Demi-sourires.

Pas facile de tenir une lampe et d’éclairer correctement avec un fusil dans les mains. Le biker mit quelques instants avant de trouver une position stable et un minimum confortable. Quand ce fut le cas, ils avancèrent. Lentement, prudemment. Essayant de scruter chaque angle et chaque recoin. Ils traversèrent ce qui ressemblait à la remise. Une nouvelle porte au bout de la pièce, non verrouillée. Ok, c’est bon on y va. La cuisine. Immense, sombre, rangée, tranquille et inoxydable. Leur progression continua lentement, côte à côte, en silence.

Et puis soudain, comme un déclic, une explosion dans les viscères de Léon. Un mélange d’adrénaline, d’angoisse et de vigilance. Une certitude. Sans prendre la peine de réfléchir, il s’arrêta net, s’accroupit et posa son arme sur le sol. Son poing crispé sur le manche du poignard, il resta immobile, scrutant la noirceur tout autour de lui.

- Qu’est-ce que tu branles ?

Johann avait avancé de trois bons mètres avant de remarquer le changement de comportement de son équipier.

- Chhhhut. On n’est pas seuls ici.

C’était ça que Léon avait senti, le frisson des proies. Quelque part entre les ombres, quelque chose - ou quelqu’un – était là. Johann, moins alerte que Léon, dirigea le faisceau de sa lampe tous azimuts. Il ne voyait rien, n’entendait rien, hormis sa respiration et les échos de la pluie battante à l’extérieur.

- Tu délires complet mec, y’rien ici.

- Chhhut ! Tais-toi j’te dis. C’est tout près.

- Tu devrais arrêter les films mec ! C’est complètement v…

Ça sortit de nulle part. Un éclair de rage et de crocs. Johann eut à peine le temps de protéger sa gorge avec son arme. La bête lui avait bondi dessus de tout le poids de son attaque, dans un grognement effrayant. La gueule lui avait choppé l’avant-bras. La douleur et la surprise le firent hurler. Il se débattait mais n’arrivait à rien. La lampe était tombée. Johann sentit les crocs s’enfoncer dans sa chair, le cou musclé de la bête le secouait dans tous les sens. Et puis d’un coup elle s’arrêta net, et resta de tout son poids avachie sur le motard. Silencieuse, immobile. Léon retira le couteau qu’il venait de lui planter dans le cou. Le sang, humide, chaud et plein de poils se répandit en flots sur le sol immaculé. De ses mains il écarta les puissantes mâchoires et libéra le bras de Johann.

- Ça va ?

- Ouais… Merci… Putain mais c’était quoi ça ?

Léon ramassa la lampe et contempla la dépouille noire à la fourrure collée par le sang.

- Un loup. C’était un putain de loup.

- Mais depuis quand y’a des loups ici bordel ? C’est quoi ce délire ?

- Et depuis quand les loups squattent les cuisines et ont des yeux rouges ? Faut pas rester ici. Tout ce raffut a sûrement attiré l’attention. Ça va ta blessure ?

- Je crois. Léon, merci. Je t’en dois une.

- On verra. Vient on va soigner ça et après on bouge.

Léon déchira une des manches de sa chemise et s’en servit pour bander le bras de Johann. La blessure n’était pas belle, mais ça ne saignait pas trop et les nerfs et tendons ne semblaient pas touchés. Ils désinfecteraient plus tard. Cette subite montée d’adrénaline les avait rendus bruyants, ils respiraient fort, prirent le temps de se calmer. Surtout Johann. Sa blessure le lançait, mais il était désormais plus que déterminé à continuer et à combattre s’il le fallait. Léon, lui, était bien loin des enseignements de Zougou la veille. Il se sentait étrangement alerte, et distant. Tuer cet animal ne lui avait rien fait. C’était la première fois qu’il tuait de façon aussi sauvage. Bien différent de l’ambiance de la ferme autrefois… dans une autre vie. Une certitude, il avait fait ce qu’il fallait. Johann était vivant. Il le savait maintenant, ce monde, il n’en avait jamais fait partie, malgré tout ce qu’il avait pu croire et espérer.

Planqués dans le noir depuis plusieurs minutes. Lampe éteinte, armes sorties, prêts à frapper. Personne n’était venu. Est-ce que leur vacarme était passé inaperçu ? Peut-être que l’hôtel était vide en fin de compte ? Évacué ? Les deux hommes s’allumèrent une cigarette. Le cliquetis du Zippo de Johann, dans le silence armé de la pièce, avait quelque chose de froid et de familier en même temps. Le bruit d’un instrument qui sait faire du feu. Ils avaient peur. Mais ils devaient avancer. Ils n’avaient pas le choix. Léon commença à cogiter, ses démons, c’était pas le moment. Johann le tira de sa torpeur.

- Merci pour tout à l’heure.

- C’est rien, on est une équipe pas vrai ?

- Comment on a fait pour en arriver là ?

- Pour toi je ne sais pas. En ce qui me concerne, je crois que j’ai atteint mes limites, quelque chose en moi a sauté, et voilà où j’en suis.

- Tu dis n’importe quoi. T’es en place, bien plus que moi.

- Dans une situation comme celle-là, peut être… mais ce n’est plus moi. Je ne suis plus le même homme.

- Pourquoi ?

Léon écrasa la petite braise luisante de sa cigarette sur le carrelage froid.

- Avant, j’étais plus gentil.

Puis il se dressa sur ses jambes et récupéra son arme.

- Allez, faut continuer. Tu te sens d’attaque ?

Johann lui sourit, tendant son bras pour que Léon l’aide à se relever.

- Et comment mon frère ! Finissons-en !

Ils pénétrèrent dans la grande salle. Plongée dans le noir, elle aussi. Finalement ce qui se jouait à l’extérieur avait peut-être fini par affecter cet endroit. Léon et Johann avançaient côte à côte. Les tables de jeux, de billard, les arènes pour les combats de coq, tout était là, impeccable, rangé. Rien ni personne n’était entré à part eux. Il y flottait une ambiance d’attente. Comme si la salle n’allait pas tardait à ouvrir.

- En fait les seuls clients que l’on attendait aujourd’hui c’est vous.

La voix venait de leur droite, du comptoir du bar. Léon arracha la lampe des mains de Johann et se précipita vers la voix, canon pointé vers l’avant, prêt à tirer.

- Bouge plus !

- Phrase stupide Léon ! Je vous attendais.

Une voix grave et grinçante à la fois. Un costume noir, une chemise bleue, très élégant. Léon le reconnut immédiatement. Une profonde blessure, récente, marquait le milieu de son front, accentuant un regard extrêmement dur qu’un rictus de satisfaction rendait encore plus glaçant. L’assurance du chasseur. C’est vrai qu’il ressemblait à Keanu Reeves. Dire que depuis une semaine il l’avait cherché partout pour finalement le trouver ici, là où tout avait commencé.

- Ravi de te voir enfin Marc.

Malgré les fusils braqués sur lui, Marc faisait preuve d’une décontraction déconcertante. Il semblait contrôler la situation. D’un demi-sourire maléfique, il pointa son regard droit dans celui de Léon.

- Tu ne comprendras donc jamais Léon. Tes obsessions auront ta perte, tu n’aurais jamais dû venir ici.

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