Les écorchés
26 – Le Dieu rouge et l’égaré
« Tu sais qu’il reste une place pour les gens comme nous
Le même sang coule dans chaque main
Tu vois que ce ne sont pas les ailes qui font l’ange
Tu dois seulement faire sortir les démons de ta tête »
AaRON
Le bateau était toujours là, tranquille et serein, se laissant bercer par les eaux calmes du port. Léon et Julie prirent la dépouille de Marley et l’emmenèrent en mer. Léon voulait faire ça bien, rentre hommage à son ami, même s’il doutait de la méthode. Maintenant il doutait de tout, encore plus qu’avant. L’océan était calme, les touristes blancs et les passionnés, levés à l’aube, revenaient de leur tour de plongée sous-marine. Ça valait le coup ici. Léon se rappela le temps où il était encore un touriste. Les plongées dans le lagon. Des poissons de toutes les couleurs, les coraux, les concombres de mer, les poissons pierre, les tortues, les dauphins et les baleines, la sérénité des profondeurs, un autre monde, loin des échos sourds et futiles de la surface. Marley serait bien ici, au calme.
Julie à ses côtés, Léon lesta le corps, lui alluma un dernier joint puis l’enveloppa soigneusement dans un drap blanc. Il lui parla un peu, lui dit tout ce qu’il avait représenté pour lui, beaucoup et si peu en même temps. Difficile de savoir lorsque l’on est verrouillé. Une dernière goutte de rhum, puis il le posa sur l’eau.
- C’est comme ça que tu traites tes amis ?
Léon haussa les épaules.
- Je crois qu’il s’en fout maintenant.
L’enveloppe blanche s’enfonça dans les profondeurs calmes et sombres. On aurait cru voir la silhouette d’un ange qui s’évanouit. Léon suivit jusqu’au bout le dernier voyage de son ami, jusqu’à ce qu’il disparaisse. À ce moment l’ombre d’un requin passa, comme pour mettre un point final à la cérémonie. Léon démarra son bateau et rentra au port. Une fois à quai, il ouvrit une trappe cachée sous sa couchette. Il y avait là tout un matériel dont il ne s’était pas servi depuis des lustres : cordes et ficelles, sac, réchaud à essence, pierre à feu, briquets et allumettes, gourde en inox pour faire bouillir de l’eau et la stériliser, un TARP, une boussole, une lampe frontale, une couverture de survie, un autre jerrican d’eau, des outils, un essentiel de premier secours, de pharmacie et d’hygiène, etc. En clair, d’autres éléments pour consolider le système des 5C plus quelques autres outils pour améliorer le quotidien. Il embarqua aussi sa cargaison de rhum, deux caisses, ses vêtements et quelques objets personnels. Puis il demanda à Julie de lui donner son téléphone portable. Avant qu’elle n’ait le temps de comprendre pourquoi, il le balança à la mer. Il prit le jerrican d’essence, en aspergea le bateau et y flanqua le feu.
- J’l’ai jamais aimé de toute façon… Allez, en route, ne traînons pas là.
Ils étaient déjà à plusieurs centaines de mètres quand il aperçut dans son rétroviseur la fumée noire et dense s’élever dans les airs. Cette page-là n’était pas difficile à tourner.
Léon n’avait jamais été croyant, du moins, pas comme c’est écrit dans les livres. Pour lui Dieu était une excuse pratique pour ne pas assumer ses responsabilités. J’ai perdu mon boulot : c’est la volonté de Dieu. Ma vie c’est de la merde : c’est la volonté de Dieu. Étrange d’ailleurs, connaissant sa façon de fonctionner qu’il ne soit pas devenu un pur religieux. Néanmoins, là, ça apparut comme un signe, en reprenant la route sauvage, cet élargissement au bord de la route pour se garer, cette statuette dans une cavité de la roche, et ce besoin irrésistible. Alors Léon s’arrêta, et y alla. La statuette de St Expédit Le Décapité semblait n’attendre que lui, dans son antre peint en rouge vif et parsemé de bougies. Léon s’appliqua à rouler une belle cigarette, l’alluma et la déposa en offrande sur l’autel. La statuette le regardait avec l’air serein et consciencieux des sages. Léon s’assit sur un rocher humide et prit une grande respiration.
- Je ne sais même pas ce que je fais là, ni vraiment quoi te dire. J’ai toujours cru que t’étais fâché contre moi, ou peut-être que c’était l’inverse, va savoir, j’ai tellement été fâché contre tout… Sans que ça te vexe, je viens te voir par ce que j’ai personne d’autre vers qui me tourner là, alors tout d’un coup je me mets à devenir croyant. Mais c’est pas pour autant que je te promets de prendre un abonnement. Il paraît que t’exauce les vœux rapidement alors… j’avoue que là un petit coup de main ne serait pas de refus. Et puis avec tout le sang que j’ai vu couler en vingt-quatre heures, je me dis que j’ai jamais été aussi raccord avec ta déco tu crois pas ?
Il marqua un temps. La statuette le regardait toujours sans ciller.
- Je me demande à quoi tu penses quand tu me regardes ? C’est quoi cette expression dans tes yeux ? De l’agacement ? De la bienveillance ? Du détachement ? De l’indifférence ? De l’amour peut-être ? C’est quoi l’amour au fait ? Avoir le cœur qui bat et des papillons dans le ventre ? Pour moi tu le sais, parler d’amour maintenant c’est comme le voir gravé sur la lame d’un rasoir qu’après tu mettrais dans ta bouche. Mais c’est des conneries tout ça ! L’amour c’est vouloir donner à l’autre… Et la vengeance, la haine, c’est vouloir se payer l’autre. Enfin je crois, je sais plus vraiment… Marley est mort, et moi j’ai l’impression de devenir complètement dingue, de reproduire sans cesse les mêmes erreurs. Sauf que là je ne sais plus quoi faire, ni par où commencer alors voilà, la seule chose que je te demande c’est de m’envoyer un signe, un petit truc, pas grand-chose, auquel je puisse faire attention et qui puisse me guider un peu, me dire la direction à emprunter pour, cette fois au moins, réussir quelque chose de bien. Parce que pour l’instant, la seule chose dont j’ai envie, c’est de foncer dans le tas, comme d’habitude. Sauf que cette fois, je me dis que c’est peut-être la bonne solution… ou pas. M’enfin bon voilà, tu sais tout. J’espère que la clope t’a plu, moi en tout cas j’me sens très con de parler à une statue de plâtre. Allez salut, et ne perd pas la tête.
Léon se leva brusquement et se réfugia dans le 4x4. Il démarra en trombe. Lorsqu’il sortit du champ de vision de St Expédit, la cigarette déposée sur le sol rouge au pied de la statuette s’éteignit.
Un vieil ivrogne cuvant sur le comptoir, encore saoul de la veille, était le seul client présent au Cale-Bar quand ils y entrèrent. C’est en voyant les regards interdits de Sleen et Lucie que Léon se rendit compte de leurs allures. Avant qu’ils puissent poser la moindre question, il s’adressa à Sleen.
- On peut se voir une minute, en privé.
Le vieux biker le contempla un moment de haut en bas, puis il finit par hocher la tête.
- Ça marche, suis moi dans la cave. Lucie, amène cette jeune fille dans la cuisine, elle doit avoir faim.
Lucie entraîna Julie dans la cuisine tandis que les deux hommes se dirigèrent vers la cave. Sleen faisait mûrir ici du rhum dans de gros fûts de chênes. Il se dirigea vers l’un d’entre eux, tourna le robinet et remplit un verre du liquide ambré. Il tendit le verre à Léon.
- Tiens mon gars, t’as l’air d’en avoir besoin.
- Merci, c’est pas de refus.
Léon savoura le rhum. Même s’il n’était pas aussi bon que celui qu’il avait goûté chez Zougou, il avait au moins le mérite de lui réchauffer les tripes. Sleen, adossé contre un tonneau, le regarda boire, ses gros bras tatoués croisés sur son torse. Il n’avait jamais vraiment apprécié Léon, peut-être parce que sa fille avait un faible pour lui. Mais il lui reconnaissait au moins une chose, il était franc, et dans une certaine mesure lui trouvait un air honnête et intègre.
– Je t’écoute mon gars. C’est quoi qui t’as mis dans cet état ?
- Marley est mort.
- Marley ? Le pirate informatique ? Celui qui est dans les hauts?
- Ça mèm. On l’a tué ce matin, j’étais avec lui.
Léon parla, Sleen écouta. Il raconta toute l’histoire, de sa rencontre avec Julie, jusqu’à l’incendie du bateau. Il évita juste de parler d’Aurélie, ça n’avait pas grand intérêt. Sleen finit par se servir un verre lui aussi, qu’il s’enfila cul sec.
- Ben mon gars, t’es dans une sacrée merde. Désolé pour ton pote, je le connaissais peu Marley, mais il ne méritait pas ça.
Léon acquiesça d’un hochement de tête silencieux.
- Tu comptes faire quoi maintenant ?
- Très franchement, aucune idée. Bien envie d’aller me farcir du sorcier.
- Je connais Zougou. Il a de drôles de façons parfois mais ça ne lui ressemble pas. Pour moi c’est quelqu’un d’autre.
- Possible. Sinon je comptais aller me planquer quelque temps dans la forêt mais…
- Un peu galère d’aller faire du camping dans les hauts, surtout qu’ils prévoient les premières pluies de la saison demain. Et puis t’as la gueule qui a l’air d’avoir envie de se reposer, pas de faire de la rando…
Sleen laissa sa phrase en suspens, il semblait peser le pour et le contre de quelque chose. Léon ignorait quoi, alors il attendit en finissant son verre. Puis Sleen reprit.
- Tu connais la Ravine des fous ?
- Non.
- Normal, c’est moi qui l’appelle comme ça. C’est une ravine complètement isolée, on n’y accède qu’à pied, et encore, faut connaître le passage, c’est notre repère aux frangins du Club et à moi. On a taillé le sentier dans la jungle à coups de machette et on y a construit la Moch’Case.
- Ça a l’air sympa…
- Mieux qu’un bateau en flammes en tout cas. T’es pas du Club, donc normalement je ne devrais pas t’en parler. Mais tu viens de remonter dans mon estime et Lucie me ferait une scène pas possible si je te refusais un coup de main. Tu seras en sécurité là-bas.
- Merci Sleen, je n’en demandais pas tant.
Le biker hocha la tête et sourit. C’était la première fois que Léon voyait la bouche de Sleen se fendre de la sorte. Ils discutèrent encore un peu puis remontèrent à l’étage.
Dans la cuisine, Julie était en pleurs, certainement pas à cause des tapas de Lucie. Quand les deux hommes arrivèrent, elle ravala ses larmes. Léon posa une main sur son épaule, il n’était pas capable de plus.
- Lucie, va chercher les clefs de la Moch’Case et un plan pour y aller. Ensuite tu me prépares de la bouffe pour une semaine là-bas. T’as l’habitude.
- Pour la bouffe c’est pas la peine Sleen, on va aller en ach…
- Chut ! À partir du moment où tu quittes le bar, c’est pour grimper dans ta charrette et filer vers la Moch’Case. Aucun arrêt, pigé ?
Sleen ouvrit un placard en inox et en sortit un fusil de chasse et deux boîtes de double zéro. Il tendit le fusil à Léon.
- Tiens, elle s’appelle Morue, comme ma première épouse. Prends-en soin, tu me la rendras à ton retour.
Léon allait le remercier encore une fois lorsque Lucie déboula dans la cuisine.
- Regardez ça !
Elle alluma la petite télé posée près du mixeur. Antenne Bourbon, les infos. On y voyait les photos de Julie et de Léon. La présentatrice du journal disait qu’ils étaient recherchés pour le meurtre d’« un homme connu des autorités et suspecté de chantage et de plusieurs délits informatiques » ainsi que pour l’incendie de sa maison. En voyant les images, le visage de Julie se décomposa, Léon lui, tenta de rester calme et rationnel.
- La maison était intacte quand on est parti, quant à Marley…
- Mouais, fit Sleen, difficile de trouver un cadavre abandonné à la mer. Les flics ont tout monté, à moins que tu ne m’aies menti mon gars…
- Papa !!
- Je disais ça pour la forme ma puce. J’ai jamais cru aux rapports officiels des journaux et des flics de toute façon. Tout ça pue la magouille et la corruption.
- Merci Sleen.
- Tu me remercieras quand tu seras sorti de cette merde. Je connais un frangin qui a son beauf chez les perdreaux - on choisit pas le mari de sa sœur - je vais essayer de me renseigner un peu… Bon, fini de causer ! Vous deux vous restez là tant que tout n’est pas prêt, ensuite, vous filez à la Moch’Case. Je viendrai vous voir d’ici quelques jours.
Léon et Julie remercièrent encore les deux tauliers. Une fois les préparatifs terminés, ils prirent la route.
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