Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 18 sur 46

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Les écorchés

16 – Raquettes tortues et fruits du dragon

 

« Donne-moi la sérénité d’accepter les choses qui sont,

la force de changer ce que je peux

et la sagesse de distinguer l’une et l’autre »

Marc Aurèle

 

Les mouvements de l’eau berçaient lentement le bateau. Ils avaient fini de bosser, seulement trois morts pour les requins. Un homme et deux jeunes kanyars, morts dans un accident de scooter. Ils étaient tombés au fond d’une ravine un soir où ils avaient trop bu. Chérif avait insisté pour venir, il avait le temps. Chérif avait toujours le temps, il le prenait. Léon n’avait pas eu envie de rentrer tout de suite au port alors il avait coupé le moteur, laissant la coque de noix dériver. Il faisait bon. Le temps était couvert et les alizés les rafraîchissaient. Léon, perdu dans ses pensées, était assis à même le sol, il fumait, espérant faire s’évaporer sa gueule de bois et ses idées noires. Chérif, le cul posé sur une glacière, le regardait sans rien dire. Il saisit le thermos plein de café à sa droite et en remplit deux grandes tasses en plastique. Il en tendit une à Léon qui la posa à côté de lui sans même y toucher.

- Tu peux le boire tu sais mon ami, j’ai prévu un deuxième thermos de café. Quelque chose me disait que tu en aurais besoin aujourd’hui. Et vu ta tête, je ne me suis pas trompé !

Léon se contenta de lui sourire. Pas envie de dire grand-chose, pas pour le moment. Juste se laisser bercer par les vagues et sentir l’air frais sécher la sueur sur son visage. Chérif se leva de la glacière, souleva le couvercle et en sortit de gros fruits rouges, des pitayas. Ici on les appelait les fruits du dragon. Les fleurs de pitayas, magnifiques comme des soleils aux rayons blancs, ne s’ouvraient que pendant une seule nuit. Dans d’autres pays c’étaient les chauves-souris qui les fécondaient pour donner le fruit. Mais il n’y avait pas de chauve-souris ici, chaque fleur devait être fécondée à la main. Chérif coupa le fruit rouge en quatre, dévoilant une chair blanche tachetée de noir, un peu à la façon d’un kiwi. Presque à contrecœur, Léon en saisit deux morceaux. La chair fraîche sucrée, légèrement acide inondant sa bouche et sa gorge lui fit un bien fou.

- C’est bon n’est-ce pas ? Je t’ai déjà raconté l’histoire des raquettes tortues ?

- Bien sûr Chérif, tu me l’as raconté une bonne dizaine de fois.

- À l’époque où l’île n’était pas encore trop habitée, elle était peuplée de tortues terrestres. Les marins les embarquaient sur les navires afin d’avoir de la viande durant le voyage. Mais, pour la conservation, il était plus facile de les garder en vie n’est-ce pas ? Alors les marins découpaient les feuilles des pitayas, les raquettes, pour les donner à manger aux tortues durant le trajet.

Léon lui sourit, il aimait les histoires de l’île. Chérif lui tendit un autre pitaya, à la chair rouge celui-là.

- Tiens mon ami, tu as besoin de manger pour prendre des forces. Goni vide y tient pas d’bout.

Ils mangèrent en silence, reprirent du café et Léon se roula plusieurs clopes. Quelque chose, enfin plus que d’habitude, le préoccupait. Chérif ne voulait pas le presser, si ça devait sortir, ça sortirait. Ils avaient le temps. Sur la mer, avec des vivres et de l’eau, on a que ça, du temps. Finalement, Léon, jetant sa clope par-dessus bord, fissura le silence d’une voix hésitante.

- Chérif, tu y crois toi à la seconde chance ?

Chérif le considéra de toute la profondeur de son regard noir et sage. La question n’était pas aussi légère qu’elle n’y paraissait.

- Bien évidemment… Après mon ami, tout dépend de comment tu l’entends ou la perçois. La seconde chance peut se manifester sous plusieurs formes. Et les erreurs que tu as pu commettre dans le passé, c’est peut-être avec d’autres personnes que tu les rachèteras. Il suffit juste, même si cela semble facile à dire, d’être attentif à ce qui se passe autour de toi, et de façonner ta vie en conséquence.

- Le fameux rétroviseur.

- Tant que tu ne l’auras pas retourné tu ne pourras pas avancer mon ami, mais ça tu le sais déjà. Comment être prêt à saisir de nouvelles opportunités si l’on ne cesse de regarder dans le passé ?

- Ouais… je sais. Manque toujours ce fameux… « déclic ».

- Trouve-le, sinon cet état va finir par te tuer.

- La mort ne veut pas de moi pour le moment, crois-moi j’ai déjà essayé. Pourquoi tu m’as amené voir Zougou ?

- Ah Zougou, un homme dangereux et puissant. Cela t’a-t-il servi ?

- Sûrement, quelque part, enfin je crois. Mais t’as pas répondu là.

- Je n’en sais rien à vrai dire. Je me suis dit que tu lui plairais et, probablement aussi parce qu’au fond de moi je pensais que cela t’apporterait quelques éclairages. Tu sais, nous autres les Africains avons encore en nous un certain instinct et une connexion primitive que la plupart des blancs n’ont plus. Ai-je eu tort ?

- Difficile à dire. Depuis quelques jours tout est tellement… remuant.

- Remuant, que veux-tu dire par là ?

Le silence s’installa de nouveau. Mais ce n’était plus le même. Il était devenu pesant et lourd. Même le ciel semblait descendre sous son poids. Le visage même de Léon avait changé, d’une expression que Chérif ne lui connaissait pas. Se roulant une cigarette, Léon cherchait les mots qui décriraient le mieux ce qu’il cachait au plus profond de lui depuis longtemps. Il alluma sa cigarette, tira quelques bouffées et commença à parler. Sa voix, son expression, ses mots, tout était différent. Un Léon authentique.

- Du haut de mon mètre soixante-quatorze et de mes vingt-neuf ans la vie me pèse Chérif. Mes instants de bonheur n’ont été fragmentés qu’en de succincts moments d’une brièveté sans nom. Chacun, je les ai très chèrement payés. Je ne crois plus en l’amour des femmes, ni en celle de l’homme d’ailleurs. Lorsqu’une personne t’a déçu, cela s’inscrit dans tes gènes, plus rien n’est comme avant. Même si tu lui as pardonné. Il faut un cœur solide pour aimer, mais il en faut un encore plus fort pour continuer à aimer après avoir été blessé. Le fait d’avoir été abandonné sans avoir eu la moindre explication valable, le fait de rester sur des points de suspension a considérablement freiné mon processus de détachement émotionnel, ou au contraire l’a accentué. Je ne ressens plus rien de vraiment authentique ou sincère sans qu’il ne se trouve derrière une sorte de signal d’alarme instinctif qui me pousse à ne pas m’abandonner davantage. À ne plus faire confiance. J’ai tiré mes leçons, sans doute des mauvaises, c’est triste mais c’est ainsi. Je n’ai plus parlé à mon fils depuis deux ans, plus serré contre ma poitrine sa petite tête blonde depuis trois. J’ai même oublié son visage, son sourire qui a dû bien changer depuis le temps. Quant au son de sa voix espiègle, ce n’est plus qu’un léger murmure, à peine audible. Je l’ai abandonné, pourtant, crois-moi, j’étais un super papa. Je n’ai jamais trouvé ma place dans ce monde et, les rares fois où j’ai cru la trouver, les forces de la vie m’en ont éjecté. J’admire les gens qui agissent sans se poser de questions, ils ne savent pas leur bonheur. Moi, même si j’essaie, les questions reviennent à la charge, et j’ignore quoi en faire. Alors je bois, je bois pour noyer tout cela. Je pense trop. Je pense trop aux mauvaises choses. Chaque jour, je me lève avec l’envie d’en finir et chaque jour, je remets cette idée au lendemain, comme toutes les autres, sauf celle de boire. Je suis un homme sans but, sans rêve, sans envie. Il ne subsiste qu’un vide furieux et obsédant à l’intérieur de moi. Une brûlure viscérale creusant des abîmes. La seule chose que je désire m’est inaccessible, la paix et des réponses valables. Mon cœur bat, mais la vibration de la vie s’est évadée de moi. Et depuis ces derniers jours, comme si tout cela ne suffisait pas, c’est comme si de nouveau je devais m’acquitter d’une dette dont j’ignore la provenance. J’ai rencontré une personne que même mes espoirs les plus fous n’auraient osé revoir. Mais la revoilà, plus jeune, plus belle, en attente. Mais j’ai peur. Peur de ce que je pourrais faire ou ressentir si je me laissais aller. Peur parce que, si elle part encore, car elle partira encore, suivant la façon dont elle partira, je ne suis pas certain cette fois de la laisser en vie, avant de partir vers un nouvel exil, un autre ailleurs où rien n’y personne ne m’attend.

Le silence reprit sa place. Nouvelle tasse de café. Chérif ne savait quoi répondre d’intelligent, il était stupéfait de ce qu’il venait d’entendre, de la façon dont il l’avait entendu. Une victime, Léon ne se voyait que sous le prisme de la victime. Léon le cynique, l’ivrogne au langage si fleuri et violent pouvait déverser ses plus sombres émotions presque avec grâce et poésie. Il se sentit très flatté de cette confidence. Il savait maintenant pourquoi il avait toujours décelé cette tension, cette colère chez Léon. La colère des hommes fragiles. De la haine même. Comme il l’avait lu une fois dans un livre : « la haine, c’est la colère des faibles ». Que lui dire d’intelligent ? Rien. Il se rappela une phrase dans une bande dessinée qu’il avait lue. Posant sa main noire et bienveillante sur l’épaule de Léon, il lui dit avec un grand sourire.

- Où est passé Léon ? Rendez le moi, il est spécial mais j’y tiens !

- Va te faire foutre !

- Ah, te revoilà, j’ai eu peur.

Ils éclatèrent de rire. Léon aussi connaissait cette phrase, c’est lui qui l’avait fait découvrir à Chérif. Après une dernière tasse de café, ils redémarrèrent le bateau. Léon était KO, KO mais soulagé. Mais il savait que ça ne durerait qu’un temps.

- Merci Chérif.

- Ce n’est rien mon ami. La vie va t’aider. Il faut juste que tu le veuilles. Kont pas si bato pou sote la rivièr. Cela ne dépend que de toi et de ta volonté. Tu es le seul maître à bord de ta galère. Mais encore faut-il que tu veuilles prendre la barre au lieu de te laisser dériver…

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