Les écorchés
28 – Tout gâcher
« Quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
et quand il veut serrer son bonheur il le broie »
Georges Brassens
Aurélie est là, avec son frère et ses amis. De la neige partout. Elle porte un bonnet blanc qui révèle le vert de ses yeux. Ils rient, s’amusent, posent devant l’objectif en faisant les enfants. Elle se sent bien, elle est heureuse. Elle avance.
Réveil en sursaut et trou dans la poitrine. Où est-il ? Ah oui, le hamac, la Moch’Case, c’est vrai. Quelle heure il est ? Le soleil a l’air déjà haut. Julie n’est pas en face de lui, elle a disparu ! Où est-elle ? Il lui est arrivé quelque chose ! Il se lève d’un bond et l’appelle. Des cris déchirant le jour naissant.
- Julie ! Julie !
Le sang frappe dans tout son corps, sa poitrine est bloquée. Léon a du mal à contenir sa respiration. Elle a disparu, il n’a pas su l’aider, être attentif. Il n’a pas su la protéger.
- Julie ! JULIE !
- Hey, je suis là, pas la peine de gueuler comme ça.
Julie apparait, des fruits pleins les bras. Son visage marque une profonde inquiétude. Léon est prêt à tomber, ses émotions veulent déborder de toutes parts, corps et voix veulent hurler. Mais il retient tout, calme sa respiration, frotte ses yeux.
- Ça va ?
- Ça va Julie. J’ai juste eu peur… qu’il te soit arrivé quelque chose. Tu étais où ?
Julie esquisse un sourire en coin, très touchée par cette attention.
- En train d’aller chercher de quoi préparer le petit-déjeuner.
- Tu déjeunes toi ?
- D’habitude non. Mais en me réveillant ce matin, dans cet endroit et avec tous ces fruits autour, ça m’a pris comme une envie de pisser.
- Ah, ok.
Léon essaie de lui sourire mais ne sait pas trop s’il y arrive. Sa bile le tiraille. Une vraie lame d’acier plantée dans la chair. Julie pose sa récolte sur une table et s’approche de lui, elle a envie de le serrer dans ses bras. Mais elle s’arrête, comme si un bouclier invisible l’empêchait d’aller plus loin.
- T’es sûr que ça va Léon ?
- Ouais, t’inquiète. J’ai juste fait un rêve… assez hard rock.
- Un peu normal avec ce qui se passe depuis ces derniers jours.
- Ouais, ça doit être ça. Et toi, t’as bien dormi ?
- Ouais. Jusqu’à ce qu’un putain d’hélicoptère à touristes passe juste au-dessus de nous dans un bordel abominable ! J’ai commencé à cogiter après alors je me suis activée.
Encore une fois, Léon se retrouvait bluffé par cette capacité-là. Cette force de se mettre en mouvement quand lui restait scotché. Cette force dont il s’était senti la victime par le passé. Cette force qu’elle avait eue de se barrer sans se retourner, comme si rien n’avait eu d’importance ni n’avait compté. Comment faisait-elle ? Comment faisaient-elles ? Et puis il culpabilisa de ne rien avoir entendu pour l’hélicoptère. Ça aurait pu être quelque chose de bien plus grave.
- Je suis désolé.
Julie resta interdite.
- De quoi ?
Léon réalisa qu’il était encore complètement coincé dans les émotions de son rêve. Il prit une grande respiration, ferma les yeux, la chaleur dans sa poitrine se mit à se balancer. Il chercha dans la poche de son pantalon de quoi se rouler une cigarette.
- Rien, laisse tomber, oublie tout ça. Y’a du café ?
Après un bon litre de caféine et plusieurs cigarettes, Léon se sentit totalement réveillé. Il était revenu à son état normal de verrouillage. Il prit un énorme plaisir à voir Julie se délecter de papaye, de litchis et de mangue. Léon n’aimait pas la mangue, il avait goûté plusieurs fois mais ce fruit-là avait un arrière-goût qui lui déplaisait. Julie s’en foutait partout, s’essuyant le jus coulant de ses lèvres avec le revers de la main. Elle semblait heureuse ce matin. Léon la trouvait ravissante. Allez savoir pourquoi, ce ravissement devant un bonheur presque enfantin, quelque part, lui faisait mal. Sûrement parce que lui n’arrivait plus à ressentir ça. Qu’est-ce qu’elle était belle ! Julie s’aperçut que Léon la dévisageait et elle lui sourit, elle éprouvait vraiment du plaisir à être là, avec lui, dans cet endroit. Elle voulait en profiter, ne pas penser aux problèmes, juste savourer ces instants-là, sous la chaleur lourde à l’ombre des arbres.
- Tes blessures au fait, ça va ?
- Ça va. Ça pique un peu mais je m’en sortirai.
Il mentait. Il avait l’impression que sa carcasse était passée sous un train.
- Tant mieux. Alors, c’est quoi le programme de la journée ?
- Bonne question. T’aimerais faire quoi?
Julie haussa les épaules puis, dans un sourire empli de malice et de séduction, elle déposa son coude sur la table faite en bois de palette et déposa soigneusement son menton dans la paume de sa main.
- À toi de me le dire, c’est toi l’autochtone… Surprends-moi.
Très embarrassé soudain le Léon ! Surprendre quelqu’un, de façon positive, surprendre une femme, une femme qui lui plaisait, il n’avait pas joué à ce jeu depuis longtemps. Un vif malaise s’empara de lui. Jouer, surprendre, devenir en quelque sorte un enfant, Léon avait tari cela au plus profond de lui depuis belle lurette. Julie ne put s’empêcher de lui offrir un rire moqueur.
- Vas-y, sors les rames…
Léon se sentit blessé, et vexé. Cette situation le touchait énormément. Pourquoi se trouvait-il si soudainement à fleur de peau ? Julie le vit, et s’en attrista.
- On pourrait se balader un peu, visiter le cratère. Et puis cueillir encore des fruits, allumer le groupe électrogène et les mettre au frigo. Les litchis et les mangues c’est bien mieux quand c’est frais.
- Si tu veux. Faisons ça.
- Quel enthousiasme Léon ! Ça fait plaisir à voir !
C’était vrai, Léon n’avait plus aucun enthousiasme. Ils finirent leur petit-déjeuner en silence. Julie elle, réfléchissait à quoi cueillir, Léon engloutissait son café et fumait clope sur clope sans prendre conscience de là où il était.
La forêt était dense et humide. Cachées sous les fougères, des centaines de grenouilles sautillaient sous leurs pas. Ils avançaient difficilement, taillant les lianes à la machette pour se frayer un passage. Mais le plaisir était là. Le fait de faire de l’exercice, de transpirer tout en pensant à ne pas se blesser avec la machette avait détendu un peu Léon. Il se montrait plus souriant et avait repris du plaisir à discuter avec Julie, ne voyant qu’elle, essayant tant bien que mal d’oublier les croyances douloureuses du passé. Mais ce n’était pas si évident. Comment y croire ? Comment faire confiance ? Comment ne pas se méfier et ne pas s’empêcher de vibrer ? Le chant des martins et des merles Maurice était au rendez-vous. Une papangue les survola. Léon aimait la forêt tropicale, dense et épineuse, elle semblait cacher quelque chose. Des secrets jalousement protégés. Il s’y identifiait, tout en enviant sa richesse. À un moment, ils entendirent un craquement de branche à quelques mètres sur leur gauche. Léon, immédiatement en alerte, se plaça entre Julie et le bruit, machette levée.
- Hey le parano, tu joues le Kévin Costner à faire le garde du corps comme ça ?
Léon la regarda de biais, tentant d’imiter le regard de l’acteur. Autrefois c’était un jeu entre lui et Aurélie. Julie effectua une grimace, l’imitation était plutôt réussie.
- Hey pas mal !
- Tu ne crois pas si bien dire ! Avant de venir sur l’ile, je faisais du combat rapproché et, pour passer mon grade, je devais travailler la protection de VIP.
- Du combat rapproché, je comprends mieux ta façon de te battre. Pourquoi t’as arrêté ?
- Parce que… ça ne plaisait pas à quelqu’un qui m’était proche.
Julie haussa les épaules.
- Et alors, si ça te plaisait à toi ?
Quelle ironie pensa Léon. Si elle savait ! Depuis la séparation, il avait abandonné le krav maga et, en allant sur l’île, il avait même abandonné son fils. Comme une réponse extrême aux reproches qu’elle lui avait faits par le passé, de ne pas prendre un peu plus de temps pour eux deux, trop occupé qu’il était à aller au club et à focaliser tout son temps libre sur le gamin et ses problèmes. Il avait coupé les ponts avec tout, mais c’était trop tard, elle était déjà partie.
Comme pour l’extraire de ses pensées moroses, le temps se couvrit soudainement. Les premières gouttes tombèrent, lourdes et éparses. Puis des millions d’autres les rejoignirent. En un instant, une pluie torrentielle s’abattit sur eux, nettoyant d’un coup toutes les préoccupations du moment. Ils firent demi-tour à toute allure. Tout en étant essoufflés, ils riaient et étaient ravis. Même Léon. Il adorait la pluie, surtout ici, en cette période. Elle ne glaçait pas, elle rafraîchissait, nettoyait.
Ils déboulèrent en trombe sous le porche de la case, trempés jusqu’aux os. Léon peina comme un forcené à enlever son t-shirt, Julie éclata de rire.
- Vu comment tu galères pour le haut, tu ferais mieux d’aller directement dans la cascade pour enlever ton jean !
- Gnagnagna !
Ils se grimacèrent. Léon saisit une serviette, s’essuya rapidement et la tendit à Julie.
- Attends, tu t’es séché à l’arrache ! T’es encore tout dégoulinant de la tête !
Naturellement, elle s’approcha de lui et passa la serviette dans ses cheveux. Ce fut instantané, une bulle se créa autour d’eux. Ils cessèrent de rire. Julie ne lui séchait plus les cheveux, elle le caressait. Léon saisit la serviette, la passa doucement autour de la taille de Julie pour l’attirer à lui, avec toute la douceur dont il était capable. Julie se laissa faire. Sa poitrine se gonfla et se posa sur le torse nu de Léon. Elle se laissa submerger par l’attraction. Passant délicatement sa main sur son visage meurtri, elle lui murmura, comme si elle cherchait une autorisation :
- Tu me plais beaucoup Léon, j’aime être avec toi. Et je sais que pour toi aussi c’est pareil…
En guise de réponse, Léon posa doucement ses lèvres dans le cou de Julie, savourant les gouttes de pluie qui en ruisselait. Il reconnut instantanément ce parfum de peau. Ce parfum qu’il avait tant aimé, qu’il pensait avoir perdu à jamais et qui maintenant, de façon inespérée, lui revenait. Il serra Julie de toutes ses forces. Continuant de boire sa pluie, il remonta doucement sous l’oreille, puis passa sur la joue, se dirigeant lentement vers ses lèvres. Julie se cambra, cette montée soudaine de désir, les baisers de Léon, la firent frissonner de plaisir. Collés l’un à l’autre, leurs lèvres se joignirent. Des frôlements d’abord, comme pour s’apprivoiser. Puis la pression augmenta, et dans un embrasement passionnel, leurs langues se mêlèrent, caressantes et fusionnelles. Léon l’entraîna doucement sur le canapé posé à côté d’eux. Il caressa ce corps qu’il connaissait par cœur, qu’il n’avait jamais pu oublier, à qui il savait comment donner du plaisir. Il commença à lui déshabiller le haut, dégrafant son soutien-gorge d’une main tandis que l’autre lui caressait une joue qu’il couvrait de baisers. Puis il descendit lentement, dans le cou, les épaules, savourant et buvant chaque centimètre carré de peau. Il caressa ses seins, ses seins si beaux et si lourds, redécouvrit avec émerveillement ses taches de peau plus claires, ses tétons fermes. Il les lécha, alternant savamment légèreté et une pression plus forte. Puis il descendit sur le ventre, le parcourant de ses lèvres et de sa langue, s’abreuvant de l’eau pure qui s’y reposait. Il descendit lentement. Julie eue un geste de recul.
- Attention, murmura-t-elle, je suis…
- Je sais, ton nombril.
Elle fut stupéfaite par sa réponse mais ne releva pas, préférant s’abandonner à ce plaisir qui montait lentement en elle. Léon savait vraiment y faire ! De la pointe de ses dents, il effleura l’os de sa hanche, des millions de fourmis envahirent Julie. D’une main, il lui caressait les seins, de l’autre il pressa sa cuisse contre son flanc nu. Sa bouche descendait toujours, il déboutonna son short en jean, embrassant et léchant ce qui se trouvait à la frontière de la culotte de Julie. Ne désirant pas qu’il aille plus bas, elle lui saisit le visage à pleine main, et le remonta fermement pour fusionner sa bouche à la sienne. Tout en se déshabillant mutuellement, ils continuaient de s’embrasser avec fureur, comme si leurs bouches étaient incapables de se séparer plus de quelques secondes. Léon se sentait perdu, une partie de lui n’était pas là. Le plaisir, le désir était là, mais pas l’abandon. Il voulait s’abandonner, se forçait, mais sentait ses émotions bloquées. Ce n’était pas vraiment à Julie qu’il faisait l’amour. Il ne caressait et désirait que de la chair. Il se retrouvait à étaler de la technique, pas à être dans l’échange. Il ne ressentait aucune sensualité. Faire l’amour, les filles, tout cela n’avait plus aucune magie. Juste du désir et de l’excitation. Il essaya tant bien que mal de chasser ces idées de son esprit. Dire qu’Aurélie lui avait dit une fois que lorsque l’on faisait l’amour à une femme, on faisait l’amour aussi à son cerveau…
Ils étaient nus maintenant. Chacun caressait et excitait le sexe de l’autre. Julie était très humide, Léon raide, elle le guida doucement pour l’accueillir en elle. Il entra en Julie comme on entre dans l’oubli. C’était chaud et serré. Il connaissait cet endroit où il avait si souvent fait l’amour, connaissait les positions qui font monter le désir, les élans qui au contraire lui faisait mal. Il n’avait pas envie de lui faire mal. La transpiration de leurs ébats se mêlant à l’eau. Leurs corps glissèrent l’un sur l’autre en une symphonie radieuse et extatique. Julie ferma les yeux et gémissait, elle s’abandonnait complètement.
- Oh Léon, tes mains ! C’est comme si tout mon corps te connaissait déjà ! Te reconnaissait !
Un électrochoc ! Un rappel à l’ordre furieux de la réalité ! Léon se retira immédiatement et bondit de plusieurs mètres en arrière, cachant ses mains derrière son visage.
- Je suis désolé Julie, je ne peux pas.
La pauvre ne comprenait rien et se sentit soudainement rempli de honte.
- C’est parce que je suis mariée ?
- Non, pas du tout. C’est moi.
- C’est à cause de cette Aurélie, Aurel, comme tu m’as appelée la première fois qu’on s’est vu ?
- Je croyais que tu n’avais pas entendu.
- Ben si.
Ce « ben si » là, sec et net, le pétrifia. Julie s’était recroquevillée sur elle-même, cachant sa frustration et son corps nu en se mettant en boule. Elle était redevenue sèche et renfermée. Elle aussi avait une armure.
- Alors, c’est qui cette Aurélie dont tout le monde parle ? J’aimerais bien savoir maintenant et que t’arrêtes de me prendre pour une conne. Je ne sais pas pourquoi, mais je la déteste cette fille. Alors, c’est qui putain?
Léon expulsa un soupir d’une lourdeur incroyable. Il était dans tous ses états. Que faire, que dire ? Que raconter au regard incendiaire et blessé que lui lançait Julie ? Oh, et puis merde, autant tout déballer !
- Ok, Julie, calme-toi, je vais tout te raconter. Tout.
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