Les écorchés
15 – Schémas - Blues
« Le blues ça veut dire que je t’aime
Et que j’ai mal à en crever »
Johnny Hallyday
Fin de journée. Comme une furieuse envie de se bourrer la gueule. La colère, la tristesse, la jalousie, la culpabilité, les regrets, le manque, le vide. Une vraie liste de course pour désenchanter ! De tout ça il n’avait qu’une envie, les noyer. Leur en mettre suffisamment dans la poire pour les faire s’écrouler d’ivresse. Dormir au moins pendant cent ans en espérant qu’au réveil, tout cela aurait disparu. Le chien. Pourquoi est-ce qu’il pensait au chien ? Parce qu’il avait l’âge de leur séparation. Jimi avait permis à Aurélie de déplacer son affection et son amour, son besoin d’aider et de s’attacher sur autre chose que Léon. À combler le vide. Jimi avait l’âge de leur séparation, aussi simple que ça. L’âge de sa vie de femme libre. Il la connaissait mieux que Léon désormais. Son premier remplaçant. La colère, la jalousie, l’envie de mort… Se gratter les cicatrices, ces plaies qui ne veulent pas se fermer, ne pas comprendre comment l’on fait pour oublier le passé. Et toujours cette putain de colère dans tout ça. Tout ça pour une fille qui avait juste eu le courage terrible de l’oublier avant qu’il ne l’oublie. Si elle le savait…
Ça devait être vachement flatteur pour elle – au fond - de se dire qu’un homme mettait à ce point du temps pour l’oublier. Un homme pour lequel elle n’avait plus qu’un seul désir : qu’il la lâche et qu’elle ne le revoit plus jamais ! Elle le lui avait dit, dès le départ : « Je n’ai plus rien à voir avec toi ». Un peu facile, mais terriblement tranchant. Quand une femme veut montrer sa méchanceté, même le diable s’assoit pour apprendre des leçons. Léon s’enferma dans son bateau, prit une de ses bouteilles de rhum arrangé. Il se mit à boire autant qu’à pleurer. La colère, la tristesse, le manque, le vide. Comme la chanson des Croquants qui ne quittait plus son esprit :
Je bois à en crever
et peu à peu j’en crève
comme ont crevé mes rêves
quand l’amour m’a trahi
Tandis que Léon ruminait son passé dans l’autodestruction, Julie, elle, s’activait. Ce qui s’était passé dans la salle de bains ce matin, même si ça la préoccupait, elle essayait de ne plus y penser. « Tu t’es engagée auprès d’un autre. Alors tiens ton engagement. » Pourquoi lui avait-il sorti un truc pareil ? Comment faisait-il pour taper aussi juste à chaque fois ? Pour la connaître si bien ? Trop de questions sans réponses. Pas moyen de les trouver pour le moment alors à quoi bon se prendre la tête, autant avancer, bouger, penser à soi… et à Marc. Elle avait déjà trouvé une petite voiture de location et en avait profité pour faire quelques courses. Puis, sans but précis, elle prit la route, ouvrant les vitres à fond en écoutant John Butler Trio. Les paysages défilaient comme ses pensées et ses troubles. Elle essaya de ne pas s’y accrocher, appuya sur l’accélérateur. À un moment, elle passa devant une vieille case, grande et abandonnée. Elle s’y arrêta un moment pour la regarder. Toute la tôle était rouillée, le bois bombé et la peinture craquelée. Plus rien n’était symétrique et le tout ne semblait désirer qu’une chose, s’écrouler. Mais ça tenait bon. Ça tenait bon. Elle adorait ce type d’architecture fracassée, ça avait de la gueule et une histoire à raconter. Ça lui rappelait que même abîmé, ce qui avait du charme pouvait espérer revivre, être restauré. Il fallait juste y ajouter des nouveaux bons matériaux, du savoir-faire et une sacrée dose de volonté. Bizarrement, Julie pensa à Léon. Cette case écroulée lui ressemblait assez. Elle s’en voulut et reprit le volant. Ne pas s’arrêter sur les mauvaises pensées. Elle amorça son retour en ville lorsqu’elle tomba par hasard sur une salle d’escalade. Why not ? Elle paya l’entrée, loua des chaussures et se défoula sur les parcours de blocs. Une heure et demie plus tard, ruisselante de sueur et de fatigue, les doigts et les cuisses en miettes, elle se sentait beaucoup mieux. Elle n’avait pas dépassé le 6b mais ce n’était pas grave. À défaut d’une bonne baise, elle avait fait un peu de sport. Elle prit une douche à la salle puis remit ses affaires. Tant pis pour l’hygiène, ça attendrait son retour à l’hôtel. De toute façon, avec cette chaleur, malgré l’eau froide, elle transpirait déjà. Elle remonta dans sa petite Hyundai de location et démarra, direction l’hôtel. Mais une sensation, une angoisse presque, la saisit soudain. L’hôtel, y aller, pourquoi ? Et que faire une fois à l’intérieur ? Et une autre idée vint. Elle essaya de la chasser mais ça persistait. Un mélange d’attraction, de fascination et de lourdeur. Elle secoua la tête. Oh et puis merde, fait chier ! Elle passa une vitesse, sans trop savoir pourquoi. Direction le port, un vieux bateau. Le soleil s’était couché sur vendredi.
Il n’y avait que l’ombre d’un homme aux abois dans cette puanteur à espace réduit. La chaleur de l’accueil était parfaitement raccord à l’ambiance du réduit.
- Oh putain, il ne manquait plus que toi ! Qu’est-ce que tu veux ?
Julie haussa les épaules.
- J’en sais rien. Peut-être un peu de compagnie je crois.
- Prends-toi un chien, parce que, désolé ma grande, mais le gigolo a tiré le rideau pour ce soir.
- J’vois ça. Tu t’entraînes pour le casting en vue de jouer le rôle d’un clochard alcoolique ?
- Ouais, du sur-mesure.
Léon avait balancé ça d’un ton glaçant. C’était tout son art, et son drame. Se comporter et dire l’exact inverse de ce qu’il ressentait dans le fond de son être : son désarroi total. Se montrer désagréable pour cacher son besoin de réconfort. Tout mettre en œuvre pour éloigner alors que l’on a envie d’attirer. Bref, un comportement de petit con ! Il n’avait pas l’alcool mauvais, au sens violent du terme. Il avait l’alcool triste, malheureux, mélancolique et perdu. Donc l’alcool mauvais.
- Tu bois quoi ? Du rhum ?
- Un arrangé maison, recette de mon cru. Tiens goûte.
Léon lui tendit la bouteille, noire, impossible de voir la couleur du liquide à l’intérieur, ni ce qu’il y avait dedans. Julie hésita mais la prit. Elle ne buvait que rarement d’alcool, et s’enivrait encore moins. Elle porta le goulot pégué de sucre à ses lèvres et but une petite gorgée. C’était fort, parfumé, excellent, indescriptible.
- C’est pas mal. Comment t’as appelé ça ?
- Un Aurel.
- Un No réel ? Pourquoi ?
- Parce que c’est bon et fort dès la première gorgée. Qu’à peine fini de l’avaler tu en demandes encore. Que ça te manque. Que tu te demandes comment tu vas faire pour retrouver cette intensité quand tu n’en auras plus.
- Joliment dit. C’est fait avec quoi ?
- Quelque chose que l’on ne trouve plus ici.
Léon avait récupéré la bouteille et buvait à grande lampée. Julie avait bien compris qu’il parlait de bien autre chose que d’aromates et de rhum. Mais de quoi ? D’où lui venait ce regard vide et perdu. Il y avait moins d’un jour, elle avait vu le même homme bondir sur des types armés sans hésiter et venir la rassurer sous la douche. Maintenant, en voyant cette ombre triste errant dans les méandres glauques de l’alcool, Julie avait du mal à se dire qu’il s’agissait d’une seule et même personne. Elle éprouva un immense désir de compassion, une envie de l’aider.
- Tu veux en parler ?
- Pourquoi, ta vocation d’infirmière te pousse à me sauver ?
- Possible… En fait, tu tapes dans le mille Léon, comme d’hab’. Tu veux partager avec moi tes pensées ?
Bien sûr qu’il en avait envie. Il n’attendait que ça. Se déverser, trouver une âme réconfortante et charitable. Mais il savait où ça mènerait. Aurélie, Sandrine et les autres, en utilisant des mots ou non, toutes celles à qui il s’était un peu ouvert avaient eu la même réaction. Elles s’étaient barrées. Léon les tirait en arrière alors qu’elles avaient besoin d’aller vers l’avant. Mais pas avec Julie, pas cette fois. Il avait fini par comprendre le truc et ça l’avait résigné. Pour vivre en couple, il ne faut rien dévoiler. Chaque fois que l’on distille la moindre trace de doute ou de faiblesse, l’image que l’autre se fait de vous change. Pour vivre longtemps avec quelqu’un, il faut lui mentir ou lui cacher la vérité. À quoi bon s’engager si l’on sait que la personne en face, au fond, ne vous connaît pas par cœur ? À quoi bon faire confiance et s’abandonner si c’est pour être abandonné en retour ? Triste mais vrai.
- Si tout le monde devait savoir ce que je pense Julie, ce ne serait plus mes pensées.
- Mais ça peut soulager parfois.
- Je la connais chérie l’histoire du soulagement. Si tu veux assouvir ton instinct de boy-scout, prends-toi un chien, un amant – voire plusieurs – y’en a du foutre à boire, ou d’autres patients, mais fous-moi la paix. Je la connais l’histoire, attendre d’une nouvelle rencontre qu’elle vous sauve ou vous rende heureux, c’est donner les clefs de la ville à un prédateur. Va tomber amoureuse d’un autre écorché. Ce type de mec, c’est fascinant dans les groupes de rock et les films français, pas pour vivre avec. Plein le cul de me faire utiliser par des garces et me retrouver dans le caniveau parce que je suis un « type bien », parce que je laisse toujours une seconde chance, puis une troisième, une dixième jusqu’à me faire réduire en purée. Les femmes ne laissent jamais de seconde chance. Quand le cendrier de la voiture est plein, on le vide, on ne change pas de caisse. Mais ça t’es pas en mesure de le comprendre. Alors casse-toi, avec ta jolie petite gueule et ton masque de froideur, va en réduire un autre en morceaux. Bonne chasse ! Je te refile à d’autres.
Les mots sont les plus grands des assassins et pourtant on continue de les garder en liberté. Seul le silence peut être plus violent parfois. Julie, de nouveau, prit ça en pleine face. Elle recula sous les coups qui venaient de la frapper, tout droit sortis d’une vérité tellement enfouie en elle qu’elle ne l’avait jusqu’à présent qu’effleurée. Se retrouvant découverte, une nouvelle fois mise à nue et bousculée dans son intimité, elle ne pouvait plus en tolérer autant. Elle sortit les crocs.
- Tu fais chier Léon ! Depuis le début tu m’en fous plein la gueule alors que je ne t’ai rien fait. Ok, je te demande de l’aide et quelque part je t’utilise pour retrouver mon mari. Ok, tu me plais, je ne sais pas pourquoi mais c’est vrai. Ok ça a l’air tordu, tout comme le fait qu’effectivement tu sembles me connaître par cœur, jusqu’à même savoir que j’ai été scout et que… Bref ! Ok, la vie est une pute. Mais ça ne te donne pas le droit de me traiter comme une merde.
- Que ce soit le mari, un besoin de présence ou un simple jeu sadique, on utilise toujours les gens. Et après, on estime ne pas être concerné par leur état.
- Mais qu’est-ce que je t’ai fait ?
- Si tu savais…
- Quoi, parle plus fort putain !
Léon explosa, lui aussi.
- Je t’aime Julie ! Je t’aime depuis le premier jour où je t’ai croisé et même d’avant. Je donnerais ma vie pour toi et j’irai jusqu’au bout de cette histoire avec toi. Mais je n’ai aucune confiance en toi. Aucune, et ça me flingue, parce que je voudrais tant… vibrer. Enfin, bref, laisse tomber.
Il s’était renfermé de nouveau. Fin du débat.
- Que je laisse tomber quoi ? Tu voudrais tant quoi ? Parle-moi putain !
Le verrou était mis, plus aucune pensée ne s’alignait correctement. Impossible d’agir comme il le faudrait.
- T’en a rien à foutre en fait !
Un sentiment de merde le parcourut en entier. Ce sentiment qui fait que l’on sait que l’on est en train de tout foutre en l’air, de tout foirer, mais l’on ne peut s’en empêcher. Léon se voyait faire, mais, prisonnier dans son armure de glace, il n’y pouvait rien. Il se roula une clope et s’enfila une dernière rasade avant de se coucher. La fuite dans le sommeil.
- Laisse tomber Julie.
- Pfff, va chier ! En fait t’en as rien à foutre. Reste dans ta merde et étouffe-toi bien avec ! T’es qu’un pauvre mec qui joue les victimes !
Julie claqua la porte. Effectivement, ce mec ne lui apporterait rien de bon.
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