Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 40 sur 46

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Les écorchés

38 – Le vote

 

 

« J’suis qu’un fantôme quand tu vas où j’suis pas.

La souffrance ne t’atteint pas,

l’émotion c’est pour les humains »

Renaud

 

- Tu devrais aller dormir un peu Léon, ça t’éviterait de dire des conneries !

- C’est pas la peine de t’énerver pour ça Sleen.

- Bien sûr que c’est la peine. Non mais qu’est ce qui ne tourne pas rond chez toi ? Coupe Gorge est sûrement à feu et à sang à l’heure qu’il est ! C’est de la pure connerie et du suicide. T’es complètement cinglé de vouloir aller là-bas !

- Tu vois une autre solution ?

- Parfaitement, rester ici et attendre que les choses se tassent.

- Les choses ne se tasseront pas et tu le sais. Marley avait des tonnes de dossiers compromettants. Pour le moment, c’est toute l’ile qui est touchée, imagine si le bordel se propage à l’extérieur.

- Rien à foutre de l’extérieur.

- Bon sang Sleen réfléchis deux minutes, le mec qui a fait ça, tu crois vraiment qu’il veut s’arrêter là ? Un type qui fout un bordel pareil a toutes les cartes en mains, et n’a besoin de rien. Je dois trouver le moyen de lui donner un truc qu’il veut, et y’a que lui qui pourra me dire ce que c’est.

- D’accord. Et comment tu comptes le trouver ce fameux méchant ?

- Je sais qu’il est là-bas.

- Ah ouais, et comment tu le sais ?

Le regard de Léon s’arrêta un instant sur Julie, il y cherchait une réponse, n’y trouva qu’inquiétude. Dire la vérité serait tellement énorme que Sleen ne le croirait jamais.

-… Une intuition.

- Ha, une intuition. Et tu crois que je vais te laisser prendre mon pick-up et une arme sur une putain d’intuition ? Ça pue un peu le foutage de gueule ton truc non ? Une intuition ! Pfff !

Sleen se tourna également vers la jeune infirmière.

- Bon sang ! T’es sa régulière toi, dis-lui qu’il fait une erreur !

Le menton de Julie tomba de stupéfaction. Avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, Johann prit la parole.

- Je suis d’accord avec Léon. Si aller voir à Coupe Gorge peut arrêter ce bordel, moi je dis que ça vaut le coup d’essayer. J’suis avec toi mec. Je t’accompagnerai.

Léon le remercia d’un signe de tête, une seconde main n’était pas de refus. Mais Sleen n’avait pas dit son dernier mot.

- Non mais t’es pas bien non plus ? Qu’est-ce qu’il te prend à toi aussi ?

- Écoute Tonton, si tu n’es pas d’accord, on a qu’à voter.

- Un vote ? Nous ne sommes que deux.

- On est cinq.

- Les autres ne font pas partie du club.

- Putain mais ouvre les yeux tonton, il est où le club ? Si les autres frangins devaient arriver, ce serait déjà fait ! Ils sont tous morts ou cachés ailleurs !

Sleen saisit son neveu par le col et le poussa. Johann se défendit. Léon et Lucie durent intervenir pour les séparer. Tout le monde criait et se défiait du regard. La tension était visible chez chacun. Finalement le président des Corsaires trancha en faveur de son neveu.

- Très bien, on va procéder à un vote. La majorité l’emporte. Je veux entendre seulement « Oui » ou « non » à l’ordre du jour qui est : se rendre à Coupe Gorge pour… suivre « l’intuition » de Monsieur-l’Ex-Nourrisseur-de-Requin-et-Fouille-Merde-De-Première ici présent. Pour moi c’est « Non ». Johann ?

- Ouais, moi j’suis pour !

- Léon ?

- Ouais…

- Très bien maintenant à ces dames. Lucie ?

- Non. C’est de la folie les gars, vous allez vous faire tuer.

- Deux pour, deux contre. J’ai bien peur que ce soit toi qui doives trancher ma belle.

Bien évidemment, tous les regards se tournèrent vers Julie, et elle en ressentit le poids. Un immense malaise s’empara d’elle. Cette chevauchée, si c’était vraiment le chaos dehors comme le disaient les motards, ça pouvait s’avérer extrêmement dangereux pour Léon. Et elle n’avait pas envie qu’il lui arrive du mal, pas encore, il en avait déjà tellement bavé.

- Tu es certain que tu n’as pas d’autres solutions Léon ?

- Je n’en vois pas d’autre pour l’instant Julie. Et il faut que tout ça se termine.

- Je sais.

Elle ne savait pas quoi dire. Si de par son vote il lui arrivait quelque chose…

- Eh merde ! Je suis désolée. C’est « Non ».

Julie l’avait lâché. Léon sentit la morsure de la trahison lui transpercer la poitrine. Il savait pourquoi elle l’avait fait, mais il était déçu. Sleen reprit la parole.

- Deux oui, trois non, la majorité l’emporte. Maintenant tout le monde va essayer de se calmer. On attend jusqu’en fin d’après-midi la venue des autres membres du club, ensuite on avisera.

À midi, ils mangèrent tous ensemble. Léon évita soigneusement de croiser Julie du regard. C’était à lui de jouer les enfants Boubouleux maintenant. Il savait au fond de lui que Julie avait fait ça pour le protéger, mais il ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir. Ça avait ravivé des blessures. Ou était-ce juste le caprice d’un enfant à qui sa mère avait dit non ? Dans tous les cas, il devrait se débrouiller seul car, en bonne tête de mule, il n’avait pas l’intention de renoncer. Pourtant, en lui-même cette décision le tiraillait. Combien de fois avait-il chèrement payé le fait de s’entêter, de vouloir obtenir des réponses à tout prix, de ne pas écouter les autres ?

Peu après le repas, alors qu’il sortit se promener, il tomba nez à nez avec Johann. Le jeune biker couvert de tatouages, s’approcha de lui. Léon enviait l’assurance de sa démarche.

- Comment ça va mon frère ?

- On fait aller. Et toi ?

- J’suis ok, comme toujours. Juste inquiet pour mes frangins.

- J’imagine ouais, vraiment désolé.

- C’est le jeu. Ici ou sur la route, on a toujours pris des risques. Cette fois ça change juste des bagarres habituelles entre bandes. Dis-moi, t’es sûr que tu peux le trouver le gars qui fout la merde ?

- En tout cas je peux essayer.

- Alors j’suis avec toi mec.

- Et le vote ?

- Aux chiottes le vote ! Je laisserai mon cuir ici, comme ça mon oncle ne pourra rien me dire, je n’agirai pas sous les couleurs du club. On fait ça ensemble, toi et moi.

- D’accord. Comment on va s’y prendre ?

- On partira de nuit, après le repas. Je m’occupe des armes et des clés du pick-up. Démerde-toi juste pour être en haut de la piste.

- J’y serai. Merci de ton aide.

- Tu me remercieras quand on aura réussi. J’espère que ton intuition est bonne mec. Allez, à plus.

Johann prit la direction de la case. Cette fois, Léon ne pouvait plus reculer. Il secoua ses cheveux pour en sortir les tensions mais ça ne fit rien. Alors il se secoua entièrement. Ça passa un peu. Il avait besoin de se reposer, la nuit serait longue. Il s’allongea à même le sol et, envahi par ses pensées, ferma tout de même les yeux dans l’espoir de dormir.

Un crissement de feuilles l’extirpa de son sommeil. Il se redressa d’un bon.

- Doucement, doucement le parano, c’est moi.

- Julie, mais qu’est-ce que tu fous là ?

- Je suis venu te parler, je peux ?

- Ouais.

C’était un ouais qui voulait dire davantage « je suis pas sûr ». Ça dépendrait de ce qu’elle lui sortirait. Léon se redressa et se cala contre un tronc couché. Il s’en roula une. La miss prit place à ses côtés, les genoux contre sa poitrine, le tout enveloppé dans ses bras. Ils apprécièrent un instant de silence, le chant des oiseaux, la valse des feuilles et le crépitement des branches dans le vent. Léon, en plus du fait que son orgueil avait été mis à mal par le vote de Julie, commençait à éprouver quelque chose de différent à son égard, il se mettait à la percevoir de façon plus globale, plus détachée.

- Je suis désolée pour tout à l’heure.

Léon haussa les épaules. Il savait pourquoi elle l’avait fait, enfin du moins il pensait le savoir.

- T’as voulu me protéger. Ou alors protéger tes intérêts pensa-t-il.

Julie sourit. Un sourire soulagé, mais étrange. Léon y décelait comme de la satisfaction, comme si la réponse qu’il lui avait donnée était exactement celle qu’elle attendait. Dans ce sourire, il y avait un brin de perversion. Une perversion que Léon s’était refusé à voir jusqu’alors, dans son passé comme dans son présent. Et cela lui explosait à la figure à présent. Il s’était trompé sur Elle, et Elle s’était trompée sur lui. Il n’était pas un fou dangereux, mais Elle n’était pas une garce non plus, ni une sainte. Ils n’avaient juste pas su s’accorder.

– Tu crois que c’est Marc derrière tout ça n’est-ce pas ?

La question de Julie le tira de ses pensées.

- C’est possible.

- Et c’est lui qui aurait tué Marley ?

- Ça se pourrait bien.

Un nouveau silence. Et puis…

- T’en as rien à foutre du vote pas vrai ? Tu vas y aller quand même ?

Léon ne répondit rien. Il n’y avait rien à dire. Finies les confidences.

- Alors je viens avec toi.

- Certainement pas Julie. Je veux te savoir en sécurité ici. Malgré son côté Cro-Magnon, Sleen est un brave type, et Lucie est étanche. Vous êtes en sécurité ici et il n’y a aucune raison de remettre en cause ce système-là.

Il lui mentait. Pour la première fois de sa vie, il lui mentait à Elle. La regardant dans le blanc des yeux, préférant lui balancer un mensonge plutôt qu’une vérité qui risquerait de la blesser. La vérité c’était qu’il ne savait pas quoi – ou qui - il allait trouver là-bas. Et il venait de se rendre compte, par le prisme d’Aurélie, que Julie avait une tendance à faire de sa vie une succession de délits de fuite. Dès que sa loyauté devait être testée, elle prenait la tangente, ou trahissait. C’était son système de défense sans doute, tout comme les silences, la provocation, l’égoïsme et le mépris. Léon lui se rendait compte en parallèle qu’il utilisait la peur comme seul lien avec son ex. Mais tout cela devait cesser. Il savait qu’il n’aurait jamais de seconde chance avec Aurélie, elle ne voulait plus jamais l’entendre et il devait avoir le courage de l’accepter maintenant. Mais en ce qui concernait Julie, dans le cas présent, elle pouvait représenter un danger, et il était hors de question qu’il se remette en situation de difficulté ou de dépendance par rapport à elle. La laisser à l’écart, c’était le seul moyen d’en finir avec cette histoire. Bien entendu la miss ne l’entendit pas de cette oreille.

- S’il te plaît Léon, quelque part tout cela est de ma faute. La mort de Marley, c’est parce que je t’ai demandé ton aide que c’est arrivé ! Laisse-moi t’aider.

- Tu veux m’aider ? Vraiment ?

- Bien sûr !

- Alors reste ici, fais ce que je t’ai dit et surtout tu oublies cette conversation.

- Pourquoi t’es si raide avec moi d’un coup là ? Pourquoi tu me parles comme ça ?

- Tu sais très bien pourquoi.

- Parce que tu ne me trouves pas fiable. Après tout ce que l’on a traversé… Pfff va chier Léon !

Julie se leva et partit. Il la reconnaissait bien là. Faudra attendre pour la remise en question. Pour le moment elle se conforterait dans l’image que c’était lui le méchant malade qui avait des problèmes. Peu importait. Léon essaya d’évacuer toutes ses tensions. Pas évident. Les colères viscérales du passé remontaient. Devait-il les laisser l’envahir ? Peut-être qu’il en aurait besoin pour cette nuit. Mais ce n’était pas très honnête par rapport à tout ce que Zougou lui avait enseigné. Et puis aux chiottes les redevances ! Depuis le début, chaque fois qu’il avait fait une action pour arrêter cette merde, une autre était venue derrière. Il fallait que ça s’arrête à un moment. Mais comment ? Ses organes le brûlaient, il attendit la nuit en fermant les yeux. Pour la première fois, il se consola en se soulageant lui-même, chose qu’avant il recherchait chez les autres.

- Endors-toi Léon, tu as le droit de te reposer maintenant. Ferme les yeux et laisse-toi aller à la paix.

La guerre viendra bien assez tôt.

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