Les écorchés
36 - Noël au sommet
« Oh mais non rien de grave
Y’a nos hématomes crochus qui nous sauvent
Et tous nos points communs dans les dents
Et nos lambeaux de peau qu’on retrouve çà et là
Calmes et tranquilles
Serre-moi encore étouffe-moi si tu peux…
Nous les écorchés vifs, on en a des sévices »
Noir Désir
Il était toujours délicat pour Léon de savoir ce qu’une femme avait réellement en tête. Parfois elles vous sourient alors qu’elles veulent vous égorger, d’autres se ferment hermétiquement, alors qu’elles crèvent d’envie que vous les preniez dans les bras. Julie faisait partie de cette catégorie. Lorsqu’il arriva à la cabane, elle était en train de cuisiner des légumes sous le porche, au feu de bois. Le vent s’était un peu levé, il diffusait une bruine rafraîchissante. Les créoles disent qu’il farine. Lorsqu’elle l’aperçut, elle lui décrocha un rapide coup d’œil. Sa voix était aussi tranchante que le couteau qu’elle tenait dans ses mains.
- Ta balade t’a réussi ?
Léon sourit.
- On peut dire ça. Je me suis rendu compte de beaucoup de choses.
- Ben tant mieux pour toi.
Julie se retourna en prenant soigneusement soin d’éviter son regard. Elle se rua sur la casserole pour y déverser les tranches d’aubergines qu’elle venait de découper. Ce ton, et cette attitude-là, Léon les connaissaient bien. Autrefois ce comportement le mettait hors de lui, le fermait. Mais pas cette fois. Ça le fit tendrement sourire. Cette arrogance, cette froideur apparente, n’était-ce pas une fabuleuse démonstration d’un Bouboule cachant son manque d’assurance ? Léon se retrouvait face à une femme frustrée, une gosse blessée qui avait tellement peur de laisser sortir ses émotions qu’elle gardait tout en elle. De premier instinct, Léon voulu sortir l’enseignant, lui raconter tout ce qu’il venait de vivre. Mais ça ne l’aurait pas fait, au contraire, cela n’aurait fait qu’envenimer les choses. Et son bouboule à lui était encore trop présent pour qu’il se mette à sauter et hurler sur place pour lâcher la colère de Julie. Il choisit d’essayer le clown, en le combinant un peu au séducteur. Il alla prendre une feuille de litchis, en coupa le bout reliant la feuille à la tige, la plia en deux et la plaça entre ses lèvres. Puis il souffla. La feuille vibra. Guimbarde créole. Au son, Julie esquissa un regard furtif, puis retourna à sa cuisine. La gamine avait toujours envie de bouder. Une fois certain que la feuille était bien placée pour produire un bon son, Léon entama le refrain de « I can’t smile without you ». C’était une de leur chanson avec Aurélie. Mais Julie n’était pas Aurélie. Il arrêta pour souffler « Miss you » des Stones. Un des refrains les plus connus du monde s’il en est. Puis il se mit à danser à la Mick Jagger, en prenant soin d’être parfaitement ridicule. Julie ne put s’empêcher de le regarder et d’esquisser un sourire. Il continua sur « I put a spell on you » et « I heard it thought to the grapevine ». Le visage de Julie se détendit, son énergie changea, mais elle faisait mine de bouder encore, pour la forme. Tout en gesticulant et en faisant le comique, Léon s’approcha d’elle, commença à danser autour d’elle. Elle éclata de rire.
- Tu fais chier putain !
C’était gagné. Léon la regardait avec des yeux lumineux et un sourire radieux.
- Je sais, merci. Approche.
Il attrapa Julie par la taille et la serra fort contre lui. Leurs corps étaient parfaitement alignés, ni les fesses trop en arrière comme les Occidentaux, ni le sexe trop en avant comme les Orientaux. Tous leurs chakras se touchaient, échangeaient. Ils se serrèrent fort un moment, laissant sortir d’eux toutes les tensions pour y faire entrer de la tendresse et de l’apaisement. Le menton posé sur son épaule, Léon dirigea lentement sa bouche vers l’oreille de Julie. Toutes les fois où, par le passé, dans ce genre de dispute, il s’était pris d’un élan de compassion ou de consolation aussitôt refréné par son ego, là il se rachetait. Il sentit le thérapeute se mêler à la partie, accompagné du père. Mais s’il parlait à Julie, il se parlait aussi à lui, et à quelqu’un d’autre.
- Je te prie de m’excuser pour tout à l’heure. Rien n’est de ta faute, tout vient de moi, je me suis laissé envahir par de mauvaises émotions. Je sais que tu traverses une période difficile en ce moment et je vais t’épauler pour faire en sorte que ça s’arrange pour le mieux. Tu es une femme merveilleuse, je crois beaucoup en toi. Tu es belle, intelligente et même si tu as un caractère de cochon parfois, je t’aime énormément Julie.
- Merci Léon.
Elle en avait la gorge nouée de ce qu’il venait de se passer, un petit échantillon de ce qu’avait ressenti Léon dans la forêt.
- Moi aussi je m’excuse pour mon comportement tu sais. J’ai pas su réaliser à quel point cela devait être difficile aussi pour toi. J’ai été un peu conne. Et je me rends compte que je n’ai jamais pris la peine de te remercier pour tout ce que tu es en train de faire pour moi. Merci Léon.
Ils relâchèrent un peu leur étreinte et leurs yeux se croisèrent. Le désir monta. Les séducteurs et les amants apparurent. Léon se détacha doucement de cette étreinte, sans violence, puis désigna la casserole d’un signe de tête, affichant toujours son putain de sourire.
- T’as fait quoi de bon à manger ?
- Hum… de la ratatouille. Je savais pas trop quoi faire d’autre.
- Ratatouille c’est parfait.
- Sans ail.
- Sans ail bien sûr.
- Au fait, t’as entendu ce bordel terrible tout à l’heure ? Un tremblement de terre ?
- Non, le volcan. La Fournaise s’est réveillée.
Une idée traversa la tête de Léon. Il tiqua sous sa propre pensée, et en sourit d’autant plus. L’aventurier venait de se pointer.
- Dis Julie, tu te sentirais en forme pour marcher cinq six heures de nuit, à la frontale ?
- Euh pffff, ça dépend, pourquoi ?
- Aller au sommet du Piton des Glaces, regarder la coulée du volcan au loin et voir le soleil se lever.
Julie fit la moue en se déhanchant. Bien sûr qu’elle était partante, elle n’attendait que ça.
Ils préparèrent leurs sacs, avalèrent leur ratatouille en vitesse et se mirent en route. L’ascension dura presque six heures et fut extrêmement pénible, surtout pour Léon. Ses blessures n’étaient pas remises et il payait très cher le fait de trop fumer. Les sentiers montaient raide sur l’île. Durant les quatre premières heures, ils grimpèrent les hautes marches qui traversaient la forêt primaire. Ils reprenaient leur souffle fréquemment, marquant des temps de pause brefs mais réguliers. C’était un plaisir de souffrir et de transpirer pour quelque chose de choisi, de ludique et de pacifique. Arrivé à environ 2200 mètres d’altitude, le froid se fit davantage sentir. La végétation changea. Les roches volcaniques et les bosquets remplaçaient à présent les fougères arborescentes et les fleurs multicolores, offrant un paysage lunaire aux deux crapahuteurs. Ils étaient seuls ici. Tout le monde fêtait Noël sur la plage ou à la maison. Il leur fallut encore deux heures de marche, se frayant un chemin parmi les pierres, avant d’arriver au sommet. Un froid glacial les assaillit. Ils trouvèrent refuge à l’abri d’un bloc de basalte. Ils se changèrent, remplaçant leurs t-shirts trempés de sueur par des secs. La température avoisinait le zéro. Sur le chemin ils avaient pu observer sur la pierre noire de l’eau de ruissellement gelée. Dire qu’au bord de la mer la température était telle qu’elle étouffait… Enfin, ils arrivèrent au sommet. Léon tira une cafetière et son réchaud du sac. Ses doigts étaient fripés par le froid. Julie elle, avait l’air de bien se sentir et le regardait trembler d’un œil amusé.
La nuit était parfaitement claire, offrant un ciel merveilleusement étoilé. Malgré le fait qu’il était maintenant sur l’ile depuis un bon moment, Léon connaissait seulement deux des constellations de cet hémisphère, la « Croix du Sud » et le « Scorpion ». À l’est, on devinait les contours du cratère et les gerbes de lave en éruption. Un sillon rouge et jaune, pareil à une blessure ruisselante, luisait dans la nuit sur un des flancs de la Fournaise. En bas, on pouvait voir quelques lumières dans les maisons de Licaos. Quelque part non loin de ces lumières, la maison en cendres de Marley reposait. La petite cafetière italienne qu’ils avaient embarquée se mit à gargouiller sur le réchaud. Léon coupa le feu et servit le liquide noir et brûlant. Ça leur réchauffa les mains. L’horizon commençait à peine à pâlir.
- Joyeux Noël Julie.
- À toi aussi Léon. Joyeux Noël. Tu es déjà venu ici ?
- C’est la troisième fois. Je viens ici pour Noël.
- Pourquoi ?
- Parce qu’en étant seul ici, au milieu de nulle part, pour un jour comme celui-là et ben… disons que ça m’aide à faire semblant d’oublier que je passe encore un Noël sans famille et sans foyer. Mon dernier Noël au pays a un goût un peu amer. Alors au moins, ici, je n’entends pas les autres être heureux.
- Je suis vraiment désolée Léon.
- Faut pas. C’est moi qui ai choisi de ne pas m’en sortir après tout.
La mélancolie et la douleur avaient refait surface. Léon tenta de les chasser en secouant les jambes et les bras. Des sons sortirent aussi. Julie le regarda, interdite. Quand il eut fini, il se tourna vers elle, un petit sourire gêné en coin du visage.
- Petite technique mise au point dans la forêt tout à l’heure…
- Oh, tu m’en diras tant… Je peux me permettre de te dire quelque chose, par rapport à ton histoire avec Aurélie, j’y ai pensé quand j’étais seule ?
- J’y tiens pas forcément mais… je t’en prie.
- Moi j’y tiens. C’est pas comme si depuis des heures je me faisais le spitch en moi… À cause de ton histoire, tu ne laisses même pas le doute aux nanas que tu rencontres, tu ne te laisses pas la chance de tomber amoureux. Et puis je crois que tu fais fausse route sur elle. Tu fais des raccourcis et penses des choses qui ne sont pas réelles, comme la plupart des gens le font d’ailleurs. Tu devrais essayer de regarder le bout de la lorgnette avec les yeux de quelqu’un d’autre, les siens en l’occurrence. Le fait qu’elle vive au milieu de votre ancien mobilier… honnêtement je la plains. Quant aux messages que tu lui as envoyés, et au fait qu’elle t’ait dit qu’elle s’en foutait de ta vie, je ne crois pas qu’elle le pensait. Moi je ne le penserais pas. Il n’y a rien de pire dans un message qui mette plus en colère que de se sentir jugé ou qu’un autre pense ou croit détenir la vérité à ta place.
- Pas faux.
- Ouais… Tu as dû la mettre hors d’elle. Et je suis certaine que même si tu la faisais flipper, elle évitait de te répondre aussi pour ne pas remuer le couteau dans la plaie, pour ne pas te rendre plus mal. Même si ça sonne comme de l’indifférence pour toi, si on est pareilles elle et moi, je serais loin d’être indifférente, même si je montre le contraire. Elle ne pouvait pas t’aider, et te contacter alors qu’elle savait que tu ne tournais pas la page ne t’aurait pas rendu service, loin de là. Au contraire, créer de la colère en toi, savoir que tu me détestes, ça serait la meilleure méthode que j’aurais pour te faire avancer. Moi ça me ferait beaucoup de peine de savoir qu’un homme n’arrive plus à être heureux parce que je l’ai quitté, ça ne me flatterait pas. J’me dirais « quel pauvre gars ». Personnellement savoir qu’il est malheureux ça me ferait mal au cœur. Que tu aies besoin de savoir que ça a compté, que tu ne t’es pas fait rouler pour pouvoir aimer à nouveau, je peux le comprendre. Mais ne noie pas ces questions au milieu d’un tas de regrets et de jugements.
Julie touchait en plein dans le mille.
- Je ne sais pas vraiment comment tu étais à l’époque avec elle Léon, même si tu m’en as parlé. Mais, le Léon que j’ai en face de moi depuis quelques heures, il est bien différent de celui de tes histoires, et du début de notre rencontre. Tu es intelligent, drôle, beau, loyal, viril et super sexy, et t’as un putain de sourire si tu savais… Cette force que tu cherches, avec tout ce que tu m’as dit avoir traversé, et que l’on traverse, tu l’as en toi Léon, je l’ai vu. Et tu n’es pas quelqu’un qu’on oublie. Des moules dans lesquels on fabrique les mecs comme toi, y’en a pas beaucoup.
- Ouais… Tu sais, si elle était vraiment comme tu le dis, elle ne m’aurait pas balancé depuis le début qu’elle n’avait plus rien à voir avec moi.
- Ben sans doute que ça a dû bien la gonfler aussi. Et l’ignorance c’est facile. C’est toujours plus facile de devoir commencer une nouvelle histoire que de rafistoler les anciennes, il faut beaucoup moins de volonté et de courage, c’est dommage mais c’est comme ça.
- À moins de se remettre avec la personne pour recommencer une nouvelle histoire…
– Pour ça il faut soi-même être différent, avoir compris et changé certaines choses. Maintenant il faut que tu avances.
- Ce qui ne tue pas te rend plus fort comme on dit.
- Non, je crois que c’est des conneries. Ce qui veut te tuer te rend triste et en rage. La force vient des belles choses. De ceux qui t’aiment, ta famille, tes amis, de tes satisfactions pour tes belles actions. Essaie de t’accrocher à ça quand tu es désespéré.
- Ouais. Moi tu sais la seule que je désire, c’est la possibilité de réparer mes dégâts.
- On a tous un jour fait des dégâts Léon, et le caractère se détermine par la façon dont on les répare. Mais répare-toi avant.
Léon éprouva de nouveau tout le poids de cette culpabilité. Il ne s’attendait pas à se faire pardonner, même s’il en rêvait. Mais il savait qu’en aidant Julie, il faisait quelque chose de bien, et c’était sa façon à lui de se racheter. Il l’aimait et l’aimerait toujours et, malheureusement pour lui, il n’arriverait jamais à l’oublier.
Le jour s’éclaircit de plus en plus. Laissant se dessiner les contours des cirques de Licaos, de Zalasie et de Tamat. Sous l’effet de la lumière, la langue de lave dégoulinant du cratère devenait moins visible. Le café brûlant avait maintenant un peu refroidi, ils le burent en silence. Léon tenta de se rouler une cigarette mais ses doigts trop lisses et trop fripés lui donnèrent du fil à retordre.
- T’as jamais essayé d’arrêter ?
- Une fois, j’ai tenu une semaine. Ça m’a valu une sacrée dose de reproches… et de culpabilité pour ma part.
- Pourquoi ?
- Imagine-toi acheter des patchs et des médocs – de plein gré et spontanément je précise – pour soutenir ton mec qui arrête de cloper, et surtout pour le calmer parce qu’il est chiant. Et qu’il reprenne connement en taxant une clope à un pote, devenu depuis ton voisin, après son entraînement, tu connaîtrais ta réaction ?
- Ok, je vois.
Ils en sourirent. Nouvelle gorgée de café.
- On ne va pas pouvoir se cacher éternellement pas vrai Léon ?
- Non. On va rester encore un peu à la cabane, le temps que Sleen vienne. Après je redescendrai avec lui en ville.
- Je viendrai avec toi.
- Non, tu es en sécurité à la Moch’Case, restes-y le temps que tout soit réglé.
- Mais Léon…
- Y’a pas de « mais » Julie, s’il te plaît. Tu as peut-être l’impression que je ne te crois pas capable de m’aider ou d’être un précieux coup de main, il n’en est rien. Mais je n’ai pas envie que tu finisses en tôle ou qu’il t’arrive ce qui est arrivé à Marley. Ton aide me serait très utile, mais s’il te plaît, je serai plus tranquille en te sachant en sécurité.
Julie, contre son gré, accepta. Le soleil commençait à montrer son disque de braise. Les nuages dansaient entre les cols, semblables à des cascades de coton dégoulinant des sommets. Julie se leva pour aller se coller à Léon. Cette chaleur tendre et complice les apaisa. Pendant un instant, les deux fugitifs se sentirent les seuls êtres humains de cette planète, et c’était parfait. Ils restèrent ainsi une bonne heure, à se brûler la rétine sur le lever du soleil, dans leur bulle, dans leurs bras, là où leur enfant se croyant en sécurité.
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