Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 32 sur 46

Pages du PDF

Les écorchés

30 – La vie ne m’apprend rien

 

 

« Sur le chemin des rêves on peut se croiser »

Sandrine

 

Le sorcier affichait toujours autant d’assurance. Cependant, son regard était plus serein et il renvoyait à Léon un demi-sourire bienveillant. Ça c’était nouveau, et assez déstabilisant. Mais Léon trouva un avantage à cette situation, au moins il avait quelqu’un sur qui se défouler.

- Toi ! Fils de pute ! Je devrais te piétiner la gueule avec mon 42 fillette !

Léon avança vers lui, poings serrés. Zougou ne bougea pas d’un centimètre, au lieu de cela, il continua de sourire. Sa voix était d’une étrange douceur.

- Tu pourrais Léon. Comme à ton habitude, tu vas décharger ta colère sur les autres au lieu de la lâcher par toi-même.

- Peut-être, mais ça me soulagera.

- Pour un temps seulement, et tu le sais. Mais d’accord, laisse sortir ton monstre, frappe-moi.

Zougou écarta les bras. Léon s’arrêta net. Cassé dans son schéma de provocation, il resta sur place, les poings serrés à s’en rentrer les ongles dans la chair, ne sachant s’il devait frapper ou non. Et tout d’un coup, le visage de Zougou se métamorphosa en une grimace hideuse. Il tira la langue, émit des grognements impressionnants et sauta sur place. On aurait dit un enfant tapant sa crise. Cela dura bien deux minutes. Léon le regarda faire, complètement décontenancé de voir Zougou dans cet état. Lorsque ce dernier eut fini, il lui dit demanda d’un ton sec.

- C’est bon, t’as fini ? Tu te sens bien ?

- Parfaitement bien, je te remercie Léon. Mais à mon tour de te poser la question. Ta colère n’a-t-elle pas grandement diminué en intensité ?

C’était vrai. Léon avait desserré les poings, et la brûlure dans sa poitrine se sentait à peine. Il fut forcé de l’admettre, les gesticulations grimaçantes de Zougou l’avaient détendu.

- J’ai simplement capté ta colère Léon, et au lieu de la garder en moi, comme le font la plupart des gens dits « civilisés », je l’ai lâché. Je l’ai laissé s’exprimer à travers mon corps et par mes sons, comme un enfant l’aurait fait.

Léon ne savait pas quoi dire. Il ne comprenait rien à tout ça. Zougou fit quelques pas de côté puis s’assit dans l’herbe, au pied d’un immense arbre à caoutchouc. Il respira profondément en fermant les yeux. Il semblait parfaitement en confiance et dégageait une sérénité et une joie de vivre que Léon n’avait jamais vu chez personne.

- J’aime cette forêt, elle est si vieille et préservée. La végétation, les arbres en particulier, ont énormément de mémoire. Ils en ont des choses à raconter ! Toute cette quiétude, cet amour, cette énergie. Tu as choisi un bien bel endroit ! Regarde-moi ça comme c’est magnifique !

- OK, c’est magnifique. Rien à foutre. Qu’est-ce que tu fous ici Zougou ?

- Je suis venu pour te libérer, aussi étrange que cela puisse te paraître. Je vais te montrer en quoi tu n’es pas le seul fautif de l’échec de ton histoire avec Aurélie. Comme tu attends des réponses depuis trop longtemps, je vais t’en apporter quelques-unes et, par ce biais, je vais tenter de te faire comprendre, accepter, et assumer ce que Julie vient de te dire il y a quelques instants.

-… ?

- Le fait que tu es une belle personne Léon.

Léon ne put s’empêcher de retenir un rire nerveux.

- C’est ça, et puis quoi encore ? Tu vas quand même pas penser que je vais croire un seul mot de ton baratin !

- Pas tout de suite en effet. Ton Bouboule est trop présent.

- Mon Bouboule ?

- Ton ego si tu préfères, peu importe le nom. Mais moi je l’appelle Bouboule, ça lui va bien.

- Okay, mon Bouboule est trop présent, si tu veux, et alors ?

- Et alors, comme là en ce moment tu endosses le rôle d’un donneur de leçon complètement hermétique, accompagné de Bouboule, rien de ce que je peux dire ne peut entrer dans ta tête sans en être aussitôt cassé. Tu l’as déjà expérimenté n’est-ce pas ? « Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ».

La tension de Léon lâcha encore d’un cran, Zougou avait tapé on ne peut plus juste, comme à son habitude. Il resta sur ses gardes néanmoins.

- Donc, d’après toi, je suis une belle personne, malgré tout ce que j’ai fait ? À la mère de mon fils, à Aurélie, à Mélodie, à son frère et j’en passe… Sans compter ce que j’ai envie de te faire.

- Oui, c’est regrettable n’est-ce pas toute cette violence… Mais tu avais besoin de me rencontrer sous cette forme pour pouvoir m’accepter… et te rendre compte. À ce propos, je suis sincèrement navré pour Marley, c’était un homme bon.

- Ouais, c’était un homme bien. T’en sais quelque chose, c’est toi qui l’as tué.

- Malgré les apparences et ce que l’on dit de moi, il y a tout une possibilité de nuances entre le noir et le blanc. Par le passé j’ai fait certaines choses, je le reconnais… Mais Je peux t’assurer que je n’ai absolument rien à voir avec tout cela Léon. Après libre à toi de me croire.

Zougou dégageait tellement de sincérité dans ses mots, Léon se surprit à le croire.

- Qui es-tu Zougou ? C’est quoi ton rôle dans tout ça ?

- Ah, qui je suis ? Un vieil homme qui a énormément appris, et qui apprend toujours énormément, même à cet instant. Quant à mon rôle… j’essaie de maintenir un équilibre, tout en tentant de délivrer ceux qui sont prêts à recevoir mon enseignement Léon. Et je suis ici parce que je pense que tu es prêt. Pour en revenir à ta question, oui, tu es une belle personne et non, ce n’est pas TOI qui as fait toutes ces choses. Tu t’es simplement laissé dépasser par tes émotions, parce que tu n’as pas appris à les lâcher. Ton Bouboule s’est rebiffé et voilà… Mais ce n’était pas toi, ton âme ou ta lumière, peu importe le nom.

Les lèvres de Léon se fendirent d’un demi-sourire crispé. Son âme ? Et puis quoi encore ? Son auréole croupissait au fond d’un tas de merde depuis belle lurette !

- Je sais. Mais nous en reparlerons tout à l’heure. J’ai une question à te poser, si tu veux bien y répondre. Es-tu heureux Léon ?

- Non, bien sûr que non !

- Et qu’est-ce qu’il te manque pour arriver à ce bonheur ?

Léon prit une grande respiration, cette rencontre prenait vraiment une tournure très étrange. Le bonheur. C’était quoi ? Aurélie ? Il voulait répondre ça. Le pardon ? Non plus. C’est avec un sanglot montant dans sa gorge qu’il lâcha sa réponse.

- De m’aimer un peu plus je crois et… combler ce vide en moi. Ressentir la joie de vivre.

Zougou hocha la tête tout doucement, l’air grave et ravi à la fois.

- Oow ! Bonne réponse. Assieds-toi un instant en face de moi.

- Je n’ai aucune envie de te faire confiance Zougou.

- Je comprends. C’est ton droit le plus absolu.

Léon hésita, regardant droit dans les yeux celui qu’il pensait être son ennemi il y a encore peu. Il fallait se rendre à l’évidence, Zougou n’était pas là pour le piéger. Mais les expériences du passé… Il hésita encore et, dans un soupir nerveux, fini par s’asseoir. Zougou le remercia par un signe de tête.

- Avant de passer à la pratique et à des choses plus « concrètes » je dirais, il est bon de faire un peu de théorie. Tu dois savoir Léon qu’une personne se constitue et se présente sous quatre formes pour être une entité à part entière. En vérité il y en a beaucoup plus mais pour le moment quatre c’est bien pour toi. À une extrémité nous avons L’Être de Lumière, fait de pur amour et de bienveillance, directement relié à tous les esprits qui ornent la Terre, et même à la Terre elle-même, qui est notre mère, et en même temps notre enfant. Cet être de Lumière, où l’âme, que tu veux… Je te sens te refermer Léon, écoute simplement, dit à Bouboule de te laisser tranquille.

Cet aparté le fit sourire. Zougou reprit son cours.

- Donc, d’un côté nous avons L’Être de Lumière et à l’autre extrémité nous avons le corps physique, fait de chair et d’os, extrêmement dense pour être parfaitement ancré dans le monde matériel. Entre les deux se trouvent le mental et les émotions. Voici comment cela se passe. La lumière est ralentie par un premier filtre, le mental. Toutes ces pensées qui tournent dans ta tête, ton intellect, tes réflexions etc. Tout cela créé des émotions, second filtre qui ralentit la lumière. Dans la société occidentale surtout, les gens ont appris à retenir leurs émotions, à les garder en eux aux lieux de les lâcher, ce qui les rend malades. Et cette maladie se répercute sur le dernier filtre, le physique, je te résume de façon très simpliste pour que tu comprennes. Voici comment cela se passe : Le corps à besoin de bouger et d’être nourri avec de la nourriture saine. C’est évident, si tu considères ton corps comme une poubelle, comme tu le fais, il ne peut pas fonctionner correctement.

- Je sens le passage où je vais devoir devenir végétarien…

- C’est vrai que ce serait mieux. C’est simple, pour prendre l’exemple de la viande, la plupart des animaux sont élevés dans de véritables camps de concentration, avec des conditions de vie abominables, comment veux-tu en mangeant cette viande ne pas avaler en même temps la souffrance de cet animal ?

- Ça se tient, c’est pas faux.

- Regarde les pauvres qui se nourrissent d’un peu de riz par jour. Ils ont certes des carences de toutes sortes, mais ils ne sont pas gavés ni empoisonnés comme les riches. C’est la plus belle revanche des pauvres. Ils n’ont pas de quoi acheter ce qui les empoisonne ! C’est magnifique non ?

Zougou éclata de rire en ouvrant grandement ses bras. Il affichait un enthousiasme enfantin.

- Après, les gens obèses, dans une certaine mesure, font comme toi, ils avalent et avalent de la nourriture en excès pour cacher leurs émotions, pour les endormir. Mais j’y reviendrai. Après que le corps sera nourri plus sainement, les émotions elles aussi deviendront plus positives, il y aura moins besoin de lâcher les négatives et cela deviendra de plus en plus facile.

- Et le mental ?

- Le mental a besoin lui de spiritualité, comme la méditation. Mais à elle seule la méditation ne suffit pas, comme la psychanalyse ne suffit pas. Il faut que le corps bouge. C’est une des aberrations de cette époque de croire que l’on peut soigner le mental par le mental. Les moines tibétains par exemple ont une spiritualité incroyable, mais leur nourriture se fait à base de beurre rance, ce qui est loin d’être bon pour l’organisme. Donc, de la nourriture saine pour le corps, des pensées positives, de la spiritualité, et ainsi la lumière peut passer tranquillement entre les différents composants de ta personne et te voilà, centré, connecté, et prêt à recevoir les messages, en vrai médium. C’est simple !

Léon fit la moue. Il avait du mal à croire tout ça, et puis ça sortait un petit peu de nulle part. À écouter Zougou ça semblait si simple. Il chercha son tabac et s’en roula une. Son esprit balançait entre le fait de partir très loin de cette façon de voir la vie et vouloir en savoir plus.

- J’n’y crois pas du tout à tout ça Zougou.

- Si tu n’es jamais allé voir la mer, comment veux-tu croire qu’elle existe ?

- Se connecter à l’univers, être dans l’amour tout ça, je trouve tout ça très Bisounours et Granola.

- Tu as raison, mais n’est-ce pas ton Bouboule qui parle en ce moment ?

Après tout qu’avait-il à perdre sinon du temps ?

- Ok Zougou. Je veux bien apprendre.

OceanofPDF.com