Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 45 sur 46

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Les écorchés

43 – Les barbares

 

 

« Tu sais, l’espoir c’est un leurre.

Si tu ne peux pas réparer ce qui est brisé,

alors tu deviens fou »

Max Rockatansky

 

Les deux époux s’abandonnèrent dans les bras l’un de l’autre. Enfin, ils avaient gagné ! En parfaits partenaires, chacun était parti au charbon, avait joué son rôle pour que leur projet commun soit mené à terme. Ils s’affranchissaient des règles, de Zougou. Ils avaient adoré ça, jamais ils n’avaient autant bougé et s’étaient autant amusés que lors des dernières semaines. Leurs expériences de laboratoire relationnelles marchaient à merveille ! Certes, ils leur restaient encore du travail. Les habitants de cette ile avaient trop bien appris à vivre ensemble, les désunir, mettre le feu à la poudrière pour récolter des âmes en colère n’était pas si évident. Mais ils y arriveraient. Après les notables, le plan était de semer la zone parmi les gens. Chacun avait un jour dit quelque chose de négatif sur son voisin, et Marley l’avait noté, enregistré, conservé. Et ce qui avait été un garde-fou pour lui, était devenu une arme formidable pour le couple.

Julie éprouva un véritable délice à la vue de leurs otages, pieds et poings liés, assis inconscients sur les chaises en face d’eux. Léon surtout. Quel plaisir avait-elle ressenti à en faire un dommage collatéral, à le manipuler, à expérimenter sur lui toute la perversion dont elle pouvait faire preuve. Cet abruti, cette petite merde pitoyable et méprisable ne s’était douté absolument de rien. Depuis des semaines ils se posaient la question de savoir comment approcher cet homme qui jetait des morts à la mer. Cet homme, un des rares, qui connaissait Marley. Et Léon, avait connu cette fille qui lui ressemblait tant… une sacrée aubaine ! Dans son emploi d’infirmière, elle avait attendu, patiemment, un mort utile. Et cette petite malgache arriva. Comme si l’univers entier avait conspiré à leur réussite. Et alors, en un éclair, Marc avait tout mis au point !

En son mari, elle avait trouvé un formidable professeur, mais elle avait encore beaucoup à apprendre, et avait énormément soif de connaissances. Il leur restait encore bien des vies à détruire pour satisfaire la leur. C’était loin d’être fini, mais le travail portait ses fruits et bientôt l’ile, ce petit paradis, serait à eux. Marley leur aurait été plus utile vivant mais, ce fameux soir-là, avait-il tout deviné ? C’était trop risqué ! Alors elle avait vite fait signe à son mari, juste à temps avant qu’ils ne saisissent son portable !

Vue trouble. Crâne douloureux. Léon revenait à lui lentement, peinant à analyser ce qui l’entourait. À l’intérieur, ça piquait, brûlait comme jamais. Et ce n’était pas fini. Sans faire attention à lui, Marc et Julie sortirent de leur poche de curieux porte-clefs. Ça ressemblait à une collection de capsules de bières, avec à l’intérieur de chacune une image différente. Léon compris de quoi il s’agissait : les âmes. Les fameux pièges à âme. Se rendant compte qu’il était éveillé, les époux se tournèrent vers lui. Julie s’approcha et lui balança devant les yeux deux de ses pièces. Les visages de Sleen et Lucie y étaient visibles, hurlants de détresse. Marc quant à lui avait en sa possession celle de Zougou. L’élève avait dépassé le maître. Léon ne réagit pas. Il posa ses yeux dans ceux de Julie, verts, froids, amusés et arrogants. Depuis le début, elle n’en avait eu rien à foutre de ce qui pouvait lui arriver, alors que lui, dès qu’il l’avait aperçue devant la porte de cette case malgache, n’avait eu en tête que l’idée de la protéger, et de la soutenir. Julie… Léon avait une entaille dans le cœur qui portait son nom. Il maudit son instinct, son envie d’y croire. Une fois de plus, il s’était dévoué, avait accordé sa confiance. Quelle leçon en tirer ? Comment se remettre de ça ? Ses sens et ses émotions l’avaient trahi. Depuis toutes ces années… Chaque minute de chaque jour, qu’il ouvre ou ferme les yeux, elle était là, quelque part. Dans les bons comme dans les mauvais souvenirs. Dans les questions sans réponses comme dans les provocations, dans les nuisances comme dans les moments d’intense complicité et de tendresse, pour le meilleur et le pire, elle faisait partie de lui, de son monde, alors qu’il n’avait jamais fait partie du sien. Elle n’avait vu que son propre intérêt. Peu importait ce qui s’était passé, au final, son drame, c’était qu’il n’aurait pas de seconde chance, jamais. Sa damnation, c’était qu’il n’arrivait pas à l’effacer. Toute cette crasse à l’intérieur n’avait jamais cessé de remonter. Alors, autant se libérer de tout ça, de cette brûlure constante dans son cœur qui le tuait à petit feu, de cet arrachement, de cette colère et de cette haine. Il aurait tellement aimé que ça se termine différemment. Au moins une fois ! Un besoin d’hurler soudain. Mais à quoi bon ? À quoi bon hurler quand personne ne veut vous entendre ?

Une résolution, comme une évidence. Elle ne méritait pas de vivre, de continuer ainsi en toute impunité, sans regarder en face ce qu’elle avait fait. Ils ne méritaient pas de vivre. Aucun des trois. Depuis des années, quelque chose en Léon s’était cassé. Il avait tenté d’y remédier, de faire cicatriser mais, plus il avait tenté, moins tout ce à quoi il croyait dans ce monde sonnait vrai. À quoi bon lutter de toute façon, le message ne passerait jamais. Il baissa la tête, résigné.

Marc et Julie, se délectant du spectacle de l’homme anéanti, éclatèrent de rire.

- Tu as vu ma chérie ? Voilà un homme qui n’a pas su faire taire sa colère, si bien que maintenant, c’est elle qui le fera taire. Il se ronge de l’intérieur. Quel talent elle a eu pour faire ça n’est-ce pas ? Il aimerait tellement la tuer, nous tuer, se tuer lui-même. Mais il a abandonné. Ah, qui sait si le meurtre ne vaut pas un amour éternel ? Tu crois que c’est moi qui l’ai fait devenir comme ça hein Léon ? Qu’elle a eu envie de me faire confiance et que je l’ai poussé dans ces pratiques ? Et bien non, tu te trompes, elle était déjà comme ça avant, je l’ai juste aidée à se révéler, à accentuer le phénomène. On s’est trouvé.

Une violente nausée se fraya un chemin dans ce qui restait de Léon. Il déversa toutes ses désillusions dans un flot acide de bile et de souffrance. Julie eut un mouvement de recul dégoûté. Marc, lui, fut pris d’une immense fureur. On l’avait pourtant averti de ne pas vomir sur le tapis ! Il assaisonna Léon d’une série de coups plus violents les uns que les autres. Le son mat des chocs se répercuta dans la pièce silencieuse. Passive, Julie regarda faire son mari. Ses doigts d’infirmière jouaient avec ses âmes en porte-clefs. Étrange décalage entre la vocation de son métier et le fait de contribuer à laisser souffrir un homme sans le sauver…

Johann, sur la chaise d’à côté, s’était réveillé. Il regardait le spectacle sans broncher. Sa préoccupation était ailleurs et, de toute façon, il ne pouvait pas l’aider. Ni lui, ni son oncle, ni Lucie. Coups d’œil rapide sur la pièce autour de lui. Un bureau de bourge bien décoré rempli de mobilier chic, à ciel ouvert. Les gouttes de pluie s’écrasaient sur un plafond invisible. Étrange. Contre un mur, des écrans d’ordinateurs et de grosses machines tournaient à plein régime. Le matos dont Léon lui avait parlé sans doute, celui de ce fameux Marley. En face de lui, Julie adossée contre un mur. A ses côtés, plus occupés à regarder Léon prendre une branlée qu’à monter la garde, se trouvaient le skin couvert de tatouages et la jolie métisse qui l’avaient chopé sur la passerelle au-dessus de la grande salle. Armes en mains, mais canons baissés. Personne ne faisait attention à lui. Il remarqua ses armes posées sur une table à côté de Julie. Discrètement, appuyant son menton contre sa clavicule, il observa derrière lui. Personne. Parfait. À tâtons, analyse brève des liens. Des menottes en plastiques de base, similaires à la fois où il s’était fait attraper par une équipe de racailles des quartiers. Une sale histoire, deux frères du Club y étaient restés. Depuis, Johann avait appris, s’était endurci, était devenu plus prévenant et violent pour protéger les siens. Son bracelet de cordes était toujours à son poignet. S’il arrivait à saisir l’aiguille dissimulée à l’intérieur… Voilà ! Pas mal ! Putain, Léon dégustait ! Tiens le coup mec ! Allez, fallait pas traîner ! Le plus dur restait à faire. Placer l’aiguille au bon endroit dans l’attache des menottes… OK. Maintenant, faire glisser la sangle pour relâcher le lien.

Quand il en eut fini avec Léon, Marc tourna la tête vers lui.

- Ah, mais notre petit motard est réveillé ! Le spectacle te plaît ?

Pour toute réponse Johann se contenta de fixer ses yeux clairs dans ceux de l’homme debout devant lui. Puis il esquissa un sourire.

- Ça te fait rire?

- J’en ai rien à foutre de cette balance, c’est un traître, frappe le autant que tu veux. Mais j’avoue que je suis déçu. T’as fait le tour du monde, foutu une île en l’air avec deux clics de souris et trois capsules de bières magiques, et la seule chose que tu trouves à faire quand tu retrouves ta femme c’est tabasser un homme attaché. Vachement brave, ça en dit long… T’aime ça par derrière et quand ça tape au fond hein ? T’aime aller là où c’est sale et où ça fait mal pas vrai ?

- C’est vrai. Mais je préfère encore faire perdre le contrôle aux hommes.

- Avec la bouche. Je me doutais bien que c’était ton truc… Bon ceci dit ta gonzesse doit pas être vilaine non plus au plumard… hein chérie ? Ça ne te dirait pas de te taper un vrai mec pour changer ? Un beau, un viril, un tatoué ?

Devant autant d’assurance et de provocation, Marc hésita sur la réaction à avoir. Il jeta un regard sur sa femme. Échange qui en disait long. Julie n’aimait pas qu’on l’insulte, elle le prenait très mal. Son mari opta pour la colère. Il saisit le couteau de chasse posé sur la table et le plaça sur la gorge du Corsaire. Le regard de celui-ci brilla d’une lueur toute particulière, mais il ne broncha pas.

- T’es certain que tu veux faire ça ? Tabasser un beauf c’est une chose. T’en prendre au Vice-président d’un club de motard hors la loi ç’en est une autre…

- J’ai déjà le Président.

- C’est vrai, alors dépêche-toi de prendre ta décision. Soit tu me détaches et tu libères mon oncle et ma cousine, soit tu me tues avant que je te fasse bouffer tes couilles par le nez.

Avant que Marc n’ait eu le temps de réagir, la voix d’outre-tombe de Léon se fit entendre, graveleuse et gorgée de sang.

- Tu devrais écouter ce qu’il dit, c’est pas obligé de finir comme ça, on peut trouver un arrangement.

Ce coup-ci le couple explosa de rire. Pauvre Léon, toujours à chercher la paix dans le dialogue ! Mais la blague fut de courte durée. Marc avait relâché son attention. Johann, enfin libre de ses liens, lui sauta dessus, récupéra le couteau et le posa sur sa gorge. Joey et Mélodie le mirent en joue, mais trop tard, leur patron servait de bouclier à la cible. Julie, elle, n’avait pas bougé. Elle se contenta de regarder.

- Tout le monde reste calme, sinon je le saigne comme le porc qu’il est !

- Vas-y, qu’est ce tu attends ?

- Julie, Chérie, mais qu’est-ce que tu racontes ?

- Ferme-la Chouchou, tu parles toujours trop, c’est ton problème.

Elle se décolla lentement du mur et se dirigea vers les armes posées sur la table. Johann n’avait pas prévu ça.

- Bouge plus grognasse ! Allez, maintenant tu vas libérer tous ces gens de tes capsules de merde !

- Sinon quoi ? Tu vas tuer mon mari ? Vas-y. Et les deux qui sont là se feront un plaisir de te trouer la peau.

- Chérie, bon Dieu d’merde, c’est moi !

- J’en ai rien à foutre de ce qui peut t’arriver Marc. J’ai fait le tour de ce que je pouvais apprendre avec toi. Désolé mon chéri, mais tu le sais bien, la vie est une pute.

Maintenant fermement sa proie, Johann se mit à avancer. Il devait casser la distance, s’il voulait une chance de s’en sortir. Mais Julie n’en avait rien à faire, elle était suffisamment proche pour pouvoir saisir une arme… Trente secondes plus tard, c’était le chaos.

Johann attirait toute l’attention. C’était le but. Tout le monde l’avait oublié. La gueule en vrac, il fit exploser les dernières forces qui lui restaient dans les jambes. Dans un ultime effort, Léon bondit de sa chaise et se rua sur Julie. La percutant de plein fouet à l’épaule, il l’écrasa de tout le poids de son corps contre le mur. Ça suffit pour lui faire lâcher son arme. Ils s’écroulèrent tous les deux. La tête de Léon percuta violemment le sol. Tout le reste devint très flou. Il entendit des détonations, des cris, vit Marc se tenir le bras, blessé par balle. Mélodie s’écroula, la gorge ensanglantée, grande ouverte. Johann s’était rué sur l’arme de Joey. Nouvelles détonations. Et puis c’est comme si l’air tout entier avait pris feu.

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