Les écorchés

Fabien Miras · Chapitre 31 sur 46

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Les écorchés

29 – Il était une fois toi et moi

 

« Il était une fois une petite fille qui n’avait jamais connu l’amour

jusqu’à ce qu’un garçon lui brise le cœur »

Megan fox

 

- Je te préviens c’est une histoire banale. Tellement banale que les conséquences peuvent en friser le ridicule, je m’en rends bien compte. Défaut de résilience psychologique je suppose… Aurélie et moi on se connaissait depuis huit ans. Elle était mariée avec un de mes amis. Elle m’avait toujours plu mais c’était la femme d’un pote tu vois, et puis je n’aurais jamais pensé plaire à une fille comme elle… Bref, au bout d’un an de mariage, elle l’a trompé avec un docteur, le lui a avoué, son amant s’est barré peu de temps après sans lui laisser aucune nouvelle. Du jour au lendemain, paf ! Comme ça. Elle n’avait plus rien, ça l’a mise en morceaux ! Environ un an après tout ça, la veille de son anniversaire, on s’est vu, et, ça l’a fait. C’était juste génial ! Je sortais d’une période difficile avec la mère de mon fils. Jugement, chantage affectif et tout le tralala. Mais ce coup-ci je me disais que la roue avait tourné et que j’avais enfin droit à ma part de bonheur. Tu sais, je tremblais comme une feuille la première fois que je l’ai embrassé ! Elle était trop puissante ! Je pouvais passer des heures à la regarder, même sans qu’elle le sache. J’ai toujours trouvé que la place de son visage était sur une pièce de monnaie. On était amoureux, follement, moi en tout cas, parce qu’avec ce que je vais te raconter pour la suite, y’a de quoi bien douter de la sincérité de cette femme…

Mais c’était juste génial, j’avais jamais vécu un truc pareil, une telle complicité. Elle était ma meilleure amie, ma confidente, ma maîtresse, j’avais jamais partagé autant de choses avec quelqu’un. Y’a pas vraiment de mots pour décrire ce truc… C’était comme si on avait trouvé un secret unique que les autres pigeaient pas. Je sentais qu’avec elle, je pouvais être MOI, totalement. Mais tout ça, ça s’est révélé être des foutaises. On avait des caractères de merde, elle comme moi, et des fois ça chiait grave. Comme si on n’était pas capables de s’aimer comme il le fallait. On habitait de part et d’autre de la France, c’était pas évident mais ça maintenait le désir. Tu sais, on se faisait des Skype comme si on s’endormait ensemble, ce genre de conneries qu’on fait quand on est morgane. C’était mignon. À cette époque, si j’avais pas eu tant de problèmes de tunes, de boulot et de justice avec mon ex, la vie aurait été plus que parfaite. Enfin, tu sais ce que c’est, il manque toujours quelque chose… Mais j’avais Aurélie, les autres filles ne m’intéressaient plus, j’avais trouvé celle qui me correspondait. Un été elle est tombée enceinte. Un truc sale. Elle a avorté. J’ai pas assuré. Un an plus tard elle a tout quitté pour que l’on vive ensemble, ça faisait un peu moins de deux ans qu’on était maqué. On a visité une grande maison, dans un trou paumé. T’aurais vu comment ses yeux ont brillé quand elle est entrée dans cette baraque… Moi ça m’allait pas, loin de l’intérim, loin du gosse, mais, après tout, fallait que je lâche un peu aussi. Le fric avait toujours été un problème. Elle en avait, pas moi. « Un couple ça tient pas la misère » dit une chanson. La vie qu’on voulait rose, on l’a eu rose PQ. Deux mois qu’on était à vivre ensemble et c’était la cata ! On se prenait la tête pour rien. C’est comme si elle avait exigé un truc de moi qu’elle ne m’a jamais dit. Comme des amants étrangers. Ou peut-être que j’ai pas su l’entendre… Finalement c’est la seule chose que j’aurais aimé savoir et que je n’ai jamais su… Tu vois, elle, elle avait déjà été mariée alors que moi j’y pigeais que dalle à la vie de couple. J’ai pas eu beaucoup de temps pour apprendre, et sûrement aussi que j’ai pas voulu trop écouter à ce moment-là. On se réveille toujours trop tard pas vrai, et les secondes chances n’existent pas en vrai. Je suis parti en voyage à l’étranger, elle m’a largué par téléphone. Le genre de coup de fil où t’apprends que toute ta vie se barre et toi tu peux pas te défendre parce que t’es à des milliers de kilomètres de là.

- Classe !

- Oui hein ? Je les ai bien appréciées ces vacances-là ! Ça faisait deux mois qu’on était dans cette turne. Une maison trop grande et trop froide pour un amour un peu fragile. Mais finalement elle est restée. Et elle a commencé à voir ce psy, pour sauver notre couple. Et c’est là que j’ai merdé ! C’est là où j’aurais dû me réveiller. Je crois qu’à partir de là, elle n’a plus rien partagé avec moi. Je lui faisais une confiance aveugle et viscérale, j’ai rien vu venir. Son psy, c’était le genre de type qui avait « la méthode » tu vois et… disons que pendant qu’au lit elle me demandait un enfant, s’empressait en apparence à nous construire un monde, enfin, je crois que tout ça, dès le départ dans sa tronche, c’était à elle et pour elle, lui l’envoyait sur les sites de rencontres. Je te jure ! Ça a duré quelques mois, puis elle s’est barrée, à Noël, avec tout notre monde.

- Elle choisissait bien ses dates !

- Ouais elle avait un certain style en effet. Elle n’avait jamais entièrement défait tous ses cartons. Et moi, endormi, je me suis rendu compte que tout était fini six mois trop tard. J’ai eu mon lot d’erreurs aussi dans notre histoire, je le reconnais volontiers, mais voilà, du jour au lendemain toute la vérité m’a pété à la gueule. Et elle était sale la vérité, elle puait la trahison et le mépris. Aurélie m’a balancé des horreurs, « mon psy m’envoie baiser tous les mecs du département, toi et moi on était ensemble pour de mauvaises raisons, je me suis mise avec un mec parce qu’il y avait une place à prendre… » et j’en passe, plus tout ce que sa famille et ses amis pensaient de moi. Une sacrée bande de faux-culs ! Le tout avec un ton et des mots… je te raconte pas. Je n’avais été que ça, une place à prendre… Ça m’a anéanti, et elle, elle semblait jubiler. Jamais des yeux ne m’ont fait aussi mal. Du moment qu’elle avait fait son chemin, elle ne voulait plus entendre parler de moi. Elle m’a fermé toute communication, me donnait du « Monsieur ». Je n’existais plus pour elle, plus rien n’existait d’autre que sa petite gueule et sa réputation d’infirmière libérale. Son cul et sa bouche, comme ses photos Facebook, étaient devenus ouverts au public, et moi elle me bloquait, m’ignorait, malgré huit ans d’amitié et d’amour, j’étais devenu un consommable de plus jeté aux rebuts. En gros, elle m’a fait ce que son amant lui avait fait… sauf qu’elle a pris davantage son temps, donc les dégâts - ou les résultats ça dépend de quel côté on se place - ont été d’autant plus remarquables. Du jour au lendemain, je n’avais plus rien, ni femme, ni maison, je me retrouvais plus mal loti à l’arrivée qu’au départ. J’ai fait des erreurs, ok, mais, disons que certaines choses ne se font pas. Et ce n’était pas la première fois qu’elle faisait un truc pareil, son mari avait subi le même sort, j’aurais dû me méfier. Tout était devenu sale et glauque. La confiance, tout ce qu’il y avait eu de beau, les partages, la complicité, tout cela n’était qu’une mascarade, un jeu, ça m’a bousillé. Ce qui était au départ un magnifique élixir s’est transformé en poison. Elle m’a pris pour un con, et ça, ça fait mal.

- Et son psy dans tout ça ?

- J’y arrive. Je suis allé le voir. J’étais en lambeaux. Je me suis déversé comme jamais je ne l’avais fait à personne. Ce salaud m’a écouté du début à la fin. M’a dit qu’il pouvait m’aider et m’a donné un autre rendez-vous. Franchement j’y croyais pas. Mais j’avais besoin de ça, de comprendre cette « méthode ». Inception de l’espoir. En sortant il m’a balancé que je devrais « essayer la tranquillité ». Le lendemain matin, j’ai reçu un texto de sa part disant avec les formes que je pouvais aller me faire foutre. Il a même pas pris la peine de me téléphoner ni de me répondre lorsque je lui demandais de me conseiller quelqu’un. Ces deux-là s’étaient bien trouvés, le même style ! À quelques jours d’intervalle, l’indifférence et le mépris m’avaient frappé deux fois. Depuis, il y a ce cri, ce hurlement qui me déchire les entrailles… C’est débile. Mais c’est comme ça. À la tienne ! Amen !

Il était à peine plus de deux heures mais ils avaient déjà bien attaqué niveau boisson. Même Julie, qui pourtant était très peu portée sur l’ivresse. Sans s’en apercevoir, elle fumait déjà sa troisième cigarette coup sur coup en écoutant ce que Léon lui déballait. Au fur et à mesure du récit, elle ne savait pas si elle devait rire, pleurer, hurler, partir en courant ou lui mettre des claques. Alors, elle se contenta juste d’écouter. Mais il fallait se rendre à l’évidence, les similitudes et les échos entre sa propre histoire et celle de Léon étaient juste hallucinantes. Léon, quant à lui, n’osait même plus la regarder en face. Il fumait clope sur clope lui aussi et, dès que son verre se finissait, il le remplissait instantanément. Si le rhum n’aidait pas à oublier, ça lui permettait au moins de sortir tout ça sans filtres, sans autocensure. Surtout lorsqu’il lui déballa la folie qui l’avait envahi après ce largage par texto, son abîme, son désir de vengeance qui avait failli les tuer tous les deux. Comment il avait voulu détruire leur monde comme ils avaient détruit le sien. Les déchirer. Pour fuir, il avait abandonné son gosse, ses amis, sa vie, et s’était exilé sur l’ile. Ils avaient tout et lui plus rien.

- Le problème avec l’amour, comme avec l’amitié, c’est que dès que t’en attends un peu trop de quelqu’un, et que t’en donnes un peu trop, tu finis par chèrement le payer. Jamais j’aurais pensé qu’elle puisse me la mettre profond comme ça. Jamais. C’est pour ça Julie, te venger ne te servira à rien, ça n’étanche pas la soif, ça n’est jamais assez.

Point final. Ils observèrent le silence pendant un bon moment, chacun digérant à sa façon ce qui venait d’être dit. La pluie avait cessé, les moustiques refaisaient leur entrée dans la danse. La fumée bleue des cigarettes étirait ses volutes dans l’air lourd. Julie prit une bonne gorgée de rhum.

- « On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va… ». C’est pas ça qu’il dit Renaud ?

- C’est Prévert en fait à l’origine.

- Bref, n’empêche la vache, ça coûte cher de te quitter toi !

- Comme ça coûte cher de t’aimer.

- Je suis vraiment comme elle alors ?

- Tu lui ressembles en tout point en tout cas. Tu comprends maintenant ? Comment ressentir, aimer, s’abandonner et faire confiance lorsque l’on a été trahi, que l’on s’est donné corps et âme à une personne qui vous a ensuite craché à la gueule ? Tout d’un coup, tout était devenu sale. Et rien jusqu’à présent n’a pu enlever cette crasse. Un homme peut être mis en prison s’il casse du matériel ou s’en prend à l’intégrité physique d’une personne, mais il n’y a aucune justice lorsque l’on démolit quelqu’un moralement. Alors que faire ? La plupart des gens passent l’éponge, passent à autre chose comme on dit. Moi j’y arrive pas, j’y arrive plus. Chaque fois que j’ai baissé ma garde, les coups ont été de plus en plus durs à encaisser. À force de trop plier un bambou, il finit par se briser.

Julie passa sa main dans ses cheveux, comme si ses idées y étaient rassemblées.

- Je… enfin… Même si tu lui en as fait baver après, elle a vraiment agi comme une pute avec toi. Elle aurait mieux fait d’être honnête sans être aussi tranchante.

Léon haussa les épaules, ça le surprenait cette réaction.

- Elle a fait ce qu’elle a pu peut être… J’en sais rien, et je ne le saurai jamais.

- Elle t’a bien pris pour un con ouais ! Ne rien te répondre, ou juste des trucs cassant. Te faire le débriefe complet de ses proches qui t’ouvrent la gueule, quel intérêt sinon celui de te faire du mal ? J’pense pas qu’elle t’ait jamais aimé.

- Peut-être, mais c’est ce que j’ai envie de croire désormais. Je préfère ça au fait de me dire que j’ai été pris pour un con comme tu dis. Mais ça n’enlève ni la douleur ni la culpabilité. Le style bulldozer, ton style et le sien, c’est vraiment très violent pour ceux qui en subissent les frais tu sais.

- Ouais, je veux bien le croire. Même si ça a dû bien la gonfler toutes tes lettres et la pression que tu lui as mise ensuite, quelque part son ego doit être vachement flatté de se savoir importante, de savoir que tu n’arrives pas à l’oublier. Et t’as eu personne depuis ?

- Ça dépend. J’ai eu des tas d’aventures et de courtes histoires, mais personne à qui je me sois réellement donné autant qu’à elle en tout cas. Trop de signaux d’alarmes se remettaient en place. L’abandon et la confiance n’étaient plus possibles. Plus rien n’est authentique, honnête, et innocent.

Il repensa à Sandrine, et aux autres. En fait, il avait tenté d’expérimenter le fameux laboratoire des relations. Il imitait Aurélie. Mais ça lui avait fait plus de mal qu’autre chose, car c’est alors elle qu’il imaginait avec d’autres hommes dans ces moments-là, se donnant, l’oubliant.

- Ouah ! Je sais pas si je dois trouver ça admiratif ou complètement stupide et pitoyable. T’es vraiment du genre à te gratter les cicatrices jusqu’à saigner toi !

- Tu crois pas si bien dire ! Si tu savais le nombre de fois que je l’ai entendu de sa bouche celle-là.

Il y eut un blanc. Vidange des verres et nouvelles clopes.

- En tout cas, même si je comprends qu’elle ne veuille plus entendre parler de toi, je ne pense pas qu’elle t’ait oublié. T’es pas un mec qu’on oublie comme ça Léon.

- Tu parles Charles ! Mais c’est gentil de me dire ça.

- Et puis - Julie chercha ses mots en se léchant les lèvres - tu m’as dit que dans votre relation, c’était un schéma ou c’est elle qui faisait la sauveuse.

- Ouais…

- Alors, on pourrait essayer tous les deux… Notre relation est différente, c’est toi qui m’aides, et puis on a conscience de ça.

Léon en resta sur le cul, il s’attendait à tout sauf à ça.

- Ça ne servirait à rien Julie. Tôt ou tard ça arrivera au même résultat. Tu sais, depuis, je me sens comme mort à l’intérieur. Quelque chose s’est cassé.

Julie se leva d’un bond et explosa.

- Putain Léon, je déteste quand tu dis que tu es mort. Pour moi c’est complètement l’inverse et c’est ce qui m’a immédiatement séduit chez toi, cette force que tu as d’avancer quand tout est pourri autour de toi. Alors, puisque tu es assez lucide pour assumer ton « Dark Passenger » - merci Dexter pour la formule mais j’en trouve pas d’autre -, il serait temps aussi que tu assumes le fait que tu es une belle personne ! Et puis bordel, je suis moi, pas une putain de copie ou de clone !

- Tôt ou tard Julie. Tu sais, les as vont avec les as, les rois avec les dames et les six avec les quatre. Tu es une dame, moi un chiffre.

- Putain c’est impressionnant de connerie ! T’as même pas envie d’essayer d’être un peu plus cool avec toi ?

Elle était folle de rage et en même temps dans ses yeux embués se lisait le désir soudain qu’il l’accepte et la prenne dans ses bras. Bien sûr que si, il avait envie d’elle. C’était même à se demander pourquoi il ne sautait pas sur l’occasion. Mais non, il freinait des quatre fers. Tout comme au bout d’un moment Aurélie n’avait plus envie d’essayer autre chose entre eux deux, Léon, par peur de souffrir à nouveau, ne voulait plus rien essayer non plus. Et pourtant ça le tiraillait. Est-ce que la peur de souffrir incluait obligatoirement le fait de ne plus s’ouvrir ? Faire confiance, s’abandonner, en était-il seulement capable encore, en avait-il envie ? Il sentit monter en lui le désespoir le plus profond, toutes ses blessures refaisaient surface. Autrefois Aurélie lui avait dit que son problème était qu’il rencontrait de nouvelles personnes en se disant que c’était des ennemis potentiels avant de devenir des amis susceptibles. Bizarrement, la seule personne dont il ne s’était jamais méfié était celle qui lui avait fait le plus de mal. Il se mit à exploser lui aussi.

- Bon sang Julie j’t’ai dit pourquoi je… Même si j’avais envie de me mettre avec toi. J’aurais tellement peur de te perdre, pour un oui ou pour un non, que chaque point de tension de désaccord ou de confrontation signe ton départ. Et je ne pourrais pas le supporter une autre fois. Alors je me plierais à tous tes caprices. Et j’en perdrais le peu d’humanité et de fierté qu’il me reste.

Julie en eut le cœur crevé de l’entendre parler comme ça. Ils en pleurèrent tous les deux.

- Léon, c’est horrible ce que tu dis. Tu l’as trop mise sur un piédestal ! Et toi là-dedans ? Et toi bordel ? C’est pas parce qu’un jour t’as un accident de voiture qu’il ne faut plus jamais conduire. C’est pas parce qu’une personne t’as déçu que tu ne dois plus t’ouvrir.

- C’est ce que j’ai choisi. Je suis désolé.

Une colère noire s’empara de Julie. Autant de désillusion et de renoncement la mettait hors d’elle ! Léon n’avait-il donc aucune fierté ? Aucune envie de vivre ? Il était jeune, beau, mais aigri. Trop aigri pour son âge.

- De toute façon, même si tu voulais de moi. Ce n’est pas moi que tu voudrais, mais elle. Putain de jeu à la con de « fuis moi j’te suis et suis moi j’te fuis » ! J’suis vraiment trop conne !

Léon tenta de lui prendre la main. Julie se recula d’un bond sauvage.

- Ne me touche pas putain !

- Julie… Si tu savais…

- Ferme-la putain, va chier ! Va chier !

Encore ses mots, encore pour lui. Toujours cette faculté de vouloir dire, faire quelque chose qui inévitablement se retournait contre lui. Des dizaines de filles pour en oublier une seule, et il la retrouvait là, et elle se donnait à lui, et il la refusait. Cette situation, la manière dont ils étaient en train de se faire du mal parce qu’incapable de s’aimer, remuait trop de choses. Léon étouffa soudain, son bide se serra et il fut pris de violentes nausées. C’en était trop. Le cauchemar ne finirait donc jamais ? Il voulait fuir, fuir ! Alors il se mit à courir, à toutes jambes, il disparut dans la jungle sans un mot, sans entendre Julie qui l’appelait derrière, sans prendre la peine de se retourner. Fuir, fuir, fuir ou risquer d’avoir envie de mourir.

Il courut à perdre haleine, comme il était en train de perdre la raison. Trébuchant sur les racines, glissant sur les souches humides, il avançait sans vue. Les branches des acacias lui griffèrent le visage. La douleur physique ne prenait même pas le pas sur la douleur émotionnelle. Il courut jusqu’à ce que ses poumons ne soient qu’un immense brasier, que son cœur tape à un tel rythme qu’il avait l’impression de sentir le goût du sang dans son palais. Il s’arrêta dans une clairière, des arbres immenses l’empêchaient de voir le ciel. Il voulait pleurer mais n’y arrivait pas. Il voulait ressentir autre chose que de la souffrance, sentir autre chose que ce verrou. Il voulait cracher, gronder, hurler. Putain, pourquoi rien ne sortait ? Les images défilaient, Aurélie heureuse sans lui, Julie probablement en train de pleurer à cause de lui, et lui qui n’arrivait même pas à se détester pour ça !

Léon aperçut un arbre énorme à quelques mètres de lui. Il s’y rua et, comme s’il s’agissait de sa propre personne, le martela de coups. Il frappa, rapidement et avec violence, jusqu’à en sentir ses cartilages éclater, sa peau s’arracher. Il hurla aussi, de toutes les forces de son désespoir, à s'en faire péter la voix. Un cri de fureur inconsolable.

- Tu vas finir par l’abîmer cet arbre à force ! Il te t’a rien fait pourtant.

Léon s’arrêta net en entendant la voix. L’homme avait surgi de nulle part. Vêtu d’une simple tunique, il eut du mal à le reconnaître de prime abord. Mais ce regard, si dense, si intense, si profond, il n’y avait aucun doute à avoir.

- Zougou !

Le sorcier approuva d’un hochement de tête.

- Sa mèm.

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