Les écorchés
17 – Rayon vert
« Ce qui se fait par amour se fait toujours
par-delà le bien et le mal »
Nietzsche
Quitte à ne pas savoir quoi faire pour s’aider lui-même, il savait quoi faire pour aider au moins une autre personne. Il avait un homme à trouver. Ça l’occuperait. Léon décida de focaliser son obsession sur ça. Au moins jusqu’à ce qu’il ait retrouvé le mari de Julie et que tous les deux se cassent loin d’ici. Il serait encore temps de se jeter dans le cratère du volcan si l’envie revenait. Mais pas tout de suite. Il avait pris sa décision, une vraie, en regardant dans son miroir cradingue sa gueule de mec qui avait dormi dans ses fringues : il allait aider Julie, il allait l’aider vraiment.
Léon passa d’abord chez le barbier. Avec le peu d’argent qu’il avait de côté - Léon était toujours en galère d’argent - il alla dans une boutique de vêtements. Pour ce qu’il avait à faire, il avait besoin de paraître un minimum classe. Il se ré-entraina un peu à la séduction en branchant une vendeuse. Grand sourire et regard appuyé.
- S’il vous plaît mademoiselle.
- Oui Monsieur, que voulez-vous ?
- Que vous fassiez votre travail.
- Je suis toute à vous.
- Pas encore mais on verra pour la suite. Bien, j’ai besoin de renouveler ma garde-robe. Il me faudrait un costume et un autre ensemble qui fasse classe, sobre mais en même temps décontracté. J’ai besoin de vous pour savoir quels genres de couleurs me vont et quels types de vêtements porter. Chemise large ou cintrée, par exemple, de façon générale, ce qui me met le plus en valeur. Si vous pouvez faire ça pour moi, je suis tout à vous.
La vendeuse sourit. Bien que très justifiée, la demande de Léon était assez inhabituelle cependant. La majorité des clients du magasin la considéraient comme une simple employée capable de ranger correctement les vêtements sur des cintres, dire ou trouver la taille 42, encaisser les cartes de crédit en mettant les achats dans un sachet et passer outre les remarques désobligeantes. Le tout avec le sourire. Elle prit plaisir à conseiller ce charmant jeune homme, souriant et drôle. Elle fit acheter à Léon une paire de chaussures en cuir marron, un jean blanc, un polo noir, une chemise bleu ciel et un costume bleu marine à rayure qui lui allait à la perfection. Elle lui proposa de repasser le lendemain le temps de faire les retouches et d’ajuster mieux les manches de la veste. Léon lui, ayant changé brusquement de peau et de style, eut du mal à se reconnaître dans le miroir du magasin. Un instant il imagina la grimace de plaisir qu’aurait fait Aurélie, « Hey pas mal » qu’elle aurait dit. Il balaya cette pensée. Va te faire foutre, c’est pas le moment, laisse-moi me concentrer. On a beau changer le papier peint, la moisissure subsiste en dessous tant qu’on ne l’a pas traitée. Encore fallait-il trouver le bon produit, et avoir envie de l’appliquer. Il sortit du magasin avec ses nouvelles fringues et le numéro de portable personnel de la vendeuse.
Bientôt midi, temps couvert et lourd. Il lui restait encore un petit peu de fric en attendant la nuit et ce qu’il avait à faire. Pas envie de rentrer au bateau pour risquer de tourner en rond. Il se rendit sur le bord de la plage. Jour du marché forain. Il se rappela le premier jour où il était arrivé ici, un matin, le marché avait été son premier contact avec l’île et ses habitants. Ça lui avait sauté aux sens. Toutes ces couleurs de fruits et de légumes. Les odeurs de fritures, d’épices, de jasmin et d’iode. Les marchandages en créole, les coqs et les canards vendus vivants, les petites statuettes de bois gravées en forme de tortue ou de margouillat vendues par des blancs pour les touristes blancs. Les mangues, le piment, les bananes, les bringelles, les fruits à pain, les litchis en ce moment, les poulets rôtis et les boucanés ti jacque, les stands de nems, de samoussas, de bonbons piments ou piments farcis, les fleurs, des orchidées surtout, les mélanges pour les rhums arrangés, les bouteilles de rhum déjà arrangés, le gingembre, les ananas, les chouchous, les t-shirts « L’effet Peï », le métissage, le soleil, les machettes pour la saison de la canne à sucre et les règlements de compte, les hommes en short et les femmes en robes… un autre monde, une autre vie. Aurélie revint à la charge. Il se demanda si elle aurait aimé tout ça. Sans doute que non. Aurélie n’aimait pas la plage. Mais comment savoir après tout. L’avait-il connu si bien ? À partir de quel moment lui avait-elle masqué sa véritable façon de raisonner ? Il avait envie de lui offrir un cadeau, un petit quelque chose. Pourquoi faire ? Un enfant qui n’est pas sage ne mérite pas de cadeaux. Il se secoua la tête violemment. Arrête avec ces conneries ! Il pensa à Julie, il n’avait vraiment pas été cool avec elle. Plutôt à elle de faire un cadeau. Ça ferait l’affaire pour les deux. Des fleurs ? Peut-être des marguerites. Vas-y pour trouver des marguerites ici ! Oublie les fleurs. Trop romantique et il passerait à côté du truc. Ce n’était pas adapté. Et puis le romantisme, c’est juste une façon de dire avec des fleurs « j’ai envie de te ferrer et de te baiser, rien de plus ». Ça ne marche pas avec tous les poissons. Un objet plutôt. Ouais, un petit quelque chose de bien ciblé, pas cliché et complètement décalé. Il savait quoi.
Léon passa la journée sur la plage, à l’ombre des filaos. Il mangea un peu, un américain bouchons gratiné et but une bière, juste une, aromatisée au citron et bien fraîche. Il alla nager un bon moment. Pourtant il n’aimait pas ça, il n’aimait pas l’eau. Même à trente degrés, il la trouvait toujours trop froide. Et puis, faire du sport pour faire du sport, de façon générale, ce n’était pas son truc. À l’époque où il faisait encore du krav maga, il en avait mangé des pompes, des abdos, poussé son cardio au maximum, mais cela faisait partie d’un ensemble, cela complétait les techniques de combat et lui permettait de se préparer un peu pour la rue. Mais courir pour courir, porter des haltères pour se voir beau dans la glace, pas son truc. Sûrement à tort. Et puis là il faisait une exception. C’était pour se défouler, créer des endorphines autrement qu’en se branlant dans son bateau sur des vieux souvenirs. Il cracha ses poumons dans l’eau, sentit chacun de ses muscles brûler, Léon n’était pas un très bon nageur mais il s’en fichait. Il avait besoin d’être en forme pour ce soir, de paraître au mieux possible de sa condition et, avec tout ce temps passé à s’auto détruire, un peu d’exercice, même aussi débile que de nager à contre-courant, n’était pas de trop. Il se rappela cette phrase : « seuls les poissons morts suivent le courant ». Ça le fit marrer et il manqua de s’étouffer en avalant une bonne gorgée d’eau salée. L’Océan Indien est trop salé. Il sortit de l’eau et étendit sur la plage son corps sauvage, fatigué, aux muscles gonflés par l’effort. Il resta là un moment, regardant le soleil se coucher sur les vagues. Comme d’habitude, un voile de nuages masqua la disparition du disque orange derrière l’horizon. Pas de rayon vert ce soir.
- C’est l’heure.
Il se leva, alla se laver aux douches publiques, pour une fois il se savonna. Il avait même ressorti cette bouteille de déodorant qu’Aurélie lui avait faite, à base d’huiles essentielles. Autant se servir des armes qui marchaient avant, il n’avait pas droit à l’erreur ce soir. Puis il s’habilla dans ses nouvelles fringues, jeta négligemment les autres, trouées, usées et puantes dans une poubelle. Il se sentait comme déguisé. Tant mieux, ça l’aiderait pour le rôle qu’il avait à jouer. Direction le gabier, retrait de tout le liquide qui lui restait. Deux cents euros, faudrait s’en contenter. Il téléphona à Marley pour être certain d’aller au bon endroit, une localisation téléphonique, ça devait être dans ses cordes.
Évidemment, elle n’aurait pas pu être seule sur la plage et n’attendre que lui, ça aurait été trop simple ! Mais bon, l’avantage c’est que ce n’était qu’à cinq minutes à pied de l’endroit où se trouvait Léon. Au moins, il n’allait pas se tremper de sueur dans une randonnée nocturne. Il souffla un grand coup et se secoua les neurones : mode machine.
Le casino. Quel endroit mieux approprié pour recruter du friqué avide de sensations fortes ? La salle était bien remplie. Léon scanna les lieux, sorties de secours, agents de sécurité, caméras, angles morts, possibilités de fuites… maigres restes de son entraînement. Il s’installa au bar, d’où il jugea avoir le meilleur angle pour trouver ce qu’il cherchait. Il avait toujours eu un préjugé sur les casinos, pensant que c’était réservé à une sorte d’élite qui venait ici claquer en une soirée l’équivalent de trois mois de son salaire, voire plus. Ou alors c’était pour les accros au jeu, se ruinant et s’endettant dans l’espoir d’un petit gain à la machine à sous ou de la combinaison gagnante au poker. Il y en avait bien sûr, mais il y avait aussi et surtout des gens « normaux » venus ici se détendre et prendre un peu de plaisir et de frissons en venant taquiner la roulette.
- Vous voulez boire quelque chose Monsieur ?
- Hein ?
Léon se retrouva, c’était le barman qui lui parlait.
- Vous désirez boire quoi ?
Léon n’avait pas envie de boire. Bon et puis pourquoi pas.
- Vous faites les cocktails ?
- Bien entendu Monsieur.
- Je veux dire ceux qui ne sont pas sur la carte ?
- Nous le pouvons également.
Trop bien élevé ce garçon. Léon lui donna les ingrédients et les doses approximatives pour lui servir un Aurel. Le Barman l’écouta d’une oreille intéressée, un cocktail qu’il ne connaissait pas, ça le changeait. Il montra toutefois une grimace.
- C’est bon ça ?
- Ben fais-t’en un pour goûter, tu verras. Mais sers-moi le mien d’abord ok ?
Léon se détourna de lui et repassa en revue la population de la salle. Enfin il la vit. Très élégante dans une robe de soirée rouge, elle riait et discutait avec un homme plus âgé qu’elle. L’homme était assis à la table de poker, elle, se tenait derrière.
Le Aurel fut servi. Léon trempa les lèvres dans le liquide ambré aux reflets d’émeraude et de soleil provençal. Pas trop mal, les doses données au barman étaient assez correctes. Il observa un moment sa cible. Elle avait de la gueule et une certaine classe. Et cette attitude… subtil mélange d’assurance, de désinvolture indifférente et de provocation. La marque fabrique des femmes qui se savent belles. Ça n’allait pas être de la tarte. Mais il savait comment faire. Il en avait goûté combien des comme elle depuis qu’il était ici ? Vingt ? Trente ? Peut-être même plus. Il avait arrêté de compter quand le jeu l’avait fatigué. Il n’avait sorti ces femmes que pour se convaincre qu’il pouvait plaire après sa rupture, pour assouvir un besoin de tendresse, et essayer de retrouver un truc de magique… Mais une fois passé dans leur lit, il ne les désirait plus. Il avait appris quelques choses utiles cependant, surtout sur la psychologie des femmes et sur les façons efficaces de les séduire. Elles n’avaient été, pour la plupart, que des plaisirs d’une seule nuit. Les plus tenaces duraient trois semaines au plus. Léon pensa pendant un temps qu’elles feraient office de pansement, des dizaines pour en oublier une. Mais ça n’avait pas marché, et le jeu de la séduction l’avait lassé. Au bout du compte, il avait fait ce qu’on lui avait fait. Il avait manipulé, trompé, utilisé. Être fou de quelqu’un est une terrible maladie dont on ne se soigne pas avec d’autres.
- Concentre-toi Léon, ce n’est pas le moment de te laisser aller.
Retour en mode machine. Comment faire pour attirer son attention ? Il aurait bien joué le coup au poker, s’asseoir à la même table et tout rafler, les mises et la fille. Mais ça ne marche que dans les films et Léon manquait de pratique. Quoi alors ? Sans quitter sa cible des yeux, il porta à nouveau son verre à ses lèvres. Pas plus d’idées… du moins des potables. Faudrait juste un peu de veine pour une fois, ça serait pas du luxe.
Au bout de quelques minutes, la cafrine quitta son compagnon et se dirigea vers le bar, dans la direction de Léon. C’était sa chance ! Sans réfléchir, il saisit son verre et se dirigea droit sur elle, sans la regarder. Le nombre de gens présents se prêtait à la situation. Au moment de la croiser il serra sa trajectoire, leurs épaules se percutèrent et Léon renversa son verre.
- Hey !
- Oh, excusez-moi monsieur, je ne vous avais pas vu !
- Ce n’est pas grave, j’adore me faire renverser mon verre par une femme qui en plus m’insulte en me disant que je suis transparent.
Tout l’art était moins dans la phrase que dans la façon de la dire. Garder son sérieux, les yeux un brin moqueur et c’est tout. Ne pas sourire. La laisser dans le doute, la déstabiliser, qu’elle ne sache pas si c’est du lard ou du cochon. Et la fixer. Ce regard qu’elle avait, des yeux bleus aussi clairs et intenses que les eaux turquoise de l’océan. De près elle était encore plus belle. Elle sourit, gênée.
- Désolée je…
- Il n’y a rien de grave Mélodie, je plaisantais. Bonne soirée.
- Hé comment vous… ?
Il était déjà parti. Il vida le reste de son verre d’une traite et le posa négligemment sur un meuble. Il sentait dans son dos le regard de Mélodie le suivre jusqu’à la sortie. Mission accomplie pour ce soir, elle l’avait remarqué.
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