Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 10 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Où chacun commence à voir clair, non seulement dans son propre cœur, mais encore dans celui de l’autre.

LIII

 

Où chacun commence à voir clair, non seulement dans son propre cœur, mais

encore dans celui de l’autre.

 

À partir de ce jour, les relations des deux jeunes gens, de simples et familières qu’elles étaient, devinrent froides et compassées.

Carmélite comprenait qu’elle en avait trop dit à Colomban.

Colomban avait peur d’avoir mal entendu.

Il croyait toujours au retour de Camille ; il se tenait sur la réserve avec Carmélite ; il fuyait toutes les occasions de ramener la conversation sur le terrain glissant où la jeune fille avait presque laissé tomber un aveu.

Cette idée, qu’il aimait de plus en plus Carmélite, que chaque jour augmentait sa

 

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passion, épouvantait Colomban.

Qu’eût-ce donc été s’il eût eu cette certitude, que Carmélite l’aimait ?

Il eût à l’instant même quitté Paris et fût retourné en Bretagne.

En attendant, les jours, les semaines, les mois s’écoulaient, et le consentement du père de Camille n’arrivait pas ; on recevait toujours des lettres du Créole, lettres où se peignait la tendresse la plus vive, quelquefois même la plus ardente passion, mais c’était tout.

Un matin, on reçut une lettre de son frère.

Camille était tombé dangereusement malade.

Carmélite accueillit cette nouvelle avec presque autant d’indifférence que les autres.

La maladie dura trois mois.

Nous savons tous ce que c’est que les émotions de la convalescence, après que la maladie, de sa main fiévreuse et décharnée, nous a montré entrouvertes les portes du tombeau.

Les premières paroles ou plutôt les premiers

 

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cris de joie sont des hymnes de reconnaissance au Dieu sauveur, à la famille, aux amis, à ceux qu’on aime, et même à ceux qu’on a aimés ; les mauvais sentiments sont éteints, les bons ont grandi ; on dirait que la fièvre, en emportant tous les miasmes putrides du corps, a déraciné en même temps les plantes parasites de l’âme ; le cœur devient une terre vierge et féconde qui se couvre de fleurs nouvelles et qui n’exhale plus que des parfums. Une grande maladie est une sorte de station entre la vie et la mort, une occasion de repos forcé où l’âme, entièrement dégagée de la matière, plane librement au-dessus des passions humaines, comme ces rose-croix qui habitaient le sommet des montagnes pour s’entretenir plus directement avec l’esprit de Dieu.

La chambre du convalescent est un cloître dans lequel s’est opérée la métamorphose du vieil

Éson1 : l’ancien homme a disparu, le nouveau s’y recueille et y médite ; les méchants y deviennent meilleurs.

 

1 Voir Ovide, Les Métamorphoses, livre VII.

 

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Le convalescent qui revient à la vie ressemble à l’enfant qui naît au jour : tout est autour de lui gaieté, lumière, fraîcheur, enchantement ; il tend les deux bras à tout homme qu’il voit, comme à un ancien ami ; sa tendresse, longtemps contenue, a la fougue et la limpidité du torrent qui rompt sa digue, et nul barrage ne saurait l’arrêter.

De sorte que, devant cette magnifique et rapide effusion, les parents, les amis, les simples spectateurs même se retiennent, de peur de l’entraver, et sont disposés à tout promettre, quittes plus tard à ne rien tenir.

Quel est alors le cœur paternel qui peut refuser à l’enfant le hochet qu’il désire, et vers lequel il tend les bras en pleurant ?

Ce fut ainsi que Camille reçut de son père et du reste de sa famille, au moment où il entra en convalescence, la promesse que rien ne s’opposerait plus désormais à son mariage avec Carmélite ; et ce fut le thème qu’il paraphrasa dans la lettre qu’il écrivit à ses amis sous l’empire de cette convalescence encore fiévreuse. Sa lettre, empruntant une ardeur nouvelle à

 

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l’exaltation du moment, était un chef-d’œuvre d’amoureuse passion, et le bon Colomban la présenta à Carmélite en disant, les yeux pleins de larmes :

– Vous voyez, Carmélite, que je ne m’étais pas trompé !

Mais, pour Carmélite, il n’en fut point de même : elle dégagea tous les termes passionnés de la lettre des entraînements excités par la fièvre, et elle refusa de voir autre chose dans cette épître que ce spectre solaire aux vives couleurs, fils éphémère de l’orage, et qui disparaît avec lui. D’ailleurs, il ne s’agissait plus de connaître au juste le degré d’amour que Camille pouvait avoir pour elle ; dût-il retomber dans cette longue fièvre d’où il sortait, Carmélite n’eût pas fait un pas pour le sauver ; elle n’eût peut-être pas eu le sang-froid du bourreau ; mais elle eut le courage du juge, et, en elle-même, elle prononça irrévocablement sa sentence.

La plus grande joie de la jeune fille eût été de ne plus recevoir de lettres du Créole, de ne plus entendre parler de lui, d’oublier jusqu’à son nom.

 

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Elle aimait Colomban de toute la puissance de son cœur, de toute la force de ses regrets, de toute la grandeur de ses remords. Lorsqu’elle le vit si triste à la fois et si fier de la loyauté de son ami, elle éprouva un désir presque irrésistible de se jeter au cou de Colomban et de lui avouer son amour ; mais le front sévère du jeune homme l’arrêta et la força de rentrer en elle-même.

Cet amour, qui l’envahissait chaque jour davantage, ce n’était plus de l’amour ; c’était mieux que cela : c’était l’adoration qu’inspire un être supérieur, presque divin.

Si, quand elle le regardait à la dérobée et le dévorait des yeux, Colomban eût surpris un de ses regards, quelque simple et quelque modeste que fût le Breton, ce regard lui eût tout appris !

Et, cependant, cette contrainte qu’ils éprouvaient l’un vis-à-vis de l’autre avait pour tous deux des moments d’ineffable douceur.

Lorsque Colomban lisait – presque toujours quelque ode d’Hugo, quelque poème de Lamartine –, Carmélite, qui le regardait et l’écoutait lire, se penchait, s’allongeait, se

 

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couchait peu à peu sur le canapé, couvant le jeune homme des yeux, et semblable à une jeune lionne prête à s’élancer d’un bond sur le lion fauve, objet de ses puissantes amours.

Lorsque Carmélite chantait soit le Pria che spunti l’aurora du maestro napolitain, soit la Fièvre brûlante de Grétry, Colomban cessait de respirer ; il écoutait, comme en extase, et regardait, pour ainsi dire, monter chacune des notes étincelantes, pareilles à ces fusées qui, écloses sur la terre, vont s’épanouir et s’éteindre dans le ciel. Lui, par son amour timide et respectueux, semblait être la femme, et il eût donné sa vie, non pas même pour baiser les lèvres de Carmélite, mais seulement pour aspirer le souffle divin, l’harmonie céleste qui s’en échappait.

Ils se disaient bonsoir à minuit ou une heure du matin : Colomban regagnait alors son pavillon ; derrière lui, Carmélite fermait ou faisait semblant de fermer sa porte ; puis, à peine le bruit des pas s’était-il perdu aux dernières marches de l’escalier, qu’elle la rouvrait, courait

 

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à la fenêtre du corridor, regardait le jeune homme traverser le jardin, et, les yeux fixés sur la lumière qui transparaissait à travers les vitres du pavillon, veillait parfois jusqu’au jour comme cette lumière, s’épuisant comme elle dans son amour dévorant, et ne se retirait que lorsque la lumière était éteinte.

Quelquefois même cette ardeur fiévreuse l’entraînait plus loin. Par les belles nuits d’été où les étoiles seules éclairent la terre, ou plutôt permettent de distinguer les ténèbres, elle descendait sur la pointe du pied, entrait craintive dans le jardin, gagnait quelque massif où elle faisait halte un instant ; puis, comme les fées, comme ces ondines dont l’ombre s’échappe du tombeau pour venir errer autour de la demeure de l’homme qu’elles ont aimé pendant leur vie, blanche et plaintive, Carmélite tournait autour du pavillon de Colomban.

Quelquefois aussi, mû par un sentiment pareil, le jeune homme ouvrait sa porte, sortait, aspirant l’air à pleine poitrine, et allait s’asseoir sur ce banc de gazon où il s’était assis, attendant

 

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Camille, le jour où il était revenu de la Bretagne. Là, il demeurait immobile, les yeux fixés sur la fenêtre du corridor, par laquelle il lui semblait sans doute que son regard plongeait jusque dans la chambre de Carmélite.

Alors Carmélite s’approchait doucement, lentement, d’arbre en arbre, retenant son haleine ; elle le regardait avec des yeux de flamme à travers l’obscurité et ne se retirait que lorsqu’il rentrait lui-même, ignorant que, pareille à un feu follet, l’âme de celle qu’il aimait tant avait, pendant une heure, voltigé autour de lui.

Une nuit d’hiver que la terre était couverte d’un blanc tapis de neige, et que, n’ayant osé sortir, de peur de laisser la trace de ses pas sur la nappe blanche et ouatée, Carmélite se tenait debout à la fenêtre de son corridor, les yeux fixés sur la lumière de la lampe de Colomban, ne s’inquiétant ni du froid ni du chaud – car le feu n’eût pas réchauffé ses mains, car la neige n’eût pas rafraîchi son front ! – une nuit d’hiver donc, elle vit la porte du Breton s’ouvrir, et celui-ci, sortant sur la pointe du pied, comme elle faisait si

 

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souvent elle-même, se diriger du côté de la maison, où il disparut.

Le premier mouvement de Carmélite fut de fuir dans sa chambre.

Mais la curiosité l’emporta – d’ailleurs, en rouvrant et en refermant la porte, elle eût elle-même trahi sa présence.

Elle s’enveloppa dans le rideau de la fenêtre, et attendit.

Le craquement des marches annonça que Colomban montait l’escalier, et, au bout de quelques secondes, en effet, son ombre apparut au haut des degrés et s’avança lentement dans le corridor.

Le jeune homme s’appuyait au mur opposé à celui de la chambre de Carmélite, et semblait trembler d’être entendu.

Arrivé à la chambre de la jeune fille, il s’arrêta, et, s’adossant à la muraille, il demeura, retenant son souffle et dans l’attitude de la contemplation, comme s’il eût pu voir à travers cette porte fermée.

 

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De temps en temps, sa main, posée sur son cœur, se détachait de sa poitrine, et, s’appuyant à ses yeux, semblait essuyer des larmes.

Ce fut une révélation pour Carmélite. Que venait-il chercher devant sa porte, sinon ce qu’elle allait si souvent chercher elle-même devant la sienne ? Quelles larmes pouvait-il verser, sinon les larmes brûlantes de l’amour, les larmes amères du regret ?

Et, en effet, bientôt les pleurs silencieux de Colomban se changèrent en sanglots.

Carmélite mit ses deux mains sur sa bouche pour empêcher son souffle même de passer ; car elle sentit que le cri : « Je t’aime ! je t’aime ! » allait s’échapper de ses lèvres.

Mais, en même temps, elle se répétait à elle-même, cent fois par minute, d’une voix aussi pressée que les battements de son cœur : « Dieu béni ! il m’aime ! il m’aime ! il m’aime ! »

Oh ! quelle folle envie avait la jeune fille d’aller se jeter à son cou, et de l’embrasser furieusement ! Mais la grave figure du Breton lui

 

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apparut tout à coup en pensée et sa volonté arrêta son désir, comme sa main avait fermé sa bouche.

En effet, Colomban pouvait bien confier à la nuit mystérieuse ses tristesses, ses regrets, son amour ; il pouvait bien se plaindre à la solitude, qu’il croyait muette et aveugle, de la rigueur du devoir qu’il accomplissait ; mais, de là à fouler aux pieds ce devoir, et à confesser tout haut ce secret que ses larmes trahissaient tout bas, il y avait un abîme infranchissable !

Carmélite résolut donc de s’avouer intérieurement cette joie inattendue, ineffable, infinie, mais sans en rien laisser voir au-dehors.

Colomban resta ainsi une heure, à peu près ; puis il s’agenouilla, et, baisant le seuil de la porte, se releva avec un soupir et s’éloigna lentement.

Carmélite le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il fût rentré dans le pavillon, et, alors seulement, tombant à genoux, ce qu’elle avait murmuré tout bas, elle osa le crier tout haut :

– Dieu béni ! il m’aime ! il m’aime ! il m’aime !...

 

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