Les Mohicans de Paris 2
Où l’araignée tend sa toile.
LXVII
M. Gérard poursuivit :
– La mort de Gertrude n’éveilla aucun soupçon ; elle causa seulement une grande douleur. Les enfants surtout étaient inconsolables. Orsola voulut remplacer Gertrude près d’eux ; mais ils l’avaient en horreur ; la petite Léonie surtout ne pouvait pas la voir.
« J’étais tombé dans une mélancolie profonde ; pendant quatre ou cinq jours, ce fut moi qui me tins enfermé dans ma chambre.
« M. Sarranti était revenu ; il essaya de me consoler de cet événement. Il comprenait que je regrettasse une bonne et fidèle domestique ; mais il ne comprenait rien à un chagrin qui ressemblait presque à du remords. Il me proposa de prendre
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une autre femme pour soigner les enfants ; mais les enfant ne s’en souciaient point, et, craignant l’opposition d’Orsola, j’arguai de leur répugnance pour ne pas remplacer la pauvre Gertrude.
« Orsola continuait de mener la maison comme si rien ne fût arrivé, demeurant toujours à la distance que lui faisait sa position et ne s’inquiétant pas de moi, bien certaine, sans doute, que je ne pouvais lui échapper.
« Un jour, je la rencontrai dans un corridor.
« – Que feriez-vous donc, me demanda-t-elle en passant, si, au lieu de Gertrude, c’était moi qui fusse morte ?
« – Oh ! si c’était toi, lui dis-je retrouvant dans son regard cette flamme qui me faisait vivre en me dévorant, si c’était toi, Orsola, je serais mort à mon tour !
« – Eh bien, puisque ce n’est pas moi, dit-elle, vivons !
« Puis, avec un sourire de démon :
« – Je t’attendrai cette nuit, Gérard, dit-elle en
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patois.
« – Oh ! non, certes ! non ! me dis-je à moi-même ; non, je n’irai pas !
« Mon père, continua le mourant, les naturalistes parlent de la puissance fascinatrice de quelques animaux, et, entre autres, du serpent qui fait, de branche en branche, tomber l’oiseau du haut de l’arbre jusque dans sa gueule béante ; mon père, le mauvais esprit avait doué cette femme d’une puissance analogue ; car, après avoir résisté jusqu’à onze heures du soir, je me sentis invinciblement attiré vers sa chambre, et, malgré moi, en résistant, je traversai le corridor, et montai marche à marche l’escalier fatal au haut duquel elle m’attendait... Je vous ai avoué que, le lendemain de ces nuits passées en orgie, je ne conservais qu’une idée confuse de ce que j’avais fait et dit, et de ce qu’on avait fait devant moi, ou de ce qu’on m’avait dit. Il me sembla, le lendemain de cette nuit, qu’il n’avait été question, entre Orsola et moi, que des délices qu’on pouvait se procurer avec une fortune de deux ou trois millions. En me rappelant, quoique
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d’une manière vague, cette conversation, je frissonnai ; car je ne devais jamais être mis en possession de cette immense fortune que par la mort des enfants de mon frère. Et quelle probabilité que Dieu rappelât à lui ces deux beaux enfants, parfumés et frais comme les fleurs et les fruits parmi lesquels ils jouaient ?... Il est vrai que cette mort subite de Gertrude m’épouvantait ! Quand de pareilles idées venaient me serrer le cœur, j’allais trouver M. Sarranti ; je lui parlais d’abord de choses indifférentes, puis j’amenais l’entretien sur les enfants, et je ne le quittais qu’en lui recommandant de bien veiller sur eux. Et lui, qui les aimait de toute son âme, me répondait :
« – Soyez tranquille, je ne les quitterai jamais, à moins que des circonstances plus puissantes que ma volonté...
« Et alors son front s’assombrissait, et l’on eût cru qu’il devinait quelle sinistre défiance, non pas de moi-même, mais des autres, me poussait à lui dire de bien veiller sur les deux petits êtres qui lui étaient confiés.
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« Maintenant, mon père, vous raconterai-je par quelle suite de séductions infâmes, par quelles suggestions de monstrueux désirs Orsola parvint à m’habituer à cette idée qu’il pouvait arriver tel accident qui me rendit propriétaire de cette fortune, que je commençais à croire nécessaire à mon bonheur, parce que, chaque nuit, Orsola me répétait qu’elle était nécessaire au sien ?... Au reste, chose singulière ! quoiqu’il n’eût jamais été réellement question de mariage entre cette femme et moi, chacun savait si bien à quel point nous en étions, que tous les gens de bas étage, pour faire leur cour à Orsola, l’appelaient madame Gérard ! Il n’y avait pas jusqu’aux enfants eux-mêmes qui n’eussent pris cette habitude : ils répétaient ce qu’ils entendaient dire. C’était bien son intention, j’en suis sûr, à elle aussi, de devenir un jour madame Gérard ; mais sans doute attendait-elle, pour cela, que ma vie fût liée à la sienne par les chaînes d’une effroyable complicité !
« Parfois, dans la journée, je tressaillais, tout prêt à jeter un cri de terreur ; c’est que de sanglantes pensées, pareilles à des spectres, venaient se dresser devant moi ! Alors je courais
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jusqu’à ce que j’eusse rencontré quelqu’un. Si je rencontrais les enfants, je fuyais du côté opposé à celui où je les voyais ; si je rencontrais M. Sarranti, je lui répétais cette recommandation de bien veiller sur ses élèves, et j’ajoutais :
« – Je les aime tant ! ces pauvres enfants de mon bon Jacques.
« Ainsi, je me rassurais, je me donnais des forces à moi-même par ces paroles de tendresse prononcées à haute voix.
« Puis les nuits venaient, et la Pénélope infâme détruisait, par ses baisers, ses désirs, ses appétits étranges de volupté inouïe, ce saint et miséricordieux travail que ma conscience avait refait dans la journée ! mais, à mesure que le temps s’écoulait, je dois l’avouer, l’œuvre de la nuit avait moins de peine à détruire le travail du jour. Enfin, bien que je ne visse que dans un lointain avenir la réalisation de la terrible espérance, je m’habituai peu à peu à regarder les biens de mes neveux comme mes biens, leur fortune comme ma fortune, et une fois il m’arriva de dire devant Orsola :
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« – Quand je serai riche, j’achèterai la propriété voisine.
« Or, qui pouvait me rendre riche ? Un hasard ! – c’était Orsola qui appelait la chose ainsi – un hasard qui me rendrait héritier de la fortune de mes deux neveux... Mais, mon père, dit le mourant en secouant la tête, qui compte sur le hasard, en circonstances pareilles, est bien près de lui venir en aide !... »
Arrivé à cette partie de sa confession, M. Gérard avait la figure tellement décomposée, que le moine crut devoir l’interrompre, quelque curiosité et quelque intérêt qu’il eût de connaître la suite des événements dont la série se déroulait devant lui, en s’assombrissant à mesure qu’elle se développait.
Le moribond se tut, en effet, un instant, mais pour rassembler toutes ses forces. À ce point de son récit, il semblait aussi désireux de l’achever qu’il avait été craintif à le commencer d’abord.
Et, cependant, sous ce masque livide où le dominicain arrêtait son regard effrayé, il se passait un rude combat ; car le malade reprit sa
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narration d’une voix si faible, que, pour comprendre ce qu’il disait, Dominique fut presque obligé de coller l’oreille à ses lèvres.
– Sur ces entrefaites, dit M. Gérard, un incident arriva, que je ne dois point passer sous silence. La petite fille, qu’on appelait Léonie, était d’une bonté exquise, mais, en même temps, d’une fierté extraordinaire dans un enfant de cet âge. Habituée, au Brésil – qu’elle avait quitté à quatre ans à peine –, à être servie par vingt domestiques d’une obéissance passive, d’une soumission absolue, elle s’était accoutumée à commander d’un mot et à être obéie d’un signe. Souvent, depuis la mort de Gertrude, elle avait eu à se plaindre d’Orsola, qui, ne cachant point la haine que l’enfant lui inspirait, avait apporté, dans les soins qu’elle lui donnait, ou une négligence, ou une brutalité dont la petite s’était aperçue. Elle s’en était plainte à moi deux ou trois fois ; mais, voyant que cela ne changeait rien aux façons d’Orsola vis-à-vis d’elle, elle en avait parlé à M. Sarranti, lequel, avec toute la délicatesse possible, m’avait fait comprendre que mon indulgence personnelle pour Orsola ne
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devait point autoriser celle-ci à oublier que Victor et Léonie étaient les véritables maîtres de la maison.
« Un matin que les deux enfants s’amusaient à jeter dans le bassin des pierres que Brésil allait y chercher en plongeant, Orsola se plaignit du mal de tête que lui causaient les aboiements du chien. En conséquence, elle cria, par la fenêtre, aux enfants de cesser leurs jeux, ou du moins d’en adopter un qui n’excitât point les abois de Brésil. Les enfants regardèrent de qui leur venait ce commandement, et, voyant qu’il leur venait d’Orsola, se remirent à jouer.
« – Prends garde, Léonie ! dit Orsola à la petite fille, qu’elle haïssait tout particulièrement.
« – À quoi ? demanda l’enfant.
« – À me faire descendre ; car, si tu me fais descendre, j’irai te fouetter !
« – Ah ! par exemple, venez-y donc ! répondit la petite fille.
« – Tu me défies ? dit Orsola. Attends un peu : je suis à toi !
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« Et, s’élançant dans le jardin, elle franchit, en courant, l’espace qui séparait le perron de l’étang, et étendit la main pour saisir l’enfant, qui, en la voyant venir, l’avait attendue sans daigner faire un pas en arrière ; mais, au moment où elle allait saisir l’enfant, le chien s’élança et la saisit elle-même au bras. Orsola jeta un cri terrible, moins de douleur que de colère. Ce cri, de deux côtés différents, fit accourir deux personnes : M. Sarranti, qui emmena les enfants ; le jardinier, qui fit lâcher prise au chien.
« Orsola revint et me montra son bras ensanglanté.
« – J’espère que vous punirez votre nièce et que vous tuerez le chien ? dit-elle.
« Peut-être eussé-je fait selon son désir ; mais M. Sarranti intervint, et m’en empêcha : il avait tout vu et tout entendu ; et, à son avis, Léonie était innocente. Quant à Brésil, avec son instinct de serviteur dévoué, il avait défendu sa petite maîtresse et ne méritait point la mort pour cela. Je me contentai donc de défendre aux enfants d’aller jouer désormais au bord de l’eau, et d’ordonner
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que Brésil restât enchaîné dans sa niche. Orsola, du reste, abandonna sa double idée de vengeance avec une facilité qui m’étonna et m’effraya en même temps. Je commençais à la connaître et à comprendre qu’elle n’était point femme à pardonner.
« Vers ce temps, un événement qui se passa dans la maison vint fatalement fournir à Orsola l’occasion d’accomplir le sinistre projet qu’elle méditait depuis longtemps.
« C’était vers la moitié du mois d’août 1820. Depuis trois semaines environ, M. Sarranti avait tout à coup et brusquement rompu avec toutes ses habitudes : sa vie, jusque là d’une rigide régularité, était devenue, à mon grand étonnement, une suite d’excentricités qui commençaient à éveiller l’attention des paisibles habitants du village et particulièrement celle des gens du château.
« On venait le chercher au milieu de la nuit, et, partant à l’instant même avec ceux qui venaient le chercher, il disparaissait pendant des journées entières, se contentant de laisser pour moi au
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valet de pied Jean, dont il avait fait son domestique de confiance, un mot par lequel il m’annonçait son absence, sans la motiver ni en fixer la durée.
« D’autres fois, dès les premières lueurs du matin, il entrait en conférence avec des amis de Paris, et, s’enfermant avec eux dans sa chambre ou dans le pavillon du parc, il demeurait là, refusant de venir déjeuner, et quelquefois même dîner.
« On l’avait rencontré, à la brune, causant avec des hommes décorés, vêtus de longues redingotes bleues boutonnées jusqu’au menton et ayant, dans toutes leurs façons, les allures de militaires en habit de ville.
« Orsola avait écouté plusieurs fois à la porte de sa chambre, de son cabinet ou du pavillon, essayant de saisir au passage le secret de ces longues, fréquentes et mystérieuses conversations. Les mots sans suite qu’elle avait entendus pouvaient la mettre sur une trace ; mais le peu de liaison de ces mots entre eux faisait que la trace était bientôt effacée. Cependant, au
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nombre des mots saisis par elle, comme les noms du roi Louis XVIII et de l’empereur Napoléon revenaient plus fréquemment qu’aucun autre. Orsola n’eut point de peine à deviner qu’il était question d’un complot militaire ayant pour but de renverser le gouvernement existant et de reconstituer l’Empire. Je me souviens de la joie diabolique avec laquelle Orsola me fit part de cette découverte. Elle détestait votre père, qui, en toutes circonstances, prenait le parti des enfants, et je ne doute point qu’elle ne l’eût dénoncé à la police, si un projet de tout autre nature ne l’eût absorbée, et si elle n’eût pas vu, avec son effroyable perspicacité, quelque chose qui pouvait servir son dessein, à elle, dans les desseins de votre père.
« Elle attendit donc le jour, l’heure, le moment d’agir, comme le jaguar, accroupi sur une branche, attend le moment de s’élancer sur le voyageur. Il y avait à la fois du serpent et du tigre dans cette créature patiente et implacable !
« Le 18 août, M. Sarranti, qui avait quitté le château pendant la nuit, m’avait prié, par un mot,
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d’aller moi-même redemander au notaire de Corbeil les cent mille écus que j’avais déposés dans son étude ; pour la plus grande facilité du transport, je devais tâcher d’obtenir qu’une partie de la somme au moins me fût rendue en billets de banque.
« Dès le matin, je fis mettre le cheval à la voiture, et j’allai à Corbeil. M. Henry n’avait de billets de banque que pour une faible somme ; je rapportai donc les cent mille écus comme je les avais portés, en or.
« Dans la journée, M. Sarranti revint, et me fit demander s’il pouvait m’entretenir seul pendant quelques instants.
« J’étais avec Orsola.
« – Je vais descendre, dis-je à Jean.
« – Pourquoi ne faites-vous pas plutôt monter M. Sarranti ? demanda-t-elle. Vous seriez mieux ici pour causer.
« – Dîtes à M. Sarranti qu’il peut monter, répondis-je à Jean.
« Puis, Jean sorti :
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« – Veux-tu me laisser ? dis-je à Orsola.
« – Vous avez donc des secrets pour moi ? observa-t-elle.
« – Non ; mais les secrets de M. Sarranti sont à lui, et non à moi.
« – Avec votre permission, M. Gérard, les secrets de M. Sarranti seront à nous, ou il gardera ses secrets.
« Et, à ces mots, au lieu de sortir, elle entra dans un cabinet de toilette d’où on pouvait entendre tout ce qui se disait dans ma chambre, et s’y enferma à clef. À peine y était-elle enfermée, que la porte du corridor s’ouvrit, et que votre père entra. J’aurais pu, j’aurais dû l’emmener dans une autre chambre, dans quelque allée déserte du parc, au milieu de la pelouse ; mais j’eus peur de ce qui se passerait entre Orsola et moi, dès que nous nous retrouverions en tête à tête. Aussi, quand M. Sarranti me demanda :
« – Sommes-nous seuls, et puis-je vous parler en toute confiance ?
« Je n’hésitai pas à répondre :
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« – Nous sommes seuls, mon ami, et vous pouvez parler... »
Avant de continuer, M. Gérard se tourna vers le moine :
– Savez-vous ce que votre père avait à me dire, mon frère, demanda-t-il, et dois-je vous le répéter ?
– Je n’en sais rien, monsieur, répondit Dominique. Lorsque mon père a quitté la France, j’étais au séminaire ; il n’eut point le temps de m’y venir dire adieu. J’ai reçu, depuis, une lettre de lui datée de Lahore ; mais elle avait pour unique but de me rassurer sur sa santé et de m’envoyer une somme d’argent dont il pensait que je pouvais avoir besoin.
– Je vais donc vous dire, alors, reprit le mourant, quels étaient les projets de votre père, et dans quel complot il était entré.
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