Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 3 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Nuit d’orage

XLVI

 

 

Comme nous ignorons complètement – jusqu’ici du moins – ce qui se passa pendant cette nuit, prenons Camille au moment où, le lendemain, vers onze heures du matin, il se présente à la porte de Carmélite, et s’arrête un instant, rêveur, avant de frapper à cette porte.

À quoi rêvait Camille ?

Camille rêvait à l’œuvre difficile, nous dirons presque impossible, qu’il entreprenait.

Il connaissait Carmélite ; il savait que sa vertu reposait sur des principes austères et profondément arrêtés.

Il fallait donc, pour la vaincre, employer soit une force, soit une adresse extraordinaire.

Camille était si adroit qu’il en était fort !

 

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Il étudiait Carmélite depuis longtemps, comme un général étudie une place de guerre.

Fallait-il, d’après l’exemple de Malherbe, la prendre par un siège régulier, c’est-à-dire par les mille soins et assiduités dont le poète proclame l’efficacité dans ces vers :

 

Enfin, cette beauté m’a la place rendue.

Que d’un siège si long elle avait défendue ;

Mes vainqueurs sont vaincus !...

 

Fallait-il s’en emparer par famine, par vive force, en faisant des tranchées et en donnant des assauts ?

Non, toute cette stratégie eût échoué.

On ne pouvait vaincre que par surprise.

Camille s’arrêta donc à ce parti, et, cette résolution prise, il attendit froidement l’occasion.

C’était le dernier bouillonnement de son cœur, le dernier désir de son imagination qu’il endormait – quitte à laisser désirs et

 

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bouillonnements se réveiller plus tard –, dans cette pause d’un instant qu’il faisait à la porte de Carmélite.

Il entra.

Carmélite avait peu dormi, et avait beaucoup pleuré.

Elle reçut Camille froidement.

Cette réception rentrait dans les plans de Camille.

À partir de ce jour, il s’acharna à mener une vie exemplaire.

Il prit le contre-pied de ses folies et de ses irrégularités passées, et donna à chaque instant des preuves d’une sagesse dont on l’eût cru incapable.

Il affaiblit l’éclat de son enjouement habituel, et, à force de retenue, il devint grave et sérieux.

On comprend quel était le but de Camille

Il lui fallait effacer du cœur de Carmélite le dernier souvenir de l’absent. Or, comment Camille pouvait-il faire oublier Colomban ? En

 

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rendant à la jeune fille toute la gravité, toute la mélancolie, tout l’esprit de règle du Breton, entés sur une affabilité plus grande, et sur une extrême distinction.

Carmélite crut naïvement que cette

transformation venait moitié du regret que causait à Camille le départ de son ami, moitié de l’amour qu’il ressentait pour elle.

Son orgueil de jeune fille fut flatté de ce que le jeune homme, dans le seul espoir de lui plaire, faisait violence à son caractère, à ses habitudes, à ses goûts, et jetait au loin ses caprices les plus chers et les plus absolus.

Eh ! mon Dieu ! toute jeune fille de dix-huit ans s’y fût trompée de même.

Camille adorait autrefois l’Opéra, et Camille ne mettait plus le pied à l’Opéra.

Camille allait régulièrement trois jours de la semaine au manège, et, de là, faire sa promenade au bois : il renonça tout à coup au manège et à la promenade.

 

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Camille avait, dans les hauts quartiers de Paris, cinq ou six amis, Américains comme lui, avec lesquels, de temps en temps, il avait coutume de dîner et de souper : Camille ne sortit plus.

Vingt fois, pendant qu’il était chez Carmélite, on vint sonner ou frapper chez lui ; chaque fois, le créole, malgré les instances de la jeune fille, refusa de s’assurer qui frappait ou qui sonnait.

À l’instar de Carmélite, il voulait vivre dans la solitude et dans le recueillement.

Il avait acheté des livres de botanique ; il ignorait complètement cette science, et avait prié Carmélite de lui en apprendre ce que Colomban lui en avait appris à elle-même.

Maintenant, on nous comprendrait mal si on allait croire que Camille prît froidement ce masque d’hypocrisie pour séduire la jeune fille.

Il l’aimait.

Toutefois, ce mot, appliqué à Camille, n’a pas l’importance du même mot appliqué à Colomban.

 

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Le Breton aimait avec toutes les puissances de son âme ; Camille aimait, lui, avec tous les désirs de son imagination ; seulement, ses désirs étaient plus grands qu’ils n’avaient jamais été.

Entouré jusque-là de femmes à la conquête facile, il était violemment surexcité par la vertu opiniâtre de Carmélite, et il mettait en œuvre toutes les ressources de son esprit pour en triompher, croyant peut-être lui-même n’employer que les séductions de son cœur.

Si Carmélite, au lieu de s’abuser sur ces transformations dont elle s’attribuait la gloire, eût contraint Camille à reprendre son caractère primitif, ses qualités et ses défauts naturels, elle en eût fait peut-être alors, grâce à cet amour ardent qu’il ressentait pour elle, un être loyal et bon, tandis qu’en se laissant tromper par lui, et se trompant elle-même, elle l’encourageait à son insu dans cette voie de mensonge et d’imposture.

Il en résultait que, chaque jour, Camille gagnait du terrain.

La franchise de position qu’il s’était faite, vis-à-vis de Carmélite, par ces mots : « Colomban est

 

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parti parce que je vous aimais » l’avait dispensé de tout aveu, comme elle avait dispensé Carmélite de toute réponse.

Du moment que Colomban laissait le champ libre à Camille, il renonçait à Carmélite.

Restait à savoir si Carmélite pouvait aimer Camille.

Mais le jeune créole avait le brillant du colibri et la souplesse du serpent cobra.

Pas une seule fois il ne dit à la jeune fille : « Voulez-vous être ma femme ? » Mais à chaque instant il lui disait : « Quand vous serez ma femme... »

Et c’étaient alors les plus ravissants projets de voyage – dont on se reposerait dans le monde des artistes – développés aux yeux de la jeune fille.

Alors Carmélite voyait, sous l’ardente éloquence de Camille, se dérouler, comme un panorama splendide, tous les tableaux enchanteurs de cette vie à deux.

Un jour, elle répondit en souriant :

– C’est un rêve, Camille !

 

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Le jeune homme la pressa sur son cœur en s’écriant :

– Non, Carmélite, c’est une réalité !

De ce jour-là, Camille sentit qu’il avait frappé juste.

La jeune fille était en son pouvoir.

Mais Camille n’en resta pas moins respectueux, discret et grave ; Carmélite n’était point une de ces femmes avec lesquelles on peut se reprendre à deux fois.

Un échec, c’était la mort des espérances de Camille.

Il attendait donc avec la patience du chat-tigre à l’affût sur la branche, du serpent enroulé dans le buisson.

Un soir, il descendirent au jardin – dans ce jardin où, trois mois auparavant, Colomban avait passé une partie de la nuit avec la jeune fille.

Ce soir-là, la chaleur était étouffante.

Il avait fait une de ces brûlantes journées de la fin du mois d’août où le tonnerre cherche

 

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vainement à percer la densité de l’atmosphère ; des éclairs qui présageaient un effroyable orage sillonnaient le ciel du couchant au levant.

Mais, vainement, les plantes courbées sur leur tige, les feuilles crispées sur leur branche imploraient une pluie bienfaisante.

Le ciel, comme une machine pneumatique, semblait absorber l’air vivifiant, et la nature tout entière haletait comme menacée d’une prochaine asphyxie.

Les deux jeunes gens subissaient à leur insu l’influence de cette atmosphère électrique : la vie semblait momentanément suspendue en eux, et ils attendaient, comme les fleurs, comme les animaux, comme toute la nature enfin, la pluie qui devait leur rendre la vitalité.

Cependant, il existait une différence entre Carmélite et Camille : Camille, habitué à la chaleur tropicale de son pays, était bien loin d’avoir perdu, comme Carmélite, la conscience de son être, et, en voyant l’engourdissement léthargique, la somnolence rêveuse de la jeune fille, il comprit que l’occasion si longtemps

 

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attendue venait enfin à lui.

Alors, de même que la chanson de la nourrice endort le nourrisson en le berçant, ses paroles amoureuses, habilement graduées, et secouées en quelque sorte sur la tête de Carmélite comme des pavots effeuillés, commencèrent à l’endormir du sommeil magnétique, le plus profond, le plus dangereux, le plus irrésistible de tous les sommeils.

Quiconque eût vu dans l’ombre étinceler les yeux du jeune homme n’eût pu se tromper au feu de ses regards.

C’est ainsi que l’épervier, en tournant dans un cercle de plus en plus rétréci, paralyse l’alouette qu’il endort.

C’est ainsi que le serpent charme l’oiseau qu’il force de descendre de branche en branche jusque dans sa gueule béante.

Oh ! ce n’était pas de la sorte que Colomban avait regardé Carmélite pendant cette adorable nuit de printemps qu’ils avaient passée tous deux dans ce même jardin, à l’ombre de ces mêmes

 

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lilas !

Il y avait entre ces deux nuits, comme entre ces deux jeunes gens, la différence du printemps à l’été.

Là, en effet, le printemps, jeune, frais, timide, osait à peine entrouvrir ses boutons.

Ici, au contraire, l’été, vigoureux, hardi, dévorant, éparpillait ses fleurs.

D’un côté, c’était l’enfance avec ses hésitations, ses troubles, ses craintes.

De l’autre, c’était la jeunesse avec ses éclats, ses troubles, ses emportements.

Pendant la journée de printemps qui avait précédé la nuit qu’avaient passée ensemble Colomban et Carmélite, le tonnerre avait grondé aussi, la vie avait semblé aussi suspendue ; mais la pluie était tombée, et la végétation avait été sauvée de la mort.

Pendant cette nuit d’été, au contraire, inutilement les plantes avaient imploré la clémence du ciel : il leur fallut courber la tête, laisser tomber leurs pétales un à un, et mourir.

 

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À l’image des plantes, la jeune fille avait été forcée de courber la tête sous le poids de cette nuit de feu, et, à défaut de rosée vivifiante, ce furent les joies ineffables de l’amour qui la tirèrent de son engourdissement, qui l’arrachèrent à son sommeil.

Pendant cette nuit, la pauvre Carmélite effeuilla une à une les feuilles de sa couronne d’innocence, et l’ange gardien de sa jeunesse virginale remonta vers le ciel, cachant entre ses mains la rougeur de son front.

Seule, rentrée dans sa chambre, elle aperçut son beau rosier, tout courbé, lui aussi, par l’orage.

Elle alla à lui, les joues à la fois brûlantes et trempées de larmes.

Alors tout ce qu’il y avait de fleurs et de boutons, elle les cueillit, les mit dans un voile blanc, et les enferma dans un tiroir de sa toilette en disant :

– Mourez ! mourez ! roses de Colomban !

Puis, prenant une carafe d’eau, elle la versa tout entière au pied de son rosier en secouant la

 

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tête, et en murmurant tristement :

– Maintenant, fleurissez, roses de Camille !

 

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