Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 43 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Causerie d’un oncle avec son neveu.

LXXXVI

 

 

Pétrus parut dans la pénombre du corridor.

– Viens ici, dit le général. Ah ! morbleu ! tu arrives à temps.

– Il me semble pourtant que vous n’aviez pas besoin de renfort, général, dit la marquise. – Si vous étiez arrivé cinq minutes plus tôt, monsieur Pétrus, votre oncle vous eût donné une belle leçon de galanterie.

Et la marquise accompagna ces paroles d’un salut qui indiquait une certaine familiarité à l’endroit du jeune homme.

– Tiens, vous connaissez mon neveu, marquise ? demanda le général.

– Mais oui ; le bruit de ses succès est arrivé jusqu’à nous, et ma nièce Régina a voulu avoir un

 

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portrait de sa main. Vous devriez être fier, général, ajouta la vieille dame d’un ton moitié dédaigneux, moitié railleur, de posséder dans votre famille un artiste d’un pareil talent.

– J’en suis fier, en effet ; car mon neveu est un des plus honnêtes garçons que je connaisse. J’ai l’honneur de vous saluer, marquise.

– Adieu, général ; songez au sujet de ma visite, et quittons-nous bons amis.

– Je veux bien que nous nous quittions, marquise ; mais bons amis, c’est autre chose.

– Oh ! gendarme, va ! gronda la marquise en se retirant.

À peine fut-elle sortie du salon, à peine la porte fut-elle refermée derrière elle, que, sans répondre à son neveu, qui lui demandait des nouvelles de sa santé, le général se précipita sur le cordon de la sonnette et le secoua avec fureur.

Frantz accourut.

Il n’avait déjà plus sa croix ni ses galons, tant il était sévère observateur de tout commandement militaire.

 

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– Vous afre sonné, mon chén’ral ?

– Oui, j’ai sonné. Mets-toi à la fenêtre, drôle !

Frantz se dirigea vers l’endroit indiqué.

– M’y foilà, dit-il.

– Ouvre-la donc, imbécile !

Frantz ouvrit la fenêtre.

– Regarde dans la rue.

Frantz se pencha en avant.

– J’y recarte, mon chén’ral.

– Qu’y vois-tu ?

– Rien, mon chén’ral, la nuit êdre noire gomme eine chiperne !

– Regarde toujours.

– Oh ! je fois eine foiture, mon chén’ral.

– Et puis ?

– Et puis eine tame qui monte tetans... la tame qui sort t’ici.

– Tu la connais, cette dame, n’est-ce pas ?

– Bour mon malheur, chén’ral !

 

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Frantz faisait allusion à sa dégradation.

– Eh bien, Frantz, quand elle viendra pour me voir, tu lui diras que je suis au Champ de Mars.

– Ya, mon chén’ral.

– C’est bien : ferme la fenêtre, et va-t-en !

– Mon chén’ral n’a blus rien à me gommander ?

– Si fait, morbleu ! j’ai à te commander d’aller donner la schlague au cuisinier.

– J’y fais, mon chén’ral.

Mais, s’arrêtant au moment de sortir :

– Et, s’il me temande bourquoi la schlague, que lui dirai-je ?

– Tu lui diras : « Parce qu’il est six heures cinq minutes, et que le dîner n’est pas sur la table. »

– Ce n’èdre pas la faute te Jean si le tiner n’êdre bas sur la taple, mon chén’ral.

– Alors c’est la tienne. Va dire à Jean de te la donner, la schlague.

 

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– Ce n’êdre bas la mienne non blus.

– La faute à qui, alors.

– C’êdre la faute tu gocher te madame la marquise.

– Bon ! il ne manquait plus que cela pour me raccommoder avec elle !

– Il être endré dans la guisine, et, gomme il bordait sous son pras le chien de la marquise, qui sentait le musc, l’odeur du musc afre fait dourner les sauces.

– Tu entends, Pétrus ? dit le général en se tournant d’un air tragique vers son neveu.

– Oui, mon oncle.

– N’oublie jamais que la marquise a fait dîner ton oncle à six heures un quart ! – Allez, monsieur Frantz ! et ne reprenez votre croix et vos galons qu’au bout de trois mois.

Frantz sortit de l’appartement dans un état voisin du désespoir.

– La visite de la marquise vous a fait éprouver quelque contrariété, à ce qu’il paraît, mon oncle ?

 

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– Je croyais que tu la connaissais ?

– Mais oui, un peu, mon oncle.

– Eh bien, tu dois savoir que, partout où passe la vieille dévote, c’est comme si le grand diable d’enfer y avait passé.

– Pardon, mon oncle, dit Pétrus en riant, mais on vous accuse de par le monde d’avoir eu beaucoup de dévotion pour cette vieille dévote.

– J’ai tant d’ennemis !... Mais, morbleu ! parlons d’autre chose. As-tu reçu des nouvelles de ton pirate de père ?

– Il y a trois jours à peu près, mon oncle.

– Et comment va-t-il, le vieux corsaire ?

– Très bien, mon oncle ; il vous embrasse de tout son cœur.

– Pour m’étrangler, comme un vieux jacobin qu’il est ! Ah çà ! dis-moi donc, est-ce que c’est pour ton oncle que tu as fait cette toilette ?

– Un peu pour vous, et beaucoup pour lady Grey.

– Tu sors de chez elle ?

 

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– J’ai été la remercier.

– De quoi ? De ce que son frère l’amiral, toutes les fois qu’il me rencontre, me fait des compliments sur les prouesses maritimes de ton scélérat de père ?

– Non, mon oncle, mais de l’intention qu’il a eue de me faire vendre mon Coriolan.

– Je le croyais vendu.

– Il ne tiendrait qu’à moi qu’il le fût, en effet.

– Eh bien ?

– J’ai refusé de le vendre.

– Le prix ne te convenait pas ?

– On me donnait le double de ce qu’il vaut.

– Pourquoi as-tu refusé, alors ?

– Parce que l’acheteur ne me convenait pas.

– Tu te permets d’avoir des préférences entre l’argent et l’argent ?

– Oui, mon oncle, attendu qu’à mon avis, rien ne se ressemble moins que l’argent et l’argent.

– Ah çà ! drôle que tu es, après avoir ruiné

 

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monsieur ton père – ce qui n’est pas un grand malheur, car le bien mal acquis ne doit jamais profiter –, aurais-tu, par hasard, la prétention de me dépouiller à mon tour ?

– Non, mon oncle, soyez tranquille, dit en riant Pétrus.

– Et quel était cet acheteur qui ne vous convenait pas, monsieur le difficile ?

– Le ministre de l’intérieur, mon oncle.

– Le ministre de l’intérieur a voulu t’acheter ton tableau ? Mais il se connaît donc en peinture ?

– Je vous ai dit que c’était sur la recommandation de lady Grey.

– Ah ! c’est vrai. Et tu as refusé ?

– J’ai refusé, oui, mon oncle.

– Et peut-on savoir la raison de ce refus ?

– Votre opposition, mon oncle.

– Qu’a donc à faire mon opposition avec vos tableaux ?

– Il m’a semblé que cet achat d’un tableau au

 

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neveu était une flagornerie à l’adresse de l’oncle... Nous avons à la Chambre des gens incorruptibles pour eux-mêmes, et qui ont cent mille francs de places dans leur famille !

Le général réfléchit pendant un instant, et un sourire de satisfaction éclaira son visage.

– Écoute, Pétrus, dit-il du ton le plus paternel, je ne prétends pas t’imposer mes opinions, mon enfant ; et, bien que je sois l’ennemi acharné du ministère en général, et du ministre de l’intérieur en particulier, je ne veux pas que tu refuses, à cause de moi, les encouragements légitimes que le gouvernement croit devoir donner aux hommes de mérite. Je ne partage pas la sotte opinion de ceux qui pensent qu’un artiste ne doit accepter ni la croix ni un travail officiel, parce que le ministère ne représente pas son opinion. Comme, en tout cas, le ministère représente de fait le pays, c’est du pays que l’on reçoit, et non du ministre ; le ministre commande les tableaux, c’est vrai, mais c’est la France qui les paie.

– Eh bien, mon oncle, je ne veux rien recevoir de la France ; elle est trop pauvre.

 

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– Dis trop économe.

– Et puis, que deviennent toutes ces malheureuses toiles commandées par les deux ou trois générations de directeurs des beaux-arts que nous avons vus fleurir ? On n’en sait rien. À moins que les tableaux ne soient signés d’un grand nom, on les enfouit dans des musées de sous-préfecture ou de chef-lieu de canton ; peut-être même qu’on gratte la peinture, et qu’on revend les cadres et les toiles ! Sérieusement, mon oncle, je n’ai pas fait un tableau pour qu’il aille meubler le réfectoire d’un couvent ou la salle d’une école mutuelle.

– Si tous les peintres étaient comme toi, mon cher ami, je voudrais bien savoir ce que deviendraient les galeries de province.

– On en ferait des serres, mon oncle, avec des orangers, des grenadiers, des bananiers, des ravenalas, des palmiers ; ce qui vaudrait bien, je vous jure, les paysages de quelques peintres de ma connaissance. D’ailleurs, je ne suis pas le seul qui refuse, et j’ai tout simplement suivi l’exemple qu’un plus illustre que moi venait de me donner.

 

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– Voyons l’exemple : cela me fera peut-être attendre plus patiemment le potage. D’abord, quel est ce plus illustre que toi ?

– Abel Hardy.

– Le fils du conventionnel ?

– Justement.

– Qu’a-t-il fait ?

– Il a refusé la croix et quatre fresques à la Madeleine.

– Vraiment ?

– Oui, mon oncle.

– Quel âge as-tu, Pétrus ?

– Vingt-six ans, mon oncle.

– Eh bien, mon enfant, je te trouve jeune pour ton âge. Ce n’est pas un malheur irréparable, Dieu merci ! vu que l’on vieillit toujours assez vite.

– Que voulez-vous dire ?

– Que tu ferais bien, mon cher Pétrus, de te tenir en garde contre les appréciations irréfléchies

 

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que tu fais, ou que tu acceptes toutes faites, sur les hommes et sur les choses. Quand il t’arrive de t’engouer de quelqu’un, et cela t’arrive assez souvent, tu vois en lui, pauvre niais, toute la candeur que tu as en toi. Ainsi, par exemple, en ce moment, ton amitié pour Abel Hardy vient de te faire dire une de ces sottises dont j’eusse rougi pour toi, si nous avions eu un témoin, ce témoin eût-il été Frantz, mon brosseur, ou Croupette, ce chien de la marquise qui fait tourner les sauces de mon cuisinier parce qu’il sent le musc.

– Je ne vous comprends pas, mon oncle.

– Tu ne me comprends pas ? Sache, d’abord, cher ami, qu’on ne refuse pas la croix, attendu que le gouvernement ne la donne qu’à ceux qui la demandent ; quand tu voudras, tu la feras demander par la maîtresse du directeur des beaux-arts ou par le sacristain de Saint-Acheul, et tu l’auras.

– Vous doutez de tout, mon oncle !

– Mon ami, on n’a pas vu, tu conçois bien, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l’Empire, la Restauration, les Cent-Jours et Waterloo, sans

 

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avoir le droit de douter de beaucoup de choses, et surtout des gouvernements ! À mon âge, comme tu auras vu probablement autant de gouvernements que moi, tu seras aussi sceptique que moi.

– Bon pour la croix ; mais les fresques, mon oncle ? J’ai vu la commande !

– Revenons donc aux quatre fresques... Ton ami les a refusées ?

– Refusées.

– Parce que... ? Il y a une raison à son refus ?

– Sans doute... Parce qu’il ne veut rien faire pour un gouvernement qui empêche M. Horace Venet, notre peintre national, d’exposer ses batailles de Montmirail, de Hanau, de Jemmapes et de Valmy.

– Mon cher Pétrus, ton ami Abel Hardy a refusé les fresques de la Madeleine parce que l’empereur de Russie, dont le gouvernement, tu en conviendras, n’est pas beaucoup plus libéral que le nôtre, lui a commandé un tableau de la Retraite de Russie, et qu’il lui paie ce tableau

 

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trente mille francs, tandis que notre direction des beaux-arts ne paie que dix mille francs les fresques de la Madeleine. Voyons, mon cher ami, avoue-le, ce n’est point là du patriotisme ; c’est de la tenue de livres.

– Oh ! mon oncle, je connais Abel, et je répondrais de lui sur ma vie !

– Bien que tu sois le fils de ton père, c’est-à-dire d’un infâme écumeur de mer, ta vie m’est trop précieuse, mon cher Pétrus, pour que je te permette de l’exposer si légèrement.

– Vous êtes un cœur desséché, mon oncle ; vous ne croyez plus à rien !

– Tu te trompes : je crois à ton affection, et ton affection est d’autant plus désintéressée, que je ne t’ai jamais donné, et ne te donnerai jamais rien de mon vivant, excepté mon dîner, quand tu voudras bien le venir prendre – encore, celui d’aujourd’hui me paraît-il bien problématique ! –. Il y a plus : je crois à ton avenir, si tu ne gaspilles pas ton temps, ton talent, ta vie. Tu es peintre ; tu exposes depuis trois ans ; tu as eu la médaille d’or, l’an dernier, et tu ne portes ni feutre pointu,

 

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ni pourpoint Moyen Âge, ni pantalon collant : tu t’habilles comme tout le monde enfin ; de sorte que tu n’es pas obligé, quand tu sors, de courir à toutes jambes pour ne pas être suivi comme un masque par tous les polissons du quartier ; c’est déjà quelque chose ! Eh bien, si, avec les dispositions que tu as, mon enfant, tu veux bien ne pas dédaigner les conseils d’un vieillard qui a beaucoup vu...

– Je vous aime comme un second père, et vous regarde comme mon meilleur ami !

– Je suis ton plus vieil ami, au moins, et c’est à ce titre que je te prie de m’écouter un instant, puisque nous n’avons rien de mieux à faire que de bavarder.

– Je vous écoute, mon oncle.

– Je connais toutes tes relations sans en avoir l’air, mon cher Pétrus : je connais ton ami Jean Robert, je connais ton ami Ludovic, je connais tous tes amis enfin.

– Avez-vous quelque chose à dire contre eux ?

– Moi ? Absolument rien ! mais pourquoi te

 

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lier avec des poètes et des carabins ?

– Parce que je suis peintre, mon oncle.

– Alors, si tu veux absolument voir des poètes, fais-toi présenter chez M. le comte de Marcellus.

– Mais, mon oncle, il n’a fait qu’une Ode à l’Ail !

– Il est pair de France... Chez M. Briffaut encore.

– Il n’a fait qu’une tragédie !

– Il est de l’Académie... Tu te lies trop avec les jeunes gens, mon cher !

– Est-ce vous, mon oncle, l’admirateur de la jeunesse, jeune homme vous-même, qui, par fatuité, portez une perruque de cheveux blancs ; est-ce vous qui pouvez m’adresser un pareil reproche ?

– De semblables liaisons ne profitent pas, Pétrus ; elles ne servent ni à la fortune ni à la gloire.

– Qu’importe, si elles servent au bonheur !

– Oui, et tu appelles le bonheur, fumer dans un

 

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atelier, accroupi à la manière des Turcs, de mauvais cigares de contrebande, en racontant l’histoire de M. Mayeux ; ou boire des demi-tasses dans les cafés, en faisant des théories sur l’art ! Quand on a l’honneur d’être le fils d’un pirate honnête homme, qui n’a pas de quoi vous nourrir, il faut soutenir l’honneur de son nom, que diable ! Piraterie oblige, et nous descendons des empereurs de Constantinople ! Mon cher Pétrus, crois un homme qui a connu Richelieu vieux et Lauragais jeune : ce sont les femmes qui font notre réputation dans la société, et, par suite, notre fortune ; il faut en voir beaucoup, tant que tu pourras, et le plus intimement que tu pourras. Une femme bien placée, qui s’engoue de nous, et qui nous prône à sa coterie, c’est la prospérité en chair et en os, mon enfant. Ne te lie donc pas si facilement ; songe, toutes les fois que tu fais une liaison nouvelle, aux avantages que tu peux en retirer ; c’est là ce que l’on appelle la connaissance du monde, l’expérience de la vie. Profite de mon expérience et de ma connaissance du monde, à moi ; prends pied dans tous les ministères, prends langue dans toutes les

 

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ambassades ; tu feras de l’opposition quand tu auras cinquante ans et soixante mille livres de rente. Vois, dans tes moments perdus, quelques femmes de banquiers, une ou deux femmes de notaires, mais pas davantage. Fais quelques pastels de douairières, cela te posera ; si tu ne connais pas de douairière, inventes-en ! C’est dans un coin de leur boudoir que les femmes font et défont les réputations ; vois les femmes, mon cher, vois les femmes ! Ce sont les femmes qui façonnent l’opinion, et, au bout du compte, l’opinion est la reine du monde !

– Mais, mon oncle, c’est une société insociable que celle que vous me proposez là !

– La société, mon enfant, est un bois où chacun se promène armé : l’arme de l’un est son esprit ; l’arme de l’autre, sa fortune. Malheur à celui qui se fie à la manière dont la police est faite et qui ne prend pas ses précautions ! Le jeu de la vie, mon cher Pétrus, est comme le piquet : quelques-uns le jouent honnêtement et s’y ruinent ; beaucoup d’autres font filer la carte et s’y enrichissent.

 

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– Il y a, cependant, mon cher oncle, des hommes qui s’enrichissent sans se livrer à ces sortes de manœuvres.

– Oui : il faut faire la part du hasard qui parfois se trompe et entre chez un honnête homme, croyant entrer chez un fripon ; il y a des portes qui se ressemblent.

– Si la société est telle que vous le dites, mon oncle, mieux vaut tout quitter, et s’en aller planter des choux et des carottes.

– C’est cela ; et vivre dans l’espérance de les manger, n’est-ce pas ? Eh bien, voilà encore une illusion qui t’échappera : tu croiras les manger tendres, ils seront durs.

– Oh ! que vous avez dû souffrir pour en arriver là, mon cher oncle !

– Non... seulement, je meurs de faim ! dit le général.

– Monsir le chén’ral il êdre serfi, dit Frantz en ouvrant la porte avec un visage aussi joyeux que peut l’avoir un caporal autrichien qui ne porte plus ni galons ni croix.

 

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– Allons, viens ! dit le général en passant son bras sous celui de son neveu ; nous reprendrons la conversation au dîner, et peut-être alors verrai-je le monde sous un autre jour... Morbleu ! je comprends ceux qui font des révolutions sous le prétexte qu’ils ont faim !

 

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