Les Mohicans de Paris 2
Chapitre XLV
Départ
Le départ de Colomban avait été fixé par lui au lendemain soir.
Ce fut pour le jeune homme une cruelle minute que celle où il lui fallut annoncer ce départ à Carmélite.
Carmélite était assise et brodait quand Colomban entra chez elle, suivi de Camille.
Elle releva la tête, sourit aux deux amis, leur tendit la main, puis se remit à sa broderie.
Il se fit un moment de silence. De ces trois poitrines, deux étaient oppressées à ne pas respirer ; un souffle doux et pur s’échappait de la troisième.
Au moment où Carmélite allait demander aux deux amis la cause de ce silence :
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– Carmélite, dit le Breton de sa voix mélancolique, je pars.
Carmélite tressaillit et releva vivement la tête.
– Comment, vous partez ? demanda-t-elle.
– Oui.
– Et où allez-vous ?
– En Bretagne.
– En Bretagne ? Pourquoi en Bretagne, un mois avant la saison des vacances ?
– Il le faut, Carmélite.
La jeune fille le regarda fixement.
– Il le faut ? répéta-t-elle.
Colomban réunit toutes ses forces pour faire un mensonge préparé depuis la veille.
– Mon père le veut, dit-il.
Mais les lèvres loyales du Breton se prêtaient si mal à déguiser la vérité qu’il balbutia plutôt qu’il ne prononça ces quatre mots.
– Vous partez ! et moi ?... dit la jeune fille avec un sublime égoïsme.
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Colomban devint pâle comme la mort : son cœur fut près de s’arrêter.
Tout au contraire de son ami, Camille sentit une flamme lui passer sur le visage, et son cœur accélérer ses battements.
– Vous le savez, Carmélite, dit Colomban, la langue humaine a un mot devant lequel viennent se briser tous nos désirs, toutes nos espérances : Il le faut !
Colomban avait dit ces paroles avec une telle résolution que Carmélite baissa la tête comme si elles eussent été prononcées par la bouche du Destin lui-même.
Mais les deux jeunes gens virent des larmes silencieuses tomber de ses yeux sur sa broderie.
Il y eut alors une terrible lutte dans le cœur du Breton. – Camille suivait sur le visage de Colomban tous les progrès de sa douleur intime ; peut-être Colomban allait-il succomber, tomber aux pieds de Carmélite, et lui tout dire, lorsque Camille, appuyant la main sur l’épaule de Colomban :
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– Cher Colomban, dit-il, au nom du ciel, ne pars pas !
Cette supplication rendit à Colomban tout son courage.
– Il le faut, dit-il à Camille, comme il avait dit à Carmélite.
Camille savait bien ce qu’il faisait en suppliant, et quelle puissance sa voix avait sur le cœur de son ami.
Au reste, ces trois mots, qui n’avaient pas suffi à Carmélite, suffirent à Camille.
Camille se tut : l’effet qu’il avait voulu produire était produit.
Ce fut une triste soirée que celle qui suivit cette déclaration de Colomban.
Au moment de se quitter seulement, les jeunes gens voyaient clair en eux-mêmes.
Colomban comprit quel amour irrésistible, profond, infini, il avait pour Carmélite.
S’il eût été obligé d’arracher cet amour de sa poitrine, autant eût valu pour lui s’arracher le
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cœur.
Mais, au moins, cet amour – sûr de lui comme il l’était, et ne craignant pas d’en arriver jamais à trahir son ami –, il pouvait le conserver ainsi qu’un trésor de douleurs et de larmes.
Carmélite, de son côté, comprenait quelle violente affection elle avait pour Colomban.
Mais, lorsque, dans ses nuits solitaires, au milieu de ses rêves de jeune fille, elle s’était trouvée face à face avec cette affection, et que, dans la naïveté de son âme, elle avait pensé au mariage, qui, à ses yeux, devait être la conséquence de toute affection vive, elle s’était demandé si le père de Colomban – vieux gentilhomme entiché probablement des préjugés de sa caste – consentirait jamais à ce que son fils épousât une orpheline sans fortune et sans nom.
Son père, à elle, était, à la vérité, mort capitaine et sur le champ de bataille ; mais, à l’époque où nous sommes arrivés, la Restauration avait mis une telle ligne de démarcation entre l’épée qui avait servi Napoléon et celle qui avait servi Louis XVIII, qu’il n’y avait rien d’étonnant,
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même pour Carmélite, que le comte de Penhoël ne consentît point au mariage de son fils avec la fille du capitaine Gervais.
La première idée qui vint à Carmélite, c’est que le père de Colomban avait su l’intimité dans laquelle vivaient les trois jeunes gens, et rappelait Colomban pour la faire cesser.
L’orgueil de la jeune fille se révolta ; elle ne fit plus de questions.
Ce fut une triste journée que ces dernières heures que les trois amis passèrent ensemble, heures où plusieurs fois la parole s’arrêta sur les lèvres, et où les pleurs tombèrent des yeux.
Mais, pendant ces heures suprêmes, pas un mot, pas un regard de l’austère Breton ne trahit la passion dévorante qu’il cachait dans sa poitrine.
Comme le jeune Spartiate, le sourire sur les lèvres, il se laissait déchirer les entrailles.
Il est vrai que ce sourire était celui de la tristesse.
L’heure du départ arriva. Colomban dit adieu à Carmélite par un baiser amical posé sur les
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deux joues pâles et humides de la jeune fille ; puis, entraîné par Camille, il sortit.
Camille alla conduire Colomban jusqu’à la diligence.
Là, le prenant à part une dernière fois, Colomban fit jurer à son ami de respecter la jeune fille comme devant être sa femme, et jusqu’à ce qu’elle fût sa femme.
Puis Camille revint à la maison de la rue Saint-Jacques, où il trouva la jeune fille tout en larmes.
En effet, n’était-ce pas briser le cœur de Carmélite, que de rompre le dernier lien qui l’attachât encore à sa vie d’autrefois ? L’amitié de Colomban, née du dévouement et de la reconnaissance au chevet de sa mère morte, lui avait servi de transition entre le passé et l’avenir : ce départ arrachait du cœur de l’orpheline les derniers lambeaux de son enfance ! Désormais seule au monde – car Colomban n’avait point dit quand il reviendrait –, ne pouvant demander d’amitié et de protection qu’à Camille, c’est-à-dire à un jeune homme dont la légèreté et la
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dissipation lui apparaissaient, comparées à la grave tendresse de Colomban, dans toute leur vérité redoutable, il lui avait pris une de ces profondes tristesses qui touchent au désespoir, et elle se sentait maintenant isolée, perdue dans ce désert inconnu qu’on appelle le monde, sans affection, sans force, sans appui !
Elle pleurait donc, pauvre enfant, amèrement et abondamment, lorsque Camille arriva.
Au bruit que fit le créole en entrant, Carmélite ne releva la tête que pour voir si, par hasard, Colomban n’était pas revenu avec lui.
Le voyant seul, elle laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
Camille resta un instant silencieux sur le seuil de la porte ; il était moins avancé qu’il ne croyait dans le cœur de la jeune fille.
Aussi comprit-il que c’était, non pas de lui, mais du Breton qu’il fallait parler.
– Je viens vous apporter, dit-il, de la part de Colomban, l’assurance de sa profonde amitié.
– Quelle est cette amitié ? demanda Carmélite
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d’un air sombre ; amitié qui se noue et se dénoue à volonté ! Est-ce que, si j’eusse dû partir, je n’eusse pas prévenu mes amis aussitôt mon projet de départ conçu ? et, l’ayant conçu, l’aurais-je si vite et si cruellement exécuté ?
Pauvre Carmélite ! elle oubliait ou faisait semblant d’oublier ce que lui avait dit Colomban de la lettre de son père.
Camille comprit ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille, et aussi le parti qu’il pouvait tirer de cette prétendue opposition du père de Colomban ; mais une lettre de Colomban, si Camille appuyait sur ce motif, pouvait le surprendre en flagrant délit de mensonge, et Camille savait que le cœur droit de l’orpheline lui pouvait tout pardonner, le mensonge excepté.
Il résolut donc de se rapprocher de la vérité.
– Croyez bien, chère Carmélite, dit-il, qu’un puissant motif a pu seul déterminer Colomban à partir.
– Mais enfin, quel est donc ce puissant motif ? demanda Carmélite ; m’en refuser la confidence,
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n’est-ce pas me dire qu’il est offensant pour moi ?
Camille se tut.
– Quel est-il ? Voyons, parlez ! reprit Carmélite avec une certaine impatience.
– Je ne puis, Carmélite.
– Vous le devez, Camille, si vous tenez à ce que mon amitié pour Colomban reste ce qu’elle est, sincère et forte ; vous le devez, et il ne vous est pas permis de me laisser soupçonner votre ami : c’est votre devoir de le justifier, puisque je l’accuse.
– Je sais, je sais tout cela, Carmélite ! s’écria Camille ; mais ne me demandez pas pourquoi Colomban est parti... Pour vous, pour moi, pour nous tous, ne me le demandez pas !
– Je vous le demande impérieusement, au contraire, répondit la jeune fille ; si c’est un chagrin qu’il veut m’épargner, parlez, car aucun chagrin ne peut être plus grand pour moi que celui d’une amitié trahie. Expliquez-vous donc, au nom de la loyauté !
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– Vous le voulez, Carmélite ? dit Camille, feignant de céder à la violence.
– Je l’exige.
– Eh bien, il est parti...
Camille s’arrêta comme si sa langue refusait de lui obéir.
– Dites ! dites !
– Eh bien, Colomban est parti parce que...
– Parce que ?...
– Parce que... répéta en hésitant le jeune homme.
– Eh bien ?
– Oh ! c’est que c’est si difficile à dire, Carmélite !
– Ce n’est donc pas la vérité ?
– C’est la vérité pure.
– Alors, dites-la promptement et hardiment.
– Colomban est parti, reprit Camille, Colomban est parti, parce que... je vous aimais !
Il avait raison d’hésiter, l’adroit créole, avant
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de prononcer le je.
Il y avait un abîme de profondeur dans ce pronom, si court qu’il fût. Que Camille, au lieu de dire : « Je vous aimais ! » eût dit : « Colomban est parti parce qu’il vous aimait ! » et Camille ne le cédait plus à Colomban.
Cette loyale preuve d’amitié, en l’absence du Breton, faisait atteindre son ami à des hauteurs prodigieuses, et réparait tout d’un coup l’égoïsme que celui-ci avait mis, depuis le collège, à accepter, sans jamais les rendre, les dévouements de Colomban.
Si Camille avait dit : « Parce que Colomban vous aimait, et que je vous aimais aussi ! » il plaçait, avec toute la liberté du choix, Carmélite entre ces deux amours.
Carmélite mesurait d’un coup d’œil le dévouement du Breton, qui était parti ; l’égoïsme du créole, qui était resté !
Si nous avons bien analysé, nous ne dirons pas le caractère, mais le tempérament de Camille, le lecteur sait déjà que, pour satisfaire, non point
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une passion, mais un simple caprice, Camille n’eût reculé devant aucun obstacle, soit que l’obstacle pût être tourné par la ruse, soit qu’il pût être renversé par le courage ; il allait toujours à son but, droit quand il le pouvait, obliquement lorsqu’il ne pouvait l’atteindre que d’une façon oblique. Sensuel avant tout, c’était la violence des désirs, et non la profondeur de la corruption, qui pouvait lui faire commettre une action mauvaise ; que cette action mauvaise eût un mauvais résultat, il était capable de remords violents, mais d’autant moins durables que l’irritabilité de ses nerfs eût donné à ses remords une énergie exagérée. Et, cependant, si pervers que fût instinctivement Camille, le dernier sacrifice de son ami, qu’il venait d’embrasser en le reconduisant, était encore si présent à sa pensée que, malgré cette profonde perversité, il hésita à le trahir si vite.
Il répondit donc à Carmélite une demi-vérité, en lui répondant : « Colomban est parti parce que je vous aimais ! »
En répondant cela, il n’était qu’à moitié traître.
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Colomban n’eût pas laissé partir son ami ; mais, si cet ami fût parti sans le prévenir, ou fût parti malgré lui, il eût dit : « Camille est parti parce qu’il vous aimait ; Camille vaut mieux que moi, puisque, moi, je n’ai pas eu le courage de partir. »
Aussi la cause du départ de Colomban, annoncée de cette façon à Carmélite, fit-elle sur la jeune fille l’effet d’un coup de foudre.
Elle regarda fixement Camille ; si fixement que celui-ci rougit et baissa les yeux.
– Camille, vous mentez ! dit-elle ; ce n’est point à cause de vous que Colomban est parti.
Camille releva la tête.
L’accusation n’était point celle qu’il craignait.
– Uniquement à cause de moi, répéta-t-il.
– Mais que pouvait faire à Colomban l’amour que vous prétendez avoir pour moi ? demanda la jeune fille.
– Il avait peur de vous aimer, répondit le créole.
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– Bon Colomban ! murmura Carmélite.
Puis, se retournant vers Camille :
– Laissez-moi seule, mon ami, dit-elle ; j’ai besoin de pleurer et de prier.
Camille prit la main de la jeune fille, et la baisa respectueusement ; une larme tomba de ses yeux sur la main de Carmélite.
Quelle source avait fourni cette larme ? Était-ce la reconnaissance, la honte ou le remords ?
Carmélite ne s’en informa point ; pour elle, une larme était une larme, c’est-à-dire la perle que la douleur va chercher, en y plongeant, dans ce profond océan qu’on nomme le cœur.
Camille rentra chez lui, et fut tout étonné de voir sa chambre éclairée.
Il fut encore plus étonné de voir une femme dans sa chambre.
Cette femme, c’était la princesse de Vanves, qui, prévenue du prochain départ de Colomban, rapportait le linge qu’elle avait à lui.
Seulement, la belle Chante-Lilas – on se
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rappelle que c’était le nom de la princesse de Vanves – avait été d’un quart d’heure en retard.
Puis, comme elle n’avait pas voulu laisser le linge sans le remettre aux mains de quelqu’un, elle avait attendu la rentrée de Camille.
Camille n’était rentré, comme on le sait, que lorsque Carmélite l’avait prié de la laisser seule ; ce qui fait qu’au moment où Camille rentrait, il pouvait être dix heures et demie du soir.
C’était bien tard pour retourner seule à Vanves !
Camille offrit à la princesse la chambre de son ami Colomban.
La princesse fit quelques difficultés ; mais, sur l’assurance qu’il y avait un verrou à la porte de communication, elle accepta.
Maintenant, y avait-il ou n’y avait-il pas de verrou ? le verrou resta-t-il poussé ou tiré ? C’est ce que nous devinerons probablement à la première rencontre du séduisant Camille et de la belle Chante-Lilas.
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