Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 21 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Où un chien hurle, où une femme chante.

LXIV

 

 

Après ce qu’il venait de découvrir par un si étrange concours de circonstances, il fallut que frère Dominique fit sur lui-même un bien violent effort pour que son visage ne trahît point le trouble qui l’agitait.

Nous l’avons dit quand nous avons essayé de montrer au lecteur ce magnifique portrait de Zurbaran détaché de sa toile : la démarche, la physionomie, la parole du jeune moine, tout en lui portait l’empreinte d’une tristesse morne et profonde, mais voilée et silencieuse.

Les causes de cette tristesse, dont il n’avait jamais fait confidence à personne, nous allons les voir se dérouler avec la confession de Gérard Tardieu, ou plutôt avec le récit des dernières années de cet homme, que tout le village de

 

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Vanves et tous les villages environnants appelaient le bon, l’honnête, le vertueux M. Gérard.

Celui-ci reprit d’une voix faible, fréquemment interrompue par des sanglots, des soupirs et des gémissements :

– « Quant à ma fortune, continua mon frère, son partage est bien simple, et je crois, depuis le temps que je pense à ma mort, avoir tout prévu. Voici la copie de mon testament, déposé chez M. Henry, notaire à Corbeil ; je te la remets, et tu vas la lire, pour voir s’il n’y a point quelque oubli ou quelque omission à réparer. Je pense, toutefois, que tu n’y trouveras rien à redire, car l’emploi de ma fortune est bien facile. Je laisse un million à chacun de mes enfants ; je désire que, sauf la dépense nécessaire à leur éducation et à leur entretien, le revenu de ces deux millions aille s’accumulant jusqu’à leur majorité. – C’est à ton amitié que je confie le soin d’y veiller, mon cher Gérard. – Quant à toi, comme je connais la simplicité de tes goûts, je te laisse, à ton choix, soit une somme de cent mille écus en argent, soit

 

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une rente viagère de vingt-quatre mille francs. Si l’idée te venait de te remarier, tu prendrais, sur les revenus accumulés des enfants, ou six autres mille francs de rente, ou une autre somme de cent mille francs. Si l’un des deux enfants mourait, je désire que le survivant hérite de l’autre en totalité ; si tous deux mouraient...

« Et, à cette seule pensée, la voix de mon pauvre frère devint presque inintelligible.

« – Si tous deux mouraient, comme ils n’ont pas au monde d’autre parent que toi, tu deviendrais leur héritier. Je laisse particulièrement à tous ceux qui m’ont servi des marques de ma reconnaissance : tu n’auras point à t’en inquiéter. J’ai jugé inutile de spécifier dans mon testament les sommes que tu devrais consacrer à l’éducation de mes enfants ; cette dépense sera réglée par toi, sans profusion comme sans parcimonie. Cependant, il y a un point sur lequel je fixerai ton attention ; je te prie de ne pas donner à mon ami Sarranti moins de six mille francs par année ; le dévouement des hommes qui élèvent nos enfants ne m’a jamais

 

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paru suffisamment récompensé, et, si j’étais le directeur de l’instruction publique en France, je voudrais que les professeurs, qui passent leur vie à former le cœur et l’esprit de la génération nouvelle, fussent autrement rétribués que les laquais qui servent à brosser leurs habits !... »

Le moine appuyait son mouchoir, non plus sur son front pour en essuyer la sueur, mais sur sa bouche pour en étouffer les sanglots.

Cette suprême précaution de Jacques Tardieu, afin de sauvegarder la dignité de son ami, le touchait au plus profond du cœur.

– « Si l’un des deux enfants mourait, continua le malade exprimant toujours les dernières volontés de son frère, cent mille francs, sur la fortune du mort, seraient prélevés pour Sarranti ; si tous deux mouraient, deux cent mille... »

Dominique se leva et alla se jeter sur un fauteuil, dans un coin de la chambre, pour y pleurer quelques instants tout à son aise. En s’éloignant du lit, il ne put s’empêcher de laisser tomber sur le malade un regard de suprême dédain.

 

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Mais il ne lui fallut que quelques secondes pour vaincre son émotion, et, quittant cette espèce de solitude momentanée qu’il avait été chercher, il se rapprocha d’un pas lent et grave du lit du mourant.

Son œil était sombre et plein d’interrogations, et il était évident qu’il attendait avec impatience la suite de cette confession, dont il eût voulu presser le récit, mais dont, cependant, il désirait ne perdre aucun détail.

De son côté, le malade était tellement accablé, et par les efforts qu’il avait faits pour parler si longtemps, et par l’émotion qu’il avait éprouvée, qu’il était retombé livide sur son oreiller et paraissait évanoui.

Le dominicain trembla à cette idée, que M. Gérard pouvait mourir avant d’avoir achevé sa confession, et, par conséquent, le laisser dans l’ignorance de faits qu’il avait le plus grand intérêt à connaître.

Il s’approcha donc de cet homme avec moins de répugnance apparente, et lui demanda s’il avait besoin de quelque chose.

 

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– Mon frère, répondit le malade, donnez-moi une cuillerée de ce cordial qui est sur la cheminée... Dussé-je mourir à la peine, je veux tout vous dire d’un seul coup !

Le moine présenta au moribond une cuillerée de l’élixir ; à peine M. Gérard l’eut-il avalée, qu’il parut, en effet, recouvrer quelque force, et que, faisant signe à Dominique de reprendre sa place au chevet du lit, il continua :

– Mon frère me remit donc la copie du testament, et j’eus beau protester contre la générosité qu’il déployait envers moi ; lui dire qu’habitué à vivre avec quinze ou dix-huit cents francs par an, je n’avais besoin ni d’un si gros capital ni d’une si forte rente ; il ne voulut rien entendre, et ferma tout discussion en me répondant que le frère d’un homme qui laissait deux millions de fortune à ses enfants, qu’un tuteur qui avait à diriger pour ses pupilles une fortune de deux cent mille livres de rente susceptible de se doubler, ne devait pas, aux yeux mêmes de ces neveux, avoir l’air de vivre à leurs dépens, comme un parasite étranger. J’acceptai

 

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donc, le cœur rempli à la fois de tristesse et de reconnaissance ; car, jusque-là, mon père, je méritais ce titre d’honnête homme que j’ai usurpé depuis, et j’eusse consenti, non seulement à perdre cette fortune que me laissait mon frère, mais encore ma fortune personnelle, si j’eusse eu une fortune quelconque, pour sauver la vie de mon pauvre frère, ou seulement la prolonger de quelques années. Malheureusement, la maladie était mortelle, et, le lendemain de cette conversation, à peine Jacques eut-il la force de serrer la main de... votre père, dit le malade avec effort ; de votre père, répéta-t-il comme pour s’affermir, qui arriva au château dans l’après-midi... Je ne vous ferai pas le portrait de M. Sarranti, mon frère ; mais laissez-moi vous dire quelques mots de la première impression que me fit sa présence. Jamais, je puis le jurer devant Dieu et devant vous, jamais le visage d’une créature humaine ne m’inspira une sympathie plus vive, un respect plus profond. La loyauté qui faisait le caractère principal de sa physionomie attirait spontanément la confiance, et, dès la première vue, on était prêt à lui ouvrir ses bras et

 

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son cœur ! Il vint, le soir même, s’installer à la maison, sur les prières de Jacques, qui avait déclaré vouloir fermer les yeux entre ses deux meilleurs amis, c’est-à-dire entre M. Sarranti et moi. À peine arrivé, il monta dans ma chambre et me dit :

« – Monsieur Gérard, ne trouvez pas mauvais que, dès mon entrée dans la maison, je débute par vous demander un important service.

« – Parlez, monsieur, lui dis-je ; l’estime et l’amitié que mon frère a pour vous me donnent le droit de vous dire ce qu’il vous dirait lui-même : « Mon cœur et ma bourse sont à vous ! »

« – Merci, monsieur, répondit votre père, et je serai véritablement heureux le jour où vous pourrez mettre ma reconnaissance à l’épreuve. Mais le service que je réclame en ce moment est un acte de pure confiance ; voilà pourquoi je m’adresse à vous, le peu d’espoir que nous avons de conserver longtemps encore notre pauvre Jacques m’interdisant la joie de m’adresser à lui.

« – En quoi puis-je justifier votre confiance et me substituer à mon frère ? demandai-je.

 

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« – Voici, monsieur.

« J’écoutai.

« – Je suis chargé, continua M. Sarranti, par une personne dont il ne m’est point permis jusqu’ici de dire le nom, de placer chez un notaire une somme de cent mille écus que je porte avec moi dans ma malle : cette somme, entendez bien, je désire en faire simplement le dépôt, et non le placement ; peu m’importe qu’elle ne rapporte rien, pourvu que, d’un jour à l’autre, et selon les besoins de la personne dont je suis mandataire, je puisse la reprendre à première réquisition.

« – Rien de plus facile, monsieur, et, tous les jours, on dépose, à ces conditions-là, une somme plus ou moins forte chez un notaire.

« – Merci, monsieur ; me voilà rassuré sur un point. Maintenant, veuillez me tranquilliser sur l’autre, c’est-à-dire sur le principal, sur celui où gît véritablement le service que je vous demande.

« – Dites.

« – Cette somme ne peut être placée sous mon nom, car tout le monde connaît mon manque

 

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absolu de fortune ; elle ne peut être placée sous celui de votre cher frère, puisque, d’un moment à l’autre, Dieu va le rappeler à lui. Je désirerais donc qu’elle fût placée...

« – Sous mon nom ? me hâtai-je de dire simplement.

« – Oui, monsieur ; et voilà le service que j’avais à vous demander.

« – J’eusse désiré que la chose fût plus importante, monsieur, car ce n’est pas même un service que vous réclamez de moi, c’est une simple complaisance. Quand il vous plaira de faire le dépôt de cette somme, vous me le direz, j’accomplirai votre désir, et vous remettrai personnellement une contre-lettre, pour que vous puissiez, en cas d’accident, de départ, de mort subite, vous substituer à moi, et vous présenter au notaire comme le véritable propriétaire de l’argent.

« – Si l’argent était à moi, dit Sarranti, je refuserais cette garantie, que je regarderais comme inutile ; mais, je vous le répète, il ne m’appartient pas, et est destiné à servir de hauts

 

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intérêts. J’accepte donc, non seulement le service, mais encore toutes les sûretés que vous voudrez bien m’offrir pour faciliter, au moment donné, ou le retrait total ou l’emploi partiel de la somme déposée.

« – Remettez-moi cette somme, monsieur, et, dans une heure, elle sera déposée chez M. Henry.

« M. Sarranti avait, en effet, dans sa malle, les trois cent mille francs en or ; nous les comptâmes, puis je les enfermai dans une cassette ; j’en donnai un récépissé dans la forme convenue ; je fis mettre le cheval à la voiture et je partis pour Corbeil.

« Une heure et demie après, j’étais de retour à la maison. M. Sarranti était au chevet du lit de mon frère, qui allait de plus en plus mal. Jacques m’avait demandé deux ou trois fois ; son état était désespéré et le médecin ne répondait point qu’il passât la nuit. En effet, vers deux heures du matin, il demanda à voir une dernière fois ses enfants. Gertrude, qui veillait avec nous, les alla prendre dans leur lit et les lui amena tout pleurants. Les pauvres petits versaient des larmes

 

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sans se rendre bien parfaitement compte de leur malheur ; ils sentaient instinctivement que quelque chose de mystérieux, de sombre, d’infini, planait sur eux – c’était la mort !

« Jacques bénit les deux enfants, qui se mirent à genoux près de son lit ; puis il les embrassa et fit signe à Gertrude de les emmener. Les enfants ne voulaient pas sortir ; leurs larmes se changèrent en sanglots et leurs sanglots en cris, lorsqu’on les força de quitter la chambre. Ce fut une scène d’une profonde tristesse, d’un effroyable déchirement, et j’ai bien peur, pour ma punition, d’entendre ces cris pendant toute l’éternité...

« Puis, ajouta le moribond, d’autres cris plus déchirants encore !... »

Le malade s’affaissa une seconde fois. Le prêtre craignit, en prodiguant l’élixir qui lui avait rendu des forces, de nuire à son efficacité : il se contenta donc, pour cette fois, de lui faire respirer des sels, et, en effet, ce réactif suffit.

M. Gérard rouvrit les yeux, poussa un soupir, essuya la sueur qui coulait sur son front, et

 

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reprit :

– Une heure après la sortie des enfants, mon frère expira. Du moins, son agonie fut douce, et, comme il l’avait désiré, il mourut dans nos bras... dans les bras de deux honnêtes gens, monsieur ! car, jusqu’à l’heure de la mort de mon frère, je n’ai point, je ne dirai pas seulement une mauvaise action, mais même une mauvaise pensée à me reprocher.

« Le lendemain, ou plutôt le jour même, de grand matin, on éloigna les enfants ; Gertrude et Jean les emmenèrent à Fontainebleau, où ils devaient passer deux jours, et où, aussitôt les derniers devoirs rendus à son ami, M. Sarranti irait les rejoindre. Ils demandèrent pourquoi on ne leur permettait pas d’embrasser leur père avant de partir ; on leur répondit que leur père n’était pas réveillé ; mais alors, l’aîné, Victor – je ne sais pas, mon père, comment j’ose prononcer ce nom ! – l’aîné, qui commençait à avoir quelque idée de la mort, objecta :

« – On nous a déjà dit une fois que maman dormait ; on nous a déjà emmenés ainsi, un

 

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matin, et nous n’avons jamais revu maman ! Papa est allé la rejoindre et nous ne le reverrons jamais non plus !

« Mais la petite fille, qui avait cinq ans à peine, répondit :

« – Pourquoi papa et maman nous abandonneraient-ils, puisque nous sommes bien sages, que nous ne faisons de mal à personne, et que nous les aimons bien ?

« Oh ! en effet, pauvres enfants ! pourquoi votre père vous abandonnait-il, et surtout, en vous abandonnant, pourquoi vous remettait-il entre de pareilles mains ? »

Et le malade regarda ses mains décharnées comme lady Macbeth regarde sa main sanglante, quand elle dit : « Oh ! toute l’eau du vaste Océan

ne suffirait point à laver cette petite main ! 1 »

– Enfin, poursuivit M. Gérard, les enfants partirent ; mais Gertrude avait peine à les

1 Adaptation libre de La Tragédie de Macbeth de Shakespeare, acte V, sc. 1 : « All the perfumes of Arabia will not sweeten this little hand » (« Tous les parfums de l’Arabie ne purifieraient pas cette petite main-là ! »)

 

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contenir ; ils tendaient leurs bras hors de la calèche en criant :

« – Nous voulons embrasser papa !

« On fut obligé de fermer les vitres.

« Nous nous occupâmes alors de remplir les derniers devoirs que nous imposait la mort de ce pauvre frère. Il n’avait fait aucune recommandation particulière pour l’inhumation ; nous déposâmes son corps dans le cimetière de Viry. L’enterrement fut ce qu’il pouvait être dans un village, et, sur sa tombe encore ouverte, je remis au curé qui disait les prières des morts mille écus pour les pauvres, afin que les prières de ceux dont, même après sa mort, il soulageait le malheur, se mêlassent à celles du prêtre.

« Comme il l’avait promis, M. Sarranti, en sortant du cimetière, s’achemina vers Fontainebleau. Il devait, le lendemain ou le surlendemain, revenir avec les enfants ; mais, avant de nous séparer, fondant en larmes tous les deux au souvenir de celui que nous avions perdu, nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre... Oh ! pardonnez-moi d’avoir accusé, calomnié,

 

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flétri un homme que j’avais pressé contre mon cœur ! s’écria le malade s’adressant à frère Dominique ; mais, vous le verrez, j’étais fou quand j’ai commis ce crime, et, Dieu merci, ce crime peut être réparé. »

Le moine, nous l’avons dit, était impatient d’entendre la fin de cette confession que le mourant avouait lui-même être terrible ; si terrible, que, quelle que fût sa faiblesse, celui qui la faisait en éloignait autant que possible la conclusion.

Il pria donc M. Gérard de continuer.

– Oui, oui, murmura celui-ci ; mais voilà le difficile, de continuer ! et il est bien permis au voyageur qui n’a, jusqu’aux deux tiers de sa route, parcouru que de riches plaines et de fertiles vallées, d’hésiter un instant avant de s’engager dans des marais fétides, au milieu de précipices mortels et d’insondables abîmes !

Le dominicain, tout impatient qu’il était, garda le silence et attendit.

L’attente ne fut pas longue ; soit que le malade

 

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sentit que sa force revenait, soit qu’il craignît, au contraire que ce qui lui restait de force ne l’abandonnât tout à fait, il reprit :

– Je revins seul au château, abandonné, puisque, depuis deux jours, les enfants l’avaient quitté, emmenés par Jean et Gertrude, et que M. Sarranti venait de partir pour les rejoindre. J’étais triste et sombre : j’avais un deuil mortel, non seulement sur les habits, mais encore dans le cœur : deuil à la fois de mon frère mort et de quarante-cinq années d’honneur qui allaient mourir ! J’eusse oublié le chemin du château, que j’y eusse été guidé par les hurlements douloureux de Brésil. On dit que les chiens voient l’invisible déesse qu’on appelle la Mort, et que, quand toute la nature se tait sur son passage, eux seuls la saluent de leurs lugubres et prophétiques aboiements. Les cris du chien pouvaient faire croire à la vérité de cette sombre légende. Aussi, heureux de retrouver, même chez un animal, une douleur qui répondît à la mienne, j’allai à lui comme je serais allé à une créature humaine, à un ami !

 

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« Mais, à peine Brésil m’eut-il aperçu, qu’il s’élança, non pas vers moi, mais contre moi, de toute la longueur de sa chaîne, les yeux ardents, la langue sanglante, les dents affamées. J’eus peur de cette colère sans la comprendre : je ne caressais pas ordinairement le chien, mais je ne le maltraitais pas non plus. Il adorait mon frère et les enfants. Pourquoi cette haine contre moi ? L’instinct l’emporte donc quelquefois sur l’intelligence ?

« Je continuai à m’avancer vers le château. Là, un autre bruit affecta mon oreille : dans cette maison d’où un cadavre venait de sortir, où le chien se lamentait, où l’homme essuyait encore ses yeux, une voix de femme chantait ! Cette voix était celle d’Orsola.

« Indigné, et dans l’intention de lui imposer silence, je m’approchai de la salle à manger, d’où la voix paraissait sortir. À travers l’entrebâillement de la porte, je vis Orsola dressant, en l’absence de tout le monde, le déjeuner, tout en chantant, dans le patois basque, cette chanson de notre pays – chanson impie,

 

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cynique, révoltante en un pareil moment :

 

Le bonheur est fait pour les dieux,

Qui laissent la plaisir aux hommes ;

Bénissons ceux qui vont aux cieux,

Mais consolons le cœur de ceux

Qui restent au monde où nous sommes !

 

« Je ne saurais vous dire, mon père, la profonde répugnance que m’inspira, pour la femme qui la chantait, cette joyeuse et matérialiste chanson éclatant dans une maison mortuaire. Aussi, désirant qu’Orsola sût bien que je l’avais entendue :

« – Orsola, lui dis-je, vous pouvez enlever la table ; je n’ai pas faim.

« Et je remontai dans ma chambre où je m’enfermai.

« Orsola se tut ; mais le chien continua de gémir toute la journée et toute la nuit suivante ; ses hurlements ne cessèrent qu’au moment où la

 

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voiture qui ramenait les enfants entra dans la cour du château. »

 

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