Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 48 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Une visite à la rue Triperet.

XCI

 

 

Le lendemain de cette soirée, si cruelle pour le pauvre Pétrus, était justement ce jour du mardi gras où commence notre livre et dans la matinée duquel on a vu le jeune peintre si maussade et si misanthrope.

Par malheur, ce jour-là, il n’avait point séance, et, ne sachant comment tuer le temps, qui lui pesait, il proposa à ses amis cette mascarade de la halle par laquelle s’ouvre notre récit.

À force de fatigue physique, Pétrus en était arrivé, comme on le sait, sinon à oublier, du moins à vaincre la fatigue morale : il avait dormi un instant sur la table du tapis-franc, mais n’avait point tardé à être réveillé par l’arrivée de Chante-Lilas et des blanchisseuses de Vanves.

 

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Nous avons vu comment, avec la joyeuse troupe, l’orgie avait à peu près recommencé ; puis, enfin, comment, à cinq heures du matin, on s’était quitté, Ludovic accompagnant, jusqu’au Bas-Meudon, Chante-Lilas et la comtesse du Battoir, Pétrus rentrant chez lui rue de l’Ouest ; on se rappelle que, lorsque Ludovic avait insisté pour que son ami fît partie de la troupe joyeuse, celui-ci avait répondu d’un ton fort misanthropique : « Je ne puis pas ; j’ai séance. » Cette séance, dont le jeune peintre s’était contenté d’indiquer la nécessité, était celle dans laquelle allait se décider pour lui le destin de sa vie. Elle était fixée à une heure de l’après-midi.

Dès neuf heures du matin, Pétrus était rue Plumet.

Rentré chez lui, il s’était couché, et avait essayé de dormir ; mais la solitude et le silence l’avaient rendu à lui-même, c’est-à-dire à l’orage terrible de son cœur. Alors mille projets différents lui avaient traversé l’esprit sans s’y arrêter une minute : illuminé par cette lampe intérieure qu’on appelle l’intelligence, Pétrus, au

 

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fur et à mesure qu’ils se présentaient, les reconnaissait impraticables. Neuf heures étaient venues avant qu’il en eût adopté aucun ; seulement, son agitation avait rendu pour lui une plus longue attente impossible.

Il était sorti.

Pour quoi faire ?

Pourquoi le joueur qui a perdu sa fortune, et qui espère la regagner, attend-il, deux heures à l’avance, l’ouverture du gouffre où va s’engloutir, après sa fortune, son honneur peut-être ?

Pétrus, pauvre joueur qui n’avait que son cœur à mettre au jeu, avait mis au jeu son cœur, et l’avait perdu !

Il allait comme un insensé, tantôt d’un pas rapide, tantôt s’arrêtant sans motif, de la rue du Mont-Parnasse à la rue Plumet, passant devant l’hôtel du maréchal, revenant par la rue des Brodeurs, la rue Saint-Romain, la rue Bagneux, et regagnant, par la rue Notre-Dame-des-Champs, cette rue du Mont-Parnasse, d’où il était parti.

 

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Il entra dans un café, non pas pour déjeuner, mais pour tromper son impatience, prit une tasse de café noir, et essaya de lire les journaux. Les journaux ! que lui importaient les nouvelles de l’Europe ? de quel intérêt étaient pour lui les discussions de la Chambre ? Il ne comprit même pas comment on pouvait barbouiller tant de papier pour dire si peu de chose.

La tasse de café noir et les cinq ou six journaux qu’effleura Pétrus le conduisirent jusqu’à onze heures.

À onze heures sonnant aux Invalides, il se remit en chemin ; il avait encore deux heures à attendre.

Il prit alors un grand parti : c’était de s’imposer une course assez longue pour que cette course durât une heure au moins.

Mais où irait Pétrus ? Il n’avait affaire nulle part, excepté dans l’hôtel du maréchal, et il avait encore plus d’une heure et demie à perdre avant de pouvoir s’y présenter.

Tout à coup, l’histoire de la fée Carita lui

 

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revint à l’esprit.

Cette enfant qui avait été malade, cette petite Rose-de-Noël qu’avait soignée Régina, il avait besoin de faire un croquis d’après elle pour le tableau qu’il comptait exécuter sur le récit d’Abeille, et dont il avait fait l’esquisse séance tenante, en inventant une figure d’après la description imagée de la petite fille.

C’était un but de voyage. – Il y avait, en effet, presque un voyage, des Invalides à la rue Triperet.

Pétrus remonta le boulevard jusqu’à la rue d’Ulm, prit la rue des Marionnettes, la rue de l’Arbalète, la rue Gracieuse, et se trouva à l’extrémité de la rue Triperet.

Le jeune homme ignorait le numéro de la maison qu’il cherchait ; mais la rue n’a qu’une douzaine de maisons ; il alla donc de porte en porte, demandant où demeurait la Brocante. À l’une de ces maisons – c’était celle du no 11 –, il ne put rien demander, attendu qu’il ne trouva personne à qui adresser ses questions ; mais, à la conformation de l’allée, à l’obscurité du corridor,

 

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à la roideur de l’escalier, il jugea qu’il était arrivé au but de sa course.

L’échelle glissante franchie, il se trouva en face d’une porte grossière, mais solidement fermée en dedans. Il frappa avec une certaine hésitation – malgré la description exacte qui lui avait été faite des localités, il lui semblait difficile que des créatures humaines logeassent dans un pareil bouge –, mais à peine le bruit que fit son doigt contre la porte eut-il été entendu, que les aboiements d’une dizaine de chiens se firent entendre à leur tour. Pétrus, cette fois, commença à croire qu’il ne s’était pas trompé.

Dans une pause que firent les chiens, une petite voix douce demanda harmonieusement :

– Qui va là ?

Pétrus ne s’était point attendu à cette question ; aussi, répondit-il, instinctivement et naïvement, le simple monosyllabe :

– Moi.

– Qui, vous ? reprit la voix douce.

En ce moment, Pétrus n’apprenait rien de

 

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nouveau à celle qui le questionnait ; il lui vint donc à l’idée d’employer le nom de mademoiselle de Lamothe-Houdon, à titre de passeport.

– Quelqu’un qui vient de la part de la fée Carita. Rose-de-Noël – car c’était bien elle – poussa un cri de joie et accourut ouvrir la porte. La porte ouverte, elle se trouva en face de Pétrus, qu’elle ne connaissait pas. Tout au contraire, Pétrus la reconnut à l’instant même.

– Vous êtes Rose-de-Noël ? dit-il.

Son regard, en effet, avait, du premier coup d’œil de peintre, embrassé tout l’ensemble du taudis : au premier plan, devant lui, la jeune fille à la robe écrue, retenue et plissée autour de la taille par une cordelière, aux pieds nus et à la tête drapée d’un voile rouge ; sur la poutre, au second plan, la corneille croassant, moitié inquiète, moitié joyeuse ; enfin, dans les profondeurs du grenier, dépassant le rebord de leur hotte, les têtes des chiens aboyant, hurlant, glapissant.

C’était bien là le tableau esquissé par la petite Abeille.

 

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« Vous êtes Rose-de-Noël ? » avait demandé Pétrus.

– Oui, monsieur, dit Rose-de-Noël ; vous venez de la part de la princesse ?

– C’est-à-dire, mon enfant, répondit Pétrus en regardant la pittoresque créature qu’il avait sous les yeux, c’est-à-dire que je viens pour qu’à nous deux nous lui fassions une surprise.

– Une surprise ? Oh ! bien volontiers ! une surprise qui lui fera plaisir ?

– Je le crois.

– Laquelle ?

– Je suis peintre, mon enfant ; et je voudrais faire pour elle un portrait de vous.

– Un portrait de moi ? Que c’est drôle ! voilà trois ou quatre peintres qui demandent à faire mon portrait ; je ne suis pourtant pas jolie.

– Si fait, au contraire, mon enfant, vous êtes charmante !

La petite fille secoua la tête.

– Je sais bien comment je suis, dit-elle ; j’ai un

 

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miroir.

Et elle montra à Pétrus un fragment de glace que la Brocante avait trouvé dans la rue, en faisant son état de chiffonnière.

– Eh bien ? demanda Pétrus.

– Quoi ? dit Rose-de-Noël.

– Voulez-vous que je fasse votre portrait ?

– Dame ! dit la jeune fille, cela ne me regarde pas : cela regarde la Brocante.

– Qu’a-t-elle répondu aux autres peintres ?

– Elle a toujours refusé.

– Savez-vous pourquoi ?

– Non.

– Et croyez-vous qu’elle me refusera, à moi ?

– Dame ! je ne sais pas... Peut-être qu’avec un petit mot de la princesse...

– Mais je ne peux pas demander un petit mot à la princesse, puisque c’est pour lui faire une surprise que je veux prendre un croquis de vous.

– C’est juste.

 

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– Mais, voyons, en lui offrant de l’argent, à la Brocante ?

– On lui en a offert.

– Et elle a refusé ?

– Oui.

– Je lui donnerai vingt francs pour une séance de deux heures, qu’elle viendra passer avec vous dans l’atelier.

– Elle refusera.

– Comment faire ?

– Je n’en sais rien.

– Où est-elle ?

– Sortie, pour chercher un logement.

– Vous allez donc quitter ce grenier ?

– Oui, M. Salvator le veut.

– Qu’est-ce que M. Salvator ? demanda Pétrus, tout étonné de trouver le nom de son compagnon nocturne dans la bouche de Rose-de-Noël.

– Vous ne connaissez pas M. Salvator ?

 

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– Parlez-vous du commissionnaire de la rue aux Fers ?

– Justement.

– Vous le connaissez donc, vous ?

– C’est mon bon ami, qui veille sur ma santé, et qui s’inquiète toujours s’il me manque quelque chose.

– Et, si M. Salvator permet que je fasse votre portrait, la Brocante le permettra-t-elle ?

– La Brocante veut tout ce que veut M. Salvator.

– Alors c’est à M. Salvator qu’il faut que je m’adresse ?

– C’est le plus sûr.

– Mais, vous, cela ne vous contrarie-t-il pas, que je fasse votre portrait ?

– Moi ? Au contraire !

– Cela vous sera agréable, alors ?

– Très agréable ! Seulement, vous me ferez bien jolie, n’est-ce pas ?

 

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– Je vous ferai comme vous êtes.

La petite fille secoua la tête.

– Non, dit-elle ; alors je ne veux pas.

Pétrus regarda à sa montre : il était midi.

– Nous arrangerons tout cela avec M. Salvator, dit-il.

– Oui, dit Rose-de-Noël ; oh ! que M. Salvator le permette, et la Brocante n’osera pas refuser.

– Bon ! je vous le dis, elle sera, en outre, bien payée.

Rose-de-Noël fit un mouvement de lèvres qui signifiait : « Ce n’est point cela qui la décidera. »

– Et vous, demanda Pétrus, que désirez-vous que je vous donne ?

– À moi ?

– Oui, en récompense de ce que vous me laisserez faire votre portrait.

– Oh ! de grands morceaux de soie rouge ou bleue avec de beaux galons d’or !

Primitive comme une enfant de la bohème, la

 

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petite Rose-de-Noël aimait les couleurs éclatantes et les oripeaux dorés.

– Vous aurez tout cela, dit Pétrus.

Et il fit un mouvement vers la porte.

– Attendez, reprit la petite.

– Quoi ?

– Vous ne lui direz pas que vous me connaissez.

– À qui ?

– À la Brocante.

– Non.

– Vous ne lui direz pas que vous m’avez vue.

– Pourquoi cela ?

– Elle me gronderait de vous avoir ouvert la porte en son absence.

– Même si vous lui disiez que je venais au nom de la fée Cari-ta ?

– Il ne faut rien lui dire.

– Vous avez une raison ?

– Si elle savait que la princesse a envie de

 

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mon portrait...

– Eh bien ?

– Elle lui demanderait de l’argent ; et je ne veux pas qu’on vende mon portrait à la fée : je veux qu’on le lui donne.

– Bien, mon enfant, dit Pétrus ; ainsi, bouche close !

Rose-de-Noël, en souriant de son charmant mais triste sourire, fit un signe de croix avec le pouce sur ses lèvres empourprées par la fièvre ; ce qui voulait dire que, de son côté, elle serait parfaitement muette.

Pétrus la regarda une dernière fois, comme pour incruster cette poétique figure dans sa mémoire, au cas où, par une fatalité quelconque, il ne reverrait plus la petite mendiante. Puis, à son tour, avec un sourire :

– C’est bien, dit-il, je demanderai à M. Salvator la permission ou l’ordre, pour la Brocante, de vous amener dans mon atelier ; mais, s’il me la refuse ?...

– S’il vous la refuse ? demanda Rose-de-Noël.

 

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– Eh bien, la princesse n’en aura pas moins votre portrait, c’est moi qui vous le dit.

Et il sortit en faisant un signe amical à la petite fille, qui repoussa les verrous derrière lui.

 

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