Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 36 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

L’homme aux faux nez

LXXIX

 

 

Nous avons en quelque sorte terminé les différents récits qui constituent le prologue de ce livre, et, à part Pétrus, Lydie et Régina, le lecteur connaît maintenant la majeure partie des personnages destinés à jouer les rôles principaux dans notre drame.

En outre, on l’a vu, les diverses histoires que nous venons de raconter, et qui ont peut-être paru incohérentes entre elles, ont fini par se réunir et par composer un tout homogène ; les fils, divergents en apparence et sans rapport visible les uns avec les autres, ont, peu à peu, et au fur et à mesure que nous avons avancé dans notre sujet, formé, sous notre main, une trame souvent imprégnée de larmes, parfois même rougie de sang ; canevas tantôt radieux, tantôt sombre,

 

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auquel nous avons essayé de donner la gigantesque dimension que comporte l’immense tâche que nous nous sommes imposée en entreprenant de peindre la société de la Restauration depuis ses plus hauts sommets jusqu’à ses plus profonds abîmes.

Qu’on ne perde donc pas courage ; que l’on s’engage hardiment sur nos traces dans ce pays de l’inconnu où nous nous aventurons, et que le lointain des horizons n’effraie personne : malgré les détours ou les escarpements de la route, nous y atteindrons.

Quand le moment sera venu de mettre en saillie la moralité de cet ouvrage, on ne s’apercevra plus, nous l’espérons, du chemin que l’on aura fait ; la fin justifiera les moyens.

Chacun de nos personnages, que l’on en soit bien certain, n’est pas seulement une création imaginaire, un être de convention ou de fantaisie n’ayant pour but que de faire rire ou pleurer par tel ou tel moyen plus ou moins habile ; non, chaque héros, peint d’après nature, représente une idée : il est l’incarnation d’une vertu ou d’un

 

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vice, d’une faiblesse ou d’une passion ; et ces vices, ces vertus, ces passions, ces faiblesses, reproduiront collectivement la société, comme, isolément, chacun de nos héros représentera un de ses membres.

Il y a deux façons de procéder au théâtre, aussi bien que dans un livre ; deux méthodes contraires d’arriver au même but : l’une s’appelle la synthèse, l’autre l’analyse ; par la synthèse, on arrive à la connaissance des vérités que l’on cherche en partant des premiers principes ; par l’analyse, on part des propositions générales pour descendre aux premiers principes.

Nous le répétons, le but est le même ; seulement, par la synthèse, on arrive en montant ; par l’analyse, on arrive en descendant ; l’analyse décompose, la synthèse recompose ; l’analyse réduit un corps dans ses parties principales pour en connaître l’ordre ; la synthèse rassemble ces parties pour en former un tout.

Que l’on nous permette donc, selon nos besoins, et même selon notre caprice, puisque nous avons le choix des deux moyens, d’user

 

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tantôt de l’un, tantôt de l’autre.

Après avoir composé trente tragédies, Corneille demandait, dans la préface de Nicomède, la permission de glisser un peu de comédie dans la trente et unième ; après avoir écrit sept ou huit cents volumes pour nos lecteurs, nous faisons comme l’auteur du Cid, nous demandons à nos lecteurs la permission d’en écrire quelques-uns pour nous.

Cela posé, reprenons le cours de notre narration.

Nous avons laissé Ludovic et Pétrus se séparer à la porte du tapis-franc, Ludovic pour reconduire Chante-Lilas – et nous avons vu les suites qu’avait eues la pointe du jeune médecin sur le Bas-Meudon –, Pétrus pour aller prendre sa séance.

Occupons-nous un peu de Pétrus, dont nous avons dit quelques mots à peine, et que nous n’avons fait poser qu’un instant devant nos lecteurs, au début de notre drame.

Il est bon qu’avant d’entamer la partie de ce

 

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livre qui se rapporte directement à lui, le lecteur le connaisse physiquement et moralement.

C’était un fort beau garçon que Pétrus, d’une élégance et d’une distinction naturelles qu’eussent pu lui envier les plus distingués et les plus élégants des jeunes gens à la mode ; mais il rougissait en quelque sorte de cette supériorité aristocratique que le hasard lui avait départie. Il avait, pour la fatuité inutile de ces jeunes gens que l’on appelle des fils de famille – sans doute afin qu’on ne les confonde pas avec ceux qui, sachant se suffire à eux-mêmes, se contentent d’être les fils de leurs œuvres –, il avait, disons-nous, pour ces jeunes gens désœuvrés, un mépris si profond, une horreur si invincible, qu’il s’efforçait de dissimuler son élégance et sa distinction natives, c’est-à-dire les seules choses communes qu’il eût avec eux, dans la crainte de leur ressembler.

Il affectait l’air débraillé pour cacher son air véritable, comme il affectait les défauts qu’il n’avait pas pour cacher les qualités qu’il avait. Ainsi que Jean Robert le lui avait dit, dans la nuit

 

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du mardi gras, il faisait le sceptique, le roué, le blasé, de peur que l’on s’aperçût qu’il était bon et naïf.

Au fond, c’était un cœur de jeune homme de vingt-cinq ans, honnête, innocent, impressionnable, enthousiaste ; un véritable cœur d’artiste enfin.

Et, cependant, c’était lui qui avait eu l’idée de cette mascarade et de se souper dans un mauvais lieu.

Comment cette idée lui était-elle venu ?

Si l’on veut connaître exactement le caractère de Ptérus, il faut qu’on nous permette de raconter cela.

Le matin même du mardi gras, après une course en ville, Pétrus, vers midi, était rentré chez lui très soucieux.

D’où venait le souci de Pétrus ?

On le saura plus tard ; tout ce que nous pouvons dire, pour le moment, c’est que Pétrus était rentré soucieux. Les meilleurs caractères en sont là : ils ont des jours où ils ne valent pas le

 

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diable ! Pétrus était dans un de ces mauvais jours.

Jean Robert avait proposé au jeune artiste de lui lire un acte de sa nouvelle tragédie ; mais il avait envoyé promener Jean Robert. Ludovic lui avait offert de le purger ; mais il avait envoyé Ludovic promener plus loin encore que Jean Robert.

Ce cœur insouciant était tout ému ; cet esprit charmant était tout alourdi ; ses deux amis n’y comprenaient rien.

Interrogé par eux sur le secret de sa tristesse, Pétrus s’était contenté de les regarder en face et de leur répondre :

– Moi, triste ? Vous êtes fous !

Réponse qui avait fort inquiété Ludovic et Jean Robert.

Ils avaient donc insisté, mais inutilement.

À chaque fois qu’ils ramenaient la conversation sur sa tristesse, Pétrus s’éloignait d’eux, se réfugiant dans les coins les plus obscurs de son atelier, comme s’il voulait fuir jusqu’à leur contact.

 

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Ce fut dans un de ces mouvements de retraite que, poussé à bout par ses deux amis, il leur déclara que, pour peu qu’ils continuassent à le relancer ainsi, il allait ouvrir la fenêtre et sauter du deuxième étage, afin de voir s’ils persisteraient à le poursuivre.

Ludovic étendit la main, non plus, cette fois, pour purger Pétrus, mais pour le saigner, le prétendant atteint de fièvre cérébrale ; sur quoi, Pétrus ouvrit la fenêtre et jura qu’au premier pas que feraient vers lui ses amis, il exécuterait sa menace.

Puis, comme un véritable Breton de Saint-Malo qu’il était, habitué dès son enfance à courir sur les vergues des bâtiments, à grimper aux hunes des vaisseaux, il jeta tout son corps en avant, en se retenant d’une manière presque invisible à la traverse de son balcon.

Ses amis crurent un instant qu’il allait se précipiter en effet, et poussèrent un cri.

Mais lui répondit à ce cri par un éclat de rire homérique ; ce qui, dans la disposition d’esprit où ils le savaient, alarma Jean Robert et stupéfia

 

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Ludovic.

– Qu’y a-t-il donc ? demandèrent à la fois les deux jeunes gens.

– Il y a, dit Pétrus, que j’ai là sous les yeux le plus beau modèle de caricature pour Charlet ou le plus beau héros de roman pour Paul de Kock, qu’il ait jamais été donné à un homme de contempler pendant les vingt-quatre heures qui constituent ce bienheureux jour de folie qu’on appelle le mardi gras !

– Voyons ! dirent les deux amis en s’approchant.

– Oh ! regardez ! fit Pétrus ; je ne suis pas égoïste, moi.

Ludovic et Jean Robert se penchèrent à la fenêtre.

Bien que l’atelier de Pétrus fût situé, comme nous l’avons dit, rue de l’Ouest, ses fenêtres donnaient sur l’esplanade de l’Observatoire ; c’était donc l’esplanade de l’Observatoire qui servait de cadre au sujet de tableau dévoué, selon Pétrus, au crayon de Charlet ou à la plume de

 

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Paul de Kock, et dont la vue avait si inopinément éveillé la gaieté du jeune peintre.

Le héros de ce roman ou le modèle de cette caricature était un personnage vêtu de noir, plutôt petit que grand, plutôt gros que mince, qui se promenait, solitaire, mélancolique, et la canne à la main, dans l’allée de l’Observatoire.

Vu de dos, le bonhomme présentait une surface arrondie qui n’avait rien de particulièrement comique.

– Que diable trouves-tu donc de drôle à ce monsieur ? demanda Jean Robert.

– Il me fait absolument l’effet d’un homme comme un autre, dit à son tour Ludovic, excepté qu’il me paraît avoir un tic dans la jambe droite.

– Ce n’est point un homme comme un autre ; voilà ce qui vous trompe ! répondit Pétrus ; et la preuve, c’est que je voudrais bien être comme lui.

– Que lui envies-tu ? Voyons ! demanda Jean Robert ; si l’on peut t’offrir ce qu’il a, et si ce qu’il a est à vendre, je cours le lui acheter et je te le donne !

 

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– Ce qu’il a ? Je vais te le dire. D’abord, il est seul et n’a pas deux amis qui l’assomment comme vous m’assommez – ce qui est déjà quelque chose – ; puis je m’ennuie, et il s’amuse.

– Comment, il s’amuse ? fit Ludovic ; il a l’air triste comme un pendu !

– Cet homme-là s’amuse ? demanda Jean Robert.

– Énormément ! répondit Pétrus.

– Ma foi, en tout cas, il n’y paraît point, dit Ludovic.

– Eh bien, moi, je vous dis, reprit Pétrus, que cet homme-là rit intérieurement à gorge déployée, et je vais vous en donner la preuve... La voulez-vous ?

– Oui, répondirent d’une même voix les deux jeunes gens.

– Bon ! attendez-vous à tout, dit Pétrus.

Et, se faisant un porte-voix de ses deux mains :

– Hé ! monsieur ! cria-t-il au bonhomme ;

 

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vous qui vous promenez là-bas !... Monsieur !

Le monsieur était tout seul dans l’allée ; comprenant donc que cette interpellation ne pouvait s’adresser qu’à lui, il se retourna.

Alors les trois jeunes gens partirent ensemble de ce même rire homérique dont Pétrus avait donné l’exemple un instant auparavant.

Le promeneur était un homme grave, de quarante à cinquante ans à peu près, qui avait au milieu du visage un nez de carton de trois ou quatre pouces de longueur.

– Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ? demanda-t-il d’une voix lugubre.

– Rien, monsieur, répondit Pétrus ; absolument rien ! Nous avons vu ce que nous désirions voir. Puis, se retournant vers ses amis :

– Eh bien, qu’en dites-vous ? demanda-t-il.

– J’avoue, dit Jean Robert, que cet homme, très sérieux vu de dos, est très réjouissant vu de face.

– Je proposerai à l’Académie des sciences, dit Ludovic, de fonder un prix pour quiconque

 

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trouvera la maladie dont est atteint un homme qui se promène avec un pantalon noir, une redingote noire, un chapeau rond et un faux nez !

– Et il te faudra un prix, un encouragement, une prime pour trouver cela ? dit Pétrus d’un air méprisant.

– Écoute, fit Jean Robert, voilà Pétrus en veine de divination : il va te le dire, lui.

– Oh ! je t’en défie bien ! fit Ludovic.

– Pétrus voit peut-être dans cet homme quelque chose de plus qu’un faux nez.

– Quand il y verrait encore un faux toupet, où cela le conduirait-il ?

– Où la forme sous laquelle apparaissent en mer les voiles d’un bâtiment a conduit Christophe Colomb ! où la chute d’une pomme a conduit Newton ! où le tonnerre tombant sur un cerf-volant a conduit Franklin ! À la découverte de la vérité, dit Pétrus avec cet enthousiasme factice qui était un des ressorts comiques de la conversation de l’époque.

– Voyons, dit Jean Robert, je ne sais quel

 

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philosophe a dit que tout homme qui avait découvert une vérité, et qui la gardait pour lui, était un mauvais citoyen. Ta vérité, Pétrus ? ta vérité ?

Pétrus était justement dans une de ces heures d’excitation nerveuse où parler était un soulagement ; il ne se fit donc pas prier pour prendre la parole.

– Eh bien, oui, malheureux aveugles que vous êtes ! dit-il, sous le faux nez de cet homme, j’entrevois, moi, toute sa vie.

– Va, Pétrus ! va, dit Ludovic.

– Cet homme, voyez-vous, continua Pétrus, eh bien, je vais vous faire son histoire.

– Chut ! dit Jean Robert.

– Cet homme a une femme qui lui est insupportable, et il mène une vie qui lui est aussi insupportable que sa femme ; il a entendu dire par ses voisins que messieurs ses enfants n’étaient pas de lui ; son portier, à cause de cela, certainement, le regarde d’un air gouailleur quand il sort, et d’un air triste quand il rentre ; il

 

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n’a qu’un seul ami, et c’est justement celui-là qu’on accuse d’être son ennemi ! Cette diffamation n’est point une diffamation ; il le sait, il en a les preuves authentiques. Eh bien, il continue à serrer amicalement la main de son ami – ou de son ennemi, comme vous voudrez – ; il fait, tous les soirs, avec lui sa partie de dominos ; il l’invite à dîner une fois par semaine ; il lui confie sa femme aux premières représentations ; il l’appelle : Mon bon ! mon cher ! mon vieux ! il se sert, enfin, des épithètes les plus affectueuses pour lui prouver son amitié, tandis qu’au fond il le hait, il le déteste, il l’exècre, il voudrait lui manger le cœur, comme Gabrielle de Vergy a mangé celui de son amant Raoul ! Et pourquoi dissimule-t-il ainsi ? pourquoi câline-t-il ainsi femme et amant ? Parce que cet homme est un sage, un Socrate, un bourgeois paisible enfin, qui veut avoir la tranquillité chez lui, et qui ne saurait l’obtenir, s’il ouvrait la bouche ou s’il ne fermait les yeux.

– Mais, sans doute, mon cher Pétrus, dit Jean Robert excitant la verve fébrile de son ami, cet homme a des joies ; au milieu de ce Sahara qu’on

 

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appelle le mariage, il a trouvé quelque oasis, quelque source fraîche où il va à ses heures, où il se rafraîchit clandestinement ; ce qui lui redonne la force nécessaire pour fouler de nouveau le sable brûlant du désert conjugal.

– Ah ! oui, certainement ! répondit Pétrus ; un homme n’est jamais tout à fait heureux ni tout à fait malheureux : il y a des échappées de lumière au milieu de l’ombre, comme dans les coups de vent de Ruysdaël, comme dans les tempêtes de Joseph Vernet. Oui, de même que tous ses semblables, ce mortel a ses félicités intimes et muettes, ses joies mystérieuses et cachées. Eh bien, connaissez-vous ses joies ? devinez-vous ses félicités ? Non. Je vais vous les dire alors. La joie ineffable de cet homme, la félicité solennelle qu’il se promet pendant trois cent soixante-quatre jours de l’année, eh bien, c’est de mettre un faux nez le jour du mardi gras ! Usant des bénéfices de la loi, il passe effrontément dans son quartier, avec la certitude de ne pas être reconnu de ses voisins, qu’il insulte à son tour ; et il est d’autant mieux fondé à le croire que, l’an dernier, à pareille époque, il a aperçu son ami et sa femme

 

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dans un fiacre, et qu’à son aspect ils n’ont pas baissé le store. Cet homme que vous voyez là, continua Pétrus, s’exaltant dans sa fantasque improvisation, il ne donnerait pas sa journée du

mardi gras pour vingt mille maravédis1 : il est roi de Paris ; il se promène incognito dans sa ville, et, ce soir, quand il va rentrer chez lui, sa femme l’interrogera en vain sur l’emploi de sa journée, il demeurera sourd et muet aux interrogations de sa femme ; seulement, il la regardera d’un air de compassion, en songeant aux plaisirs dont il aura joui pendant cinq ou six heures ! Respectez donc cet homme ! termina Pétrus ; respectez-le, et portez-lui envie ; car il s’amuse, tandis que, vous, par ces jours de réjouissances publiques, vous avez l’air, toi, Ludovic, du médecin qui vient de tuer la Gaieté, et toi, Jean Robert, du croque-mort qui vient de la conduire au Père-Lachaise.

– Puisque tu envies le sort de cet homme, dit Ludovic à Pétrus, que ne t’affubles-tu comme lui d’un faux nez ? que n’intrigues-tu comme lui les passants ? que ne fais-tu croire aux bourgeois de

1 Petite monnaie espagnole de billon de l’époque, valant environ sept centimes.

 

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ton quartier que leurs femmes les trompent ?

– Ne m’en défie pas ! dit Pétrus.

– Je t’en défie, au contraire, et de toutes mes forces !

– Ne défie pas un fou de faire sa folie, dit Jean Robert.

– La Folie passe pour être la mère de la Sagesse, dit sentencieusement Pétrus ; ce qui prouve que, lorsqu’on est fou dans sa jeunesse, on devient sage en vieillissant, tandis qu’au contraire, les jeunes gens sages deviennent des vieillards fous. Ainsi, continua-t-il, voilà ce qui vous menace tous les deux ; vous êtes, sans vous en douter, sur le grand chemin de la débauche ; votre sagesse précoce vous conduit droit au dévergondage. Eh ! nos pères n’étaient pas ainsi : ils étaient jeunes dans leur jeunesse, vieux dans leur âge mûr ; ils ne dédaignaient pas de sanctifier les fêtes ; le mardi gras, tout particulièrement, était pour eux un jour de liesse ; mais vous, vieillards de vingt-cinq ans, qui faites

les Manfreds et les Werthers1, vous méprisez les

1 Héros de Manfred, poème dramatique de Byron (1817) et

 

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plaisirs naïfs de nos aïeux ; vous ne hasarderiez pas la semelle de vos escarpins dans les rues de Paris un jour de carnaval ; non, au contraire, vous fuyez ! vous vous claquemurez, et le pis de tout, c’est que vous vous claquemurez chez moi, qui, le diable m’emporte ! suis encore plus bête, plus triste, plus maussade que vous !

– Bravo, Pétrus ! cria Ludovic ; par ma foi, tu m’as converti à tes idées, et la preuve, c’est que je te porte un autre défi.

– Va !

– C’est de nous habiller tous les trois en malins et de courir les mauvais lieux de Paris dans cet élégant costume.

– Accepté ! dit Pétrus ; j’ai besoin de me distraire. En es-tu, Jean Robert ? Jean Robert, en es-tu ?

– Impossible ! dit Jean Robert ; je dîne rue Sainte-Appoline et reste à une soirée de famille.

des Souffrances du jeune Werther de Goethe (1774) : Werther s’éprend de Charlotte, déjà fiancée et bientôt mariée et finit par se suicider, autant victime du mal du siècle que du désespoir amoureux.

 

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Accordez-moi donc ma liberté.

– Eh bien, oui ; mais à une condition.

– Laquelle ? demanda Jean Robert.

– Oh ! mais il ne s’agira pas, quand on t’aura dit cette condition, de refuser ou de faire des manières, dit Ludovic.

– Sur ma parole, ce sera comme aux jeux innocents : ce qui me sera ordonné, je le ferai.

– En bien, dit Ludovic, je suis curieux de savoir si Pétrus s’est trompé à l’endroit de l’homme aux faux nez ; tu vas donc aller te poser devant le personnage et lui demander : « Comment vous appelez-vous ? qui êtes-vous ? que cherchez-vous ? » Nous t’attendons ici.

– Soit, dit Jean Robert.

– Le jeune homme prit son chapeau et sortit.

Dix minutes après, il rentra.

– Ma foi, messieurs, dit-il, j’en suis pour mes frais !

– Il ne t’a rien répondu, l’hypocrite ?

– Au contraire.

 

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– Que t’a-t-il répondu ?

– Qu’il se nommait Gibassier, qu’il était échappé du bagne de Toulon, et qu’il cherchait un monsieur qui devait lui donner mille écus pour faire un coup la nuit prochaine.

Les trois jeunes gens éclatèrent de rire.

– Eh bien, dit Ludovic à Pétrus, tu vois bien que ce n’est pas ton bourgeois !

– Et pourquoi pas ?

– Bon ! un bourgeois n’aurait pas tant d’esprit que cela.

Et les trois jeunes gens descendirent en glorifiant l’esprit de l’homme au faux nez.

On a vu, dans le premier chapitre de cette histoire, le résultat du défi porté par Ludovic à Pétrus.

 

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