Les Mohicans de Paris 2
Le secret de M. Sarranti.
LXVIII
« – Croyez d’abord, mon cher monsieur Gérard, me dit votre père, que tout ce que je vais vous raconter était connu de votre frère Jacques dès le premier jour où je le revis ; de sorte qu’il savait parfaitement que c’était à un conspirateur qu’il ouvrait sa porte, lorsqu’il me chargea de l’éducation de ses enfants.
« Vous connaissez mon nom et mon pays. Je suis Corse ; né à Ajaccio la même année que l’empereur, je lui dévouai ma vie : je le suivis à l’île d’Elbe après l’abdication de Fontainebleau, à Sainte-Hélène après la bataille de Mont-Saint-
Jean1.
« Un jour, on saura à quel supplice est
1 Mis pour Waterloo. Le Mont-Saint-Jean est une dépendance de la commune de Waterloo.
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condamné par les rois l’homme qui les a, les uns après les autres, tenus tous dans sa main, et la publicité de l’histoire sera le châtiment de ses geôliers et de ses bourreaux !
« Aussi, dès le commencement de 1817, fus-je préoccupé, sans en rien dire à l’illustre prisonnier, du soin de lui ménager une évasion. Je nouai des intelligences avec un bâtiment américain qui venait de nous faire passer des lettres de l’ancien roi Joseph, retiré à Boston ; mais l’empereur désapprouva complètement ce que j’avais fait, et, me dénonçant lui-même au gouverneur :
« – Renvoyez-moi bien vite en France, dit-il, ce gaillard, qui veut me faire évader de ce lieu de délices qu’on appelle Sainte-Hélène !
« Et il répéta dans tous ses détails au gouverneur le plan d’évasion que je venais de lui révéler à lui-même.
« La grâce qu’il demandait, c’est-à-dire le renvoi en France de l’un de ses fidèles serviteurs, était de celles qu’on est toujours prêt à lui accorder. Mon départ fut donc fixé au
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surlendemain, un bâtiment se trouvant en partance pour Portsmouth dans la rade de Jamestown.
« J’étais désespéré, croyant avoir encouru la disgrâce de l’empereur, lorsque je reçus, par l’entremise du général Montholon, l’ordre de paraître devant lui. Le général m’introduisit dans la chambre à coucher, et l’empereur lui fit signe de nous laisser ensemble.
« À peine fus-je seul avec l’auguste captif, que je me jetai à ses pieds, en le suppliant de me pardonner, et de revenir sur la décision qu’il avait prise de me renvoyer en France. Il me laissa dire, me regardant avec un sourire de bonté ; puis, me prenant par l’oreille :
« – Niais ! dit-il. Allons, relève-toi !
« Ces paroles étaient si éloignées des reproches que je m’attendais à recevoir, que je me relevai tout étourdi.
« – Je ne te pardonne pas, me dit-il, attendu que je n’aurais à te pardonner que ta trop grande fidélité et ton trop grand dévouement, et qu’on ne
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pardonne pas ces choses-là, vilain Corse : on s’en souvient !
« – Eh bien, alors, sire, au nom du ciel ! m’écriai-je, ne m’éloignez pas de vous !
« – Sarranti, me dit l’empereur en me regardant fixement, j’ai besoin de toi en France.
« – Oh ! alors, sire, m’écriai-je, c’est autre chose ! et, quelque désir que j’aie de rester auprès de vous, je suis prêt à partir à l’instant même.
« – Écoute, me dit l’empereur, car les choses que je vais te confier sont graves. J’ai encore des partisans en France...
« – Je crois bien, sire : vous avez le peuple tout entier !
« – Quelques-uns de mes vieux généraux conspirent mon retour.
« – Oh ! sire, en effet, pourquoi ne vous reverrions-nous pas encore sur le trône ? Vous êtes bien revenu de l’île d’Elbe !
« – On ne récrit pas une seconde page comme celle-là dans une vie comme la mienne ! me répondit l’empereur en secouant la tête.
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D’ailleurs, j’ai l’idée que, pour l’avenir du monde, mieux vaut que je meure ici, et que l’empereur des peuples ait sa passion et son Golgotha comme Jésus-Christ... Ma mort sera belle, Serranti, et je ne veux pas manquer ma mort !
« Et il me disait ces paroles avec le même regard de triomphe qu’il dictait la paix après Marengo, Austerlitz et Wagram. À Sainte-Hélène, il a retrouvé son génie, un instant perdu, comme, après la sueur de sang qui lui avait rappelé un instant qu’il était homme, Jésus-Christ s’est de nouveau senti le fils de Dieu.
« – Que dois-je donc faire, sire ? repris-je ; et pourquoi ne permettez-vous pas que, comme un autre Simon de Cyrène, je reste ici pour vous aider à porter votre croix ?
« – Non, répondit l’empereur, je te le répète, Sarranti, j’ai besoin en France d’un homme sûr, d’un homme qui aille dire à ceux de mes braves lieutenants qui ne se sont prostitués ni aux Bourbons ni à l’étranger, les Clausel, les Bachelu, les Gérard, les Foy, les Lamarque, de ne plus
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penser à moi.
« – Sire, pourquoi cela ?
« – Parce que, moi, comme les anciens empereurs romains, je suis passé dieu, et que, du haut de mon ciel de flamme, je les regarde. Tu iras les trouver de ma part, et tu leur diras : Ne songez plus à l’empereur que pour penser qu’il vous aime et qu’il vous encourage ; mais il a un fils que l’on élève peut-être à le haïr, à coup sûr à le méconnaître ; songez à ce fils !
« – Oh ! sire, oui, oui, je leur dirai cela !
« – Seulement, ajouteras-tu, ne compromettez son enfance que dans un complot où vous soyez certains de réussir ; rappelez-vous ce qu’on a fait des Astyanax et des Britannicus, le jour où l’on a supposé qu’ils pouvaient devenir dangereux !
« – Oui, sire, oui, je le leur dirai.
« – Explique-leur bien que c’est ma volonté suprême, Sarranti, mon testament politique ; dis-leur que j’ai bien sérieusement et pour toujours abdiqué, mais abdiqué en faveur de mon fils.
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« – Je le leur dirai, sire.
« – Écoute, Sarranti, voici un détail qui pourra être utile à ceux qui essaieront de l’arracher des mains de l’Autriche.
« – J’écoute, sire.
« – Mon fils habite, à une lieue de Vienne, le même château que j’ai habité deux fois : une fois en 1805, après Austerlitz, une fois en 1809, après Wagram ; cette seconde fois, j’y restai près de trois mois. – Il en habite l’aile droite, que j’avais choisie pour mon habitation intime... Qui sait ? chose étrange ! sa chambre à coucher est peut-être la mienne ; il faudrait s’informer de cela.
« – Oui, sire.
« – Voici pourquoi : c’est que, ennuyé d’avoir à traverser les appartements et les antichambres, toujours remplis de courtisans ou de solliciteurs, pour descendre dans les magnifiques jardins où j’aimais à me promener dès le matin, j’avais fait ouvrir – non par l’architecte du palais, mais par mes officiers du génie – une porte secrète communiquant à un escalier dérobé. Cette porte
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donnait dans mon cabinet de toilette, et l’escalier dans une espèce d’orangerie ; en poussant un bouton caché dans la monture d’une glace, la glace rentrait dans le lambris et démasquait l’ouverture. Eh bien, Sarranti, tu comprends ? si mon fils est gardé à vue, par là peut-être pourra-t-il fuir, rejoindre ceux qui l’attendront dans le parc, et gagner la frontière avec eux !
« – Oh ! oui, sire, je comprends.
« – Tiens, voici un plan du château de Schoenbrunn que j’ai fait moi-même cette nuit ; l’aile du château que j’habitais y est rappelée dans tous ses détails : la chambre à coucher, le cabinet de toilette, les voilà ; la moulure qu’il faut pousser, en voilà le dessin. Ce plan est signé de moi ; cache-le avec soin aux espions anglais : il sera ton moyen de reconnaissance.
« – Soyez tranquille, sire ; il faudra me tuer pour me le prendre !
« – Tâche de rester vivant, et qu’on ne te le prenne pas ; cela vaudra mieux... Attends ! ce n’est pas tout.
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« L’empereur alla à une cassette placée sous le pied de son lit et qui contenait un million en or ; il y prit trois cent mille francs et me les donna.
« – Que voulez-vous que je fasse de cet argent ? lui demandai-je.
« – Oh ! ce n’est pas à vous que je le donne, monsieur le Corse ! je vous le confie, entendez-vous bien, maître Cicinnatus ? pour les besoins de la cause ; vous l’emploierez comme vous le jugerez convenable. Ce n’est pas grand-chose que cent mille écus dans les mains d’un imbécile ; c’est un trésor dans les mains d’un homme intelligent. J’ai fait ma première guerre d’Italie avec deux mille louis que j’avais dans le coffre de ma voiture, et, en arrivant au quartier, j’ai distribué quatre louis à chaque général.
« – Sire, l’emploi de l’argent sera fait, non point par la main d’un homme de génie, mais par la main d’un honnête homme.
« – Si tu étais obligé de fuir... écoute bien ceci, Sarranti !
« J’écoutai.
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« – Il me serait agréable que tu cherchasses un refuge dans l’Inde. Là, tu trouverais, près de Rundjet-Sing-Behadour, maharadjah de Lahore et de Cachemire, un de mes plus fidèles serviteurs, le général Lebastard de Prémont...
« – Oui, sire.
« – Je l’y avais envoyé, en 1812, pour voir si, au moment où je faisais la guerre à l’Angleterre en tentant l’Orient par le Nord – comme, en 1798, je la lui avais faite en tentant l’Orient par l’Égypte –, il ne pouvait pas provoquer une autre révolte de Chandernagor, et tailler pour Rundjet-Sing un rôle de Tippo-Saïb heureux. Nos désastres sont venus : j’ai détourné mes regards de l’Inde ; mais, depuis que je suis ici, j’ai reçu des nouvelles de mon fidèle envoyé ; entré au service du prince indien, il ne s’en tient pas moins à disposition.
« Si donc tu étais obligé de fuir, Sarranti, fuis vers cette vieille nourrice du genre humain qu’on appelle l’Inde, partage avec Lebastard la somme qui te restera, quelle qu’elle soit : ce brave serviteur n’était pas riche, et il doit avoir laissé en
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France une petite fille de l’éducation de laquelle je devais me charger, si je fusse resté empereur. Voilà, mon cher Sarranti, pourquoi je t’ai dénoncé, pourquoi je te chasse, pourquoi je demande que l’on te renvoie en Europe, et cela, le plus tôt possible, entends-tu, traître ? Ainsi, qu’il n’y ait plus rien de commun entre nous, que lorsque tu seras là-bas !
« Et l’empereur me tendit sa main, que je baisai.
« Le surlendemain, je partis.
« J’arrivai en France. Je n’ignorais pas que, comme tous ceux qui venaient de Sainte-Hélène, j’allais être soumis, de la part de la police, à une sévère investigation.
« On me savait sans fortune : les cent mille écus que je rapportais pouvaient exciter les soupçons. Je vins trouver votre frère ; je lui dis tout. Il me nomma professeur de ses enfants, et m’autorisa à m’adresser à vous pour le placement des cent mille écus. Vous savez ce qui se passa entre nous à ce sujet.
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« Maintenant, depuis quatre ans que je suis revenu de Sainte-Hélène, j’attends une occasion de servir l’empereur selon ses désirs. Une conspiration est organisée, qui doit éclater demain. Je ne puis pas vous dire quels sont les chefs du complot, leur secret n’est pas le mien ; ce que je puis vous affirmer, c’est que les plus illustres noms de l’Empire vont tenter demain la ruine du gouvernement des Bourbons !
« Réussirons-nous ? ne réussirons-nous pas ? Si nous réussissons, nous n’avons rien à craindre, nous sommes les maîtres ; si nous échouons, l’échafaud de Didier nous attend ! C’est pour cela que je vous ai prié de retirer les cent mille écus des mains de votre notaire, et d’avoir, s’il était possible, du papier au lieu de l’or.
« Craignez-vous d’être compromis ? Je commence par vous dire que vous ne pouvez l’être. Mais enfin, si vous avez des craintes à cet égard, aujourd’hui même je vous écris que des affaires importantes me forcent à me séparer de vous ; et, la conspiration échouant, je me sauve comme je puis.
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« Voulez-vous, au contraire, m’aider jusqu’au bout ? Donnez-moi Jean, qui est un fidèle serviteur ; qu’il tienne ici, demain toute la journée, deux chevaux sellés, portant chacun cinquante mille écus dans une valise. J’ai, tout le long de la route, d’ici à Brest, des amis qui nous cacheront ; à Brest, je m’embarque pour les Indes, et je vais, selon les ordres de mon maître, rejoindre à Lahore le général Lebastard de Prémont.
« Voilà ce que j’avais à vous dire, cher monsieur Gérard ; maintenant, vous tenez ma vie entre vos mains. Ne vous hâtez pas de me répondre. Je vais dans mon appartement mettre toutes mes affaires en ordre, brûler tous les papiers qui peuvent me compromettre, et, dans un quart d’heure, je reviens chercher votre réponse.
« Et, sur ces mots, il se leva et sortit.
« Au moment où il refermait la porte du corridor, celle du cabinet de toilette s’ouvrit et Orsola parut. Naturellement, elle avait entendu toute la confidence.
« Je craignis que, femme, et peu sympathique
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en toute occasion à M. Sarranti, elle ne refusât de l’aider dans sa fuite ; et j’allais au devant de son refus, quand, à cette question que je lui adressai :
« – Tu as tout entendu, Orsola ? que faut-il faire ?
« Elle répondit, à mon grand étonnement :
« – Il faut faire ce qu’il te demande.
« Je la regardai, étonné.
« – Comment ? repris-je.
« – Je te dis qu’il faut lui donner Jean, lui tenir deux chevaux prêts, et prier.
« Elle allait dire : “Dieu”, mais elle reprit en souriant :
« – Et prier le diable qu’il échoue ; car jamais occasion pareille à celle-là ne nous sera donnée de devenir millionnaires !
« Je frissonnai et elle me vit pâlir.
« – Oh ! dit-elle, je croyais que c’était chose convenue et que nous n’avions plus revenir là-dessus.
« Puis, avec ce ton impérieux que, depuis
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quelque temps, elle prenait à certaines heures :
« – Occupez-vous d’une chose seulement, dit-elle : c’est de lui reprendre votre contre-lettre. Moi, je vais vous l’envoyer afin qu’il n’y ait pas de temps perdu. Je me charge du reste.
« Et elle sortit.
« Un instant après, M. Sarranti rentra.
« – Vous me faites appeler ? demanda-t-il.
« – Oui.
« – Vous avez donc réfléchi ?
« – Jean est à votre disposition ; et, demain, dès la pointe du jour, les chevaux, avec l’argent dans les sacoches, vous attendront tout sellés.
« M. Sarranti ouvrit son portefeuille et en tira un papier.
« – Tenez, monsieur, dit-il, voici votre contre-lettre ; dès aujourd’hui, je me regarde comme rentré dans les cent mille écus, puisqu’ils sont retirés de chez le notaire. Dans le cas où les circonstances m’empêcheraient de repasser par Viry, un mot de moi, si je ne suis ni prisonnier ni
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tué, vous dirait où me faire tenir l’argent.
« Je repris la contre-lettre d’une main si tremblante, mon visage avait conservé une telle pâleur, depuis qu’Orsola m’avait laissé entrevoir qu’elle comptait sur la fuite de M. Sarranti pour l’accomplissement de ses terribles projets, que votre père s’aperçut de mon émotion ; il l’interpréta naturellement comme une hésitation de ma part à le servir.
« – Voyons, cher monsieur Gérard, me dit-il, il est encore temps de revenir sur votre bonne résolution. Je puis quitter à cette heure le château pour n’y jamais rentrer, et, en vous quittant, vous laisser la lettre que je vous ai offerte, et qui constatera que vous êtes en dehors de tous mes projets. Dites un mot, et je vous rends votre parole.
« J’hésitai ; mais cette femme avait pris un tel empire sur ma vie, que je n’osai faire autre chose que ce qu’elle m’avait ordonné de faire.
« – Non, dis-je, tout est convenu ; ainsi, ne changeons rien à nos dispositions.
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« M. Sarranti crut que je persistais par pur dévouement et me serra affectueusement la main.
« – Je suis attendu à Paris, dit-il. Peut-être vais-je prendre congé de vous pour ne plus vous revoir ; je viens peut-être de vous serrer la main pour la dernière fois. Dans tous les cas, cher monsieur Gérard, comptez sur ma reconnaissance éternelle !
« Et il partit.
« Le soir, comme d’habitude, je soupai avec Orsola. Je n’ose pas vous dire ce que je lui promis dans mon ivresse et quel crime infâme nous arrêtâmes ensemble ! Ma seule excuse est que je n’avais point ma raison, que j’avais perdu mon libre arbitre.
« Enfin, pour me servir de l’expression d’Orsola, le matin du 19 août 1820, il était décidé que, le soir, à quelque prix que ce fût, nous serions millionnaires ! »
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